Skip to main content

Full text of "Gens singuliers"

See other formats


ne 

1 51 .  a 

67 


U  <7.f  0I1AUA 


39003002815677 


II 


â  s  .Ai 


>£mi*  i 


V/ 


^M 


v  f^'ë^ 


"N  rjr*t> 


,  i  ,  <% 


/^ 


«.^o»x^> 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/genssinguliersOOIarc 


LORÉDAN    LARCHEY 


GENS 
SINGULIERS 


Castellane, 

Chodruc-Duclos, 

Egerton, 

Pierre  le  Grand, 

Malherbe, 

Berbiguier, 

Lamothe, 

Bertron, 

Brunoy, 

Condé, 

Gnyard, 

Marey-Monge, 

Qrïmod, 

Santéuil, 

Danielo, 

Journet, 

Souworow, 

Saint -Cricq, 

Doudeauville. 

Lutterbach. 

PRIX 


2     FR,     50    <  • 


Reproduction  t"t.iie  ou  partielle 

autorisée  pour  tous  les   journaux  qui  ont  traité 

itqc  la  Société  vie-  gens  de  lettrée. 


z 

\t£7 


GENS    SINGULIERS 


Paris.  —  Imp.   Emile  Voitelain  et  Cie,  r.  J.-J.  Rousseau,  i5 


LOHKDAN     LAIiCIIKY 


GENS 
SINGULIERS 


Castellane, 

Chodruc-  Duclos, 

Egerton, 

Pierre   le   Grand, 

.Malherbe, 

Berbiguier, 

Lamothe, 

Bertron, 

Brunoy, 

Condé, 

Guyard, 

Marey-Monge, 

Grimod, 

Santeuil, 

Danielo, 

Joli  met. 

Souworow, 

Saint -Cricq, 

Doudeauville, 

Lutterbach, 

PARIS 


!•'.   HENRY,    12,   GALERIE   D'ORLÉ  \\s 

PAl    US-ROI  KL 


A    M  .    EDMOND    POIN1  EL 
Directeur  du  Monde  illustré 

Dans  le  monde  du  journalisme  connue  dans  les 
autres,  on  repèle  volontiers  que,  sans  relations,  il 
n'est  possible  d'arriver  a  rien. 

Grâce  à  vous,    Monsieur,  j'affirmerai  désormais 

que  ce  dicton,  désolant  pour  les  travailleurs  casaniers, 
Souffre  des  exceptions  heureuses,  car.  sans  m'avoir 
jamaisvu.  vous  ni' ave-  appelé  a  la  Rédaction  du  journal 
OÙ  les  notices  qui  composent  ce  livre  ont  paru  pour  la 
première  fois. 

Je  ne  fais  donc  que  remonter  de  l  effet  à  la  cause 
en  vous  priant  d'agréer  la  seule  dédicace  que  je  me 
SOÏi   permise  eu    ma  vie   littéraire:  une   vie  déjà 

longue  de  quinze  années. 

Me  sera-t-il  permis  d'ajouter  que  les  sentiments 
d'estime  inspires  par  votre  personne  doublent  encore 
le  plaisir  que  V auteur  éprouve  a  se  déclarer  ici 

1  otre  reconnaissant 

LORÉDAh    l.WCll!-) 

1 1  décembre  [807. 


V11J  AVANT- PROPOS. 


de  toutes  dates.  Si  l'accueil  qui  leur  est  fait  permet 
de  faire  marcher  ma  réserve,  alors  seulement  pour- 
rai-je,  avec  quelque  certitude,  aborder  le  côté  psv- 
chologique  qu'on  ne  saurait  négliger  dans  l'étude 
d'un  semblable  sujet. 

Sinon,  il  me  restera  du  moins  le  plaisir  d'avoir 
évoqué,  en  temps  utile,  la  mémoire  des  hommes 
qui  ont  eu  le  courage  de  leur  originalité.  De  tels 
souvenirs  ne  sauraient  être  trop  rappelés  à  une  so- 
ciété comme  la  nôtre,  qui  marche  à  si  grands  pas 
vers  l'absolu  dans  l'uniformité. 

A  la  seconde  moitié  de  ce  siècle,  il  paraît,  en  effet, 
réservé  de  justifier  une  définition  qui  n'a  point  vieilli, 
bien  qu'elle  ait  au  moins  trente  ans  : 

«  Les  Français  sont  comme  ces  vieilles  pièces  de 
monnaie  qui,  à  force  de  passer  de  main  en  main, 
ont  perdu  leur  empreinte  et  leur  millésime.  » 


MM    KCKS    Cf)\>!    Il  I    !    - 


I.k  m  Mti'cn  m  m  Casi  ii.i.  \m  .  I'.  i  - 1  o.  —  Figaro  :  Jeux  anecdotes 
(p.  3  et  m  .  Le  rc-'tc  est  Jù  à  des  renseignements  parti- 
cu  liera« 

Egerton.  I'.  11-20.  —  Chronique  indiscrète  du  dix-neum 
siècle  (par  l.ahalic.  Regnault-Warin  et  Roquefort  .  Paris, 

i  ia5,  in-*.  —  Un  bon  article  public  par  Yillenavc  dans  la 
Bfoffrwpnte  Mickastd. 

Malherbe.  P.  a  1-28.—  Let  Historiette»  Je  Tallemant  Dca  Réaux 
et  les  Œuvres  Je  Racan. 

M.   ni.  I.  \.\ioi  m:,  p.  sg  3o. 

M.  m.  I'.im  \<>\ .  I*.  îi-i<).  —  Mémoires  secrets  Je  Bacbaumont* 

Jeanne-i    S.unl-1 1 1  laire  :    BrWSMJy  et   RM    environ-,    Paris. 

1 s  |u.  in-13. 

Adolphe  Guyarp.  I'.  m  a  i?.-    lettre    1  i\  aux  gens  de  I 
tejr.  Paris,  1 863,  quatre  Ln-i  2. 

(jrimod  ni    1  \  Retniere.  I'.  \'<  i  <•  \  —   Mémoires  secrets   Je 
1      aaumont.  Souvenirs  de  Jeux  anciens  militaires  (pair 
M.  de  Fortia).  P  ri     1817,  tn-12.  —  P.  Lacroix.  Histoire 
des  mystificateurs  (  journal  le  Pays).  —   Monselet.  Ori 
naux  du  dix-huitième  siècle.  Paris,  Michel   Lévy,  h 

h  wim  ■>.  i'.  6  |   ■ 


SOURCES     CONSULTEES. 


Le  maréchal  Souworow.  P.  68  à  81.  —  Guillaumanches  du 
Boscage.  Précis  historique  sur  le  célèbre  feld-maréchal 
comte  Souworow.  Hambourg,  1808,  in-8. 

M.  DE  DOUDEAUVILLE.    P.  82  à  87. 

Chodruc-Duclos.  P.  88  à  98.  —   L'Homme  à  la   longue  barbe 
(par  EhçagarayetAmic).  Paris,  182g,  in-8.  —  Les  Fous  cé- 
lèbres. Paris,  Renault,   1 835,  in-12.  —  Encyclopediana, 
Paulin,  1843. 

Pierre  le  Grand.  P.  99  à  118.  —  De  Stœhlin.  Anecdotes  sur 
Pierre  le  Grand,  trad.  Perrault  et  Richou.  Strasbourg, 
1787,  in-8. —  P.-Aug.  Galitzin.  La  Russie  au  dix-huitième 
siècle.  Paris,  Didier,  in-8.  —  Duclos.  Mémoires  se- 
crets. 

Berbiguier.  P.  119  à  126.  —  Les  Farfadets  ou  tous  les  démons 
ne  sont  pas  de  l'autre  monde.  Paris,  1822,  trois  in-8. — 
Les  Fous  célèbres.  Paris,  Renault,  i835,  in-12. 

Bertron.  P.  1 27-1 36.  —  Ses  Œuvres.  —  Revue  anecdotique, 
ancienne  série. 

M.  le  Prince.  P.  137  à  14.5.  —Mémoires  de  Saint-Simon.  — 
Mémoires  du  duc  de  Richelieu.  Paris,  1829,  in-8  (rédigés 
par  Lamothe-Langon,  d'après  les  Mémoires  publiés  par 
Soulavie). 

Le  général  Marey-Monge.  P.  146  à  149. 

Swteuil.  P.  i5oà  172.  —  Dinouart.  Santoliana.  Éd.  de  1764. 
—  Souvenirs  du  président  Bouhier.  Paris,  1866,  in- 12. 


5  OU  H  CES    CONSUL!  E  \) 

.h  w  Joi  km  i.  P.  173  .1  i85.  —  Charapfieury. 

2*  édition.-—  Chant  harmonient  de  Je. m  JourneL  Préface 

—  Revue  anecdotique.  Ancienne  série. 

Saint-Crioq.  P.  186  à  197.  —  Journaux  :  le  Figaro,  Li  Semant  *, 
le  Diable  boiteux  Je  1857,  /a  Cadette  de  Pari», — Roger  de 
Beauvoir.  LesSoupeurt  démon  temps  (journal i Etincelle,. 

—  Ch.    Yriarte.    /.es    Célébrités  de   la    rue.    Pari-.    1 

in-S. 

LuTTK.uiiAcii.  P.  198  à  216.  —  Se-  Œuvres.— Revue  anecdotique, 

ancienne  série. 


I.  ES 


GENS   SINGULIERS 


LE   MARÉCHAL    DE    CASTELLAM 

Fidèle  à  mon  titre,  je  ne  verrai,  dans  le  maréchal 
deCastellane,  que  ses  singularités.  Elles  étaient,  on 
le  sait,  compensées  par  des  qualités  précieuses.  On 
peut  dire  que,  s'il  n'eut  pas  l'occasion  de  diriger 
une  grande  guerre,  le  maréchal  savait,  ce  qui  est 
beaucoup,  former  des  troupes  capables  de  la  sou- 
tenir. Tous  ceux  qui  ont  fait  la  Longue  et  dure  cam- 
pagne de  Crimée  savent  qu'un  régiment  arrivé  de 
l'armée  de  Lyon  était  plus  aguerri  que  tout  autre. 
Très-probe,  très-solide  en  amitié,  sous  une  appa- 
rente sécheresse,  le  maréchal  se  recommandait 
aussi  par  une  indépendance  complète,  un  dégage- 
ment absolu  de  toute  intluence,  de  toute  coterie.  Il 
ne  connaissait  que  son  devoir,  et  il  ne  voulait  rele- 
\er  que  du  principe  devant  lequel  il  taisait  [mer  ses 

inférieurs. 

En    lait    d'excentricité,   sa     réputation     est    laite. 
Néanmoins,  qu'on  ne  s'attende  pas  à  \oir  mettre  à 

sa  charge  des  bizarreries  énormes.  Grâce  a  des  in- 


LE      MARECHAL 


formations  minutieuses,  j'ai  pu  me  dispenser  de  re- 
produire ici  plus  d'un  conte  fait  à  plaisir,  comme 
celui  du  maréchal  prenant  son  bain  avec  un  cordon 
de  la  Légion  d'honneur  en  fer-blanc,  pour  ne  pas 
se  séparer  de  ses  insignes.  La  première  édition  de 
ce  ridicule  date  du  dix-huitième  siècle;  on  la  re- 
trouve dans  les  Mémoires  de  Bachaumont. 

C'est  le  commandement  de  l'armée  de  Lyon  qui 
a  surtout  mis  en  relief  le  grand  mobile  du  maré- 
chal, c'est-à-dire  son  invincible  attachement  à  tout 
ce  qui  pouvait  rehausser  l'esprit  militaire  en  un 
temps  où  il  était  fort  menacé. 

De  là  sa  préoccupation  excessive  de  l'uniforme. 
En  garnison  dans  une  grande  ville,  les  officiers  se 
sécularisent  volontiers,  et,  en  dehors  du  service, 
l'habit  bourgeois  est  presque  toujours  toléré.  Le 
commandant  de  l'armée  de  Lyon  réagit  contre  cette 
coutume  d'une  façon  telle  que  ses  exigences  sont 
restées  fameuses.  Les  généraux  eux-mêmes  ne  pu- 
rent plus,  selon  leur  habitude,  soustraire  leurs 
chapeaux  galonnés  et  leurs  écharpes  d'or  à  la  ba- 
dauderie  du  vulgaire.  S'ils  étaient  en  route,  il  fallait 
rester  confiné  tristement  dans  une  chambre  d'hôtel 
ou  montrer  aux  curiosités  lyonnaises  une  paire  d'é- 
paulettes  étoilées  de  plus.  Et  comme,  en  fin  de 
compte ,  il  n'est  pas  défendu  d'aimer  l'étude  de 
mœurs  à  tous  les  âges  et  dans  tous  les  grades,  on 
vit  parfois  des  officiers  très-supérieurs  confondus 
avec  de  simples  pierrots  dans  les  bals  masqués  de 
i'Alcazar. 


1 1  I .    I    \  .  I  I  I .  I    \  J 

Ali  besoin,  le  mjreeli.il  (.lisait  la  police  lui-même. 

On  rapporte  que,  certain  jour,  il  hei.i  un  officier  en 
e  de  chambre  secondé  mu-  le  balcon  ch 

le  ire  :  ,. 

Capitaine,   descendez    Je    mite]   j'.ii    a   vous 
parler,  o 

Le  candide  capitaine  descend  bien  rite  s;ms  chan- 
ger Je  costume,  et  il  s'entend  donner  huit  jouis 
J'arrèt  pour  avoir  paru  en  cobe  Je  chambre  sur  la 
\  '  ie  publique. 

Au  fond,  ce  capitaine  était  un  maladroit.  Bien 
qu'il  ait  vivement  excité  la  commisération  publique, 

son  sort  m'émeut  moins  que  celui  des  innocentes 
victimes  Je  la  police  féminine  du  maréchal  — 
Le-ci  faisait  rage.  Fidèle  aux  traditions  Ju  siècle  de 
Louis  \\  '.  M.  Je  Castellanc  avait  recruté  quelques 
agents  parmi  les  temmes  Légères;  leur  oeil  améri- 

CStil  était  particulièrement  chargé  Je  dépister  les  of- 
ficiers en  contravention.  Vénus  trahissait  Mars  dès 
que  celui-ci  abandonnait  son  casque. 

TOUS  les  matins,  cette  brigade  Je  sûreté  armait 
au  rapport,  et  les  jours  d'arrêt  Je  pleuxoir  comme 
grêle  sur  les  délinquants. 

Derrière  beaucoup  de  ces  délations,  il  y  avait,  on 
n  Joute  bien,  une  petite  \  engeance,  quand  i! 
avait  pas  Je  mensonge.  Ceus  qui  se  sentaient  le  plus 
injustement  trappes  accouraient  demander  justice. 

»    Monsieur  le  maréchal,  |e  VOUS  assure  que... 
—  Onvousavuen  bourgeois. 

Qui  m'a  \u.  .le  Jeman  le  une  confrontation.  ■» 


LE     MARECHAL 


Confrontation  impossible,  —  car  souvent  la  dé- 
nonciation partait  d'une  bouche  qui,  la  veille,  avait 
joué  un  tout  autre  rôle.  Le  maréchal  s'en  tirait 
alors  en  demandant  un  serment  solennel  qu'on  lui 
donnait  plus  ou  moins. 

A  la  fin,  le  scandale  finit  par  devenir  tel,  que  des 
explications  sérieuses  furent  demandées  à  M.  de 
Castellane  par  le  sénateur  Vaïsse. 

Lorsqu'il  allait  à  Paris,  le  maréchal  endossait 
cependant  une  tenue  de  pékin,  mais  il  partait  en  uni- 
forme dans  son  wagon  spécial  et  ne  changeait  d'ef- 
fets qu'en  franchissant  la  limite  de  son  commande- 
ment. 

Le  maréchal  payait  bravement  tribut  à  son  rè- 
glement. Il  était  inséparable  de  ses  décorations,  de 
son  chapeau  à  plumes  blanches,  de  son  habit 
brodé,  et  même  de  ce  bâton  que  les  maréchaux  ne 
portent  guère  ailleurs  que  dans  leurs  portraits. 
Une  visite  non  officielle  ne  retranchait  rien  du  cé- 
rémonial accoutumé;  seulement,  il  se  contentait  de 
confier  le  fameux  bâton  à  un  officier  qui  l'attendait 
à  la  porte. 

Non  content  de  ressusciter  le  port  du  bâton  de 
commandement,  le  maréchal  avait  fini  par  lui  faire 
accomplir  des  exercices  particuliers.  Ainsi,  aux 
jours  de  grande  revue,  quand  les  officiers  généraux 
et  supérieurs  placés  sous  ses  ordres  défilaient  à  la 
tête  de  leurs  corps  respectifs,  il  répondait  au  salut 
de  chacun  en  faisant  bondir  adroitement  son  bâton 
dans  sa  main.  Le  saut  était  proportionné  à  l'im- 


DE     CASTELLANE 


portance  du  grade,  et  rappelait,  dans  des  propor- 
tions infiniment  restreintes,  les  évolutions  savantes 
cj uc  les  tambours-majors  de  la  grande  école  font 

exécuter  à  leurs  cannes. 

J'ai  dit  que  le  maréchal  payait,  le  premier,  tribut 
à  son  règlement. —  Ainsi,  toujours  à  propos  d'uni- 
forme, OH  lui  soutenait  qu'un  officier  revêtu  des  in- 
signes de  son  grade  pouvait  être  insulté  ou  attaqué 
s'il  passait  seul  dans  un  quartier  suspect.  Pour 
mettre  l'objection  à  néant,  le  maréchal  partit  seul 
dans  sa  tenue   la   plus   éclatante;  il    alla   visiter,  au 

petit  pas,  la  Croix-Rousse  et  les  autres  points  si- 
gnalés comme  dangereux.  11  en  revint  intact  et  fort 
d'un  argument  de  plus. 

On  connaît  aussi  l'histoire  de  ce  barbier  démocra- 
tique qui  disait  à  un  client  : 

»  Ah!  si  je  tenais  (iastellanc  comme  je  vous  tiens, 
son  affaire  serait  faite.  » 

Le  propos  est  rapporté  au  maréchal  qui  arrive 
incontinent  prendre  place  chez  son  futur  bourreau. 

«  Allons!  rasez-moil  dit-il  en  se  caressant  le 
menton,  je  suis  curieux  de  savoir  comment  vous 
vous  y  prendre/  pour  me  couper  le  cou.  » 

Le  pauvre  frater  se  contenta  de  L'écorcher...  et 

encore  ce  lut  sans  préméditation. 

Tous  les  jours,  il  avait  pris  l'habitude  d'aller  se 
promener  à  Hellecour;  il  s'v  rendait   à  che\al,  bien 

que  son  quartier  général  tût  tout  voisin.  I  ne  fois 

arri\e,  il  mettait  pied  .1  terre  et  se  promenait  gra- 
vement,    escorte     par    une     légion    Je   uamins    qui 


LE     MARECHAL 


n'avaient   pas    assez  d'yeux  pour    le    contempler. 

Le  maréchal  se  laissait  faire... 

Seulement,  quand  ses  jeunes  admirateurs  le  ser- 
raient de  trop  près,  il  prenait  les  plus  avancés  par 
l'oreille  en  disant  : 

—  Va-t'en,  toi!  tu  m'as  assez  vu! 

En  un  jour  de  bonne  humeur,  il  envoya  toute  la 
bande  à  l'assaut  d'une  boutique  de  pâtisserie...  et 
il  paya  les  frais  du  pillage.  Les  attroupements  n'en 
furent  pas  diminués,  comme  bien  on  pense. 

Il  faut  dire  que  cette  curiosité  enfantine  était 
partagée  par  tous  ceux  qui  le  voyaient  pour  la  pre- 
mière fois.  On  ne  saurait  rendre  l'impression  pro- 
duite par  l'aspect  de  ce  corps  grêle,  vrai  squelette, 
sur  lequel  habit  et  culotte  plissaient  à  l'envi,  par  la 
vue  de  cette  tête  décharnée,  mais  éclairée  par  deux 
petits  yeux  brillant  sous  un  chapeau  à  cornes  posé 
carrément  en  bataille  comme  celui  de  la  gendarme- 
rie actuelle  et  comme  celui  des  anciens  maréchaux 
d'empire  qu'il  avait  sans  doute  voulu  prendre  pour 
modèle. 

Lors  de  sa  promenade  quotidienne  sur  la  place 
Bellecour,  —  où,  par  parenthèse  il  avait  l'habitude 
de  lorgner  les  dames  d'excessivement  près,  —  une 
habitude  invariable  du  maréchal  était  de  placer  une 
pièce  de  cinquante  centimes  dans  la  main  du  sous- 
officier  chargé  de  tenir  son  cheval.  Tous  les  sous- 
officiers  français  n'acceptent  pas  de  pourboire,  mais 
les  plus  blessés  dans  leur  dignité  se  voyaient  forcés 


D I    C A ST  ELLA  7 

de  garder  les  cinquante  centimes  devant  l'insistance 
de  M.  ^e  Castellane,  qui  disait  alors  : 
«  Vous  en  ferez  ce  que  tous  voudrez.  » 

Il  eût  rougi  de    (aire  des   économies.    La  dé;> 
était   pour  lui  une  des  fonctions  de  son  grade. 

A  Lyon,  ses  bals  étaient  tort  beaux,  mais  ils  se 
distinguaient  par  une  étrangeté  digne  de  trouver 

plus  d'imitateurs.  Ils  commençaient  de  lionne  heure 
et  finissaient  à  minuit.  Pas  une  minute  de  grâce I 
On  éteignait  les  lustres,  et.  malgré  les  prières  des 
jolies  femmes,  on  taisait  évacuer  les  cotillonneurs 
récalcitrants. 

Autre  détail.  Quel  que  fût  le  nombre  de  ses  invi- 
tés, le  maréchal  n'admettait  jamais  qu'on  se  présen- 
î  11  sans  lettre  d'admission.  Fùt-on  amené  par  son 
meilleur  ami,  tïit-on  connu  déjà  de  lui-même  sous 
les  meilleurs  rapports,  on  était  sur  d'être  mis  sè- 
chement à  la  porte. 

Vis-à-vis  des  dames,  la  munificence  du  maréchal 
se  manifestait  par  des  dons  bizarres,  composes  in- 
variablement de  petits  foulards  et  de  bfitOOS  de 
sucre  de  pomme  qu'il  tirait  de  sa  poche,  et  qu'il  of- 
frait avec  un<.-  grâce  parfaite. 

Il  \  axait  des  bâtons  de  diverses  grosscurt selon 
les  grades  des  maris. 

Qu'est  devenu  le  manuscrit  des  mémoires  du  ma- 
réchal de  Castellane?  Ils  existaient  bien  réellement 

de  son  vivant, car  leur  héros  les  emportait  volon- 
tiers chez  ses   intimes   pour  en    lire    un    ebapiti  . 
l'occasion.    Tous    les  actes  de  s.i  y\ç   \    étaient  e\ 


8  LEMARÉCHAL 


ses  avec  une  franchise  militaire,  et,  comme  le  ma- 
réchal avait  été  housard  et  grand  ami  des  dames,  il 
se  livrait  parfois  à  des  confidences  dont  la  lecture 
était  mal  placée  dans  certains  salons  peuplés  de 
jeunes  filles.  Mais  le  lecteur  n'y  regardait  pas  de  si 
près,  et  il  fallait  pour  l'arrêter  toute  l'autorité  des 
mères  de  famille. 

L'esprit  gaulois  se  reflétait  aussi  dans  sa  conver- 
sation d'une  façon  parfois  un  peu  vive.   Il  arrivai 
même  que  le  geste  remplaçait  la  parole.  Toutes  les 
dames  ne  s'en  accommodaient  pas. 

Chez  Mme  Z ,  — ■  à  un  dîner  de  cérémonie,  — 

le  maréchal  laisse  choir  sa  serviette;  il  plonge  la 
main  sous  la  table  pour  la  ramasser.  Le  mollet  de 
la  maîtresse  de  la  maison  se  trouvait,  paraît-il,  trop 
près  de  la  serviette,  car  Mme  Z...  sentit  que  le  voi- 
sinage avait  des  inconvénients.  En  femme  d'expé- 
rience, elle  parut  ne  s'apercevoir  de  rien.  Seule- 
ment au  dîner  suivant,  elle  prit  ses  mesures,  et  dès 
que  la  serviette  du  maréchal  tomba,  un  domestique 
aposté  la  remplaça  respectueusement.  Cette  atten- 
tion délicate  démonta  le  maréchal  qui  dit  d'un  air 
assez  maussade  : 

«  En  vérité,  madame,  c'était  inutile.  J'allais  la 
ramasser. 

—  Par  exemple,  c'est  ce  que  je  n'aurais  pas  souf- 
fert. Vous  êtes  coutumier  du  fait  et,  si  agile  que 
vous  soyez,  je  me  rappelle  que  vous  êtes  resté  la 
dernière  fois  beaucoup  trop  longtemps  en   route.  » 

Comme  tout  homme  né,  il  y  avait  certains  man- 


D  E    CA  ST  E  LL A 

que*  d'éducation  auxquels  le  maréchal  ne  pardon- 
nait pas,  si  peu  importants  qu'ils  tussent.  Parmi  les 
notes  particulières  d'un  officier  peu  éle\e,  il  mettait 
par  exemple  : 

.1  table,  il  coupe  son  pain  avec  son  couteau. 

11  me  revient,  à  ce  sujet,  une  plaisante  histoire. 
I   n    brave   officier,  appelé  un   jour  à   la  table   de 

M.  de  Castellane,  s'était  mis  en  devoir,  sitôt  assis, 

d'obéir  à  certaines  habitudes  de  propreté,  admissi- 
bles seulement  au  restaurant.  Armé  de  sa  serviette, 
il  avait  saisi  son  verre  et  il  l'essuyait  minutieuse- 
ment, lorsque  le  maître  de  la  maison  remarqua  ce 

manège. 

«  Faites  changer  le  verre  du  capitaine  *"  !  »  dit-il 
au  maître  d'hôtel. 

1 /ordre  s'exécute. 

A  peine  le  soigneux  "*  a-t-il  repose  son  hanap 
qu'il  le  voit  en  effet  remplace  par  un  autre.  11  res- 
saisit sa  serviette  et  il  en  joue  de  plus  belle. 

«  Vous  ne  donne/  donc  que  des  verres  sales  au 
capitaine  '"  ,  murmure  le  maréchal...  Allons!  laites 

changer!  » 

Même  maii(eu\re...  Même  surprise  et  même  obs- 
tination de  notre  essuveur. 

1  .e  maréchal  ne  se  lasse  pas;  il  ordonne  un  troi- 
sième changement* 

Pour  le  coup,  le  méticuleux  '"  n'\    lient  plus  et  se 

retournant  vers  le  valet  au  moment  où  celui-ci  vient 

de  lui  glisser  son  quatrième  \  erre,  il  s 'écrie  indigné  : 

\h  çà!  "n  veut  donc  me  donner  a  essuyer  tous 
les  verres  de  la  maison 


IO  LE     MARECHAL     DE     CASTELLANE. 

Un  trait  d'esprit  pouvait  seul  désarmer  la  rigueur 
militaire  du  maréchal.  Je  dois  rappeler  à  ce  sujet 
le  fait  suivant  qui  est  resté  célèbre. 

On  sait  combien  M.  de  Castellane  prenait  la  pe- 
tite guerre  au  sérieux.  Tous  ses  hommes  devaient  y 
mettre  autant  d'ardeur  que  si  on  avait  eu  l'ennemi  en 
face.  Pendant  un  simulacre  de  siège  du  fort  de  la 
Vitriolerie,  on  prétend  qu'il  envoyait  chaque  jour 
au  ministre  les  rapports  les  plus  minutieux  de  ses 
opérations,  citant  les  corps  qui  s'étaient  fait  remar- 
quer par  leur  aplomb  et  leur  vigueur. 

Un  jour,  revenant  de  la  tranchée  par  une  cha- 
leur excessive,  peu  satisfait  d'ailleurs  de  la  conduite 
des  assiégeants  qui  lui  semblaient  mollir,  il  avait 
distribué  à  droite  et  à  gauche  quelques  bonnes 
bourrades.  Tout  à  coup,  deux  voltigeurs  lui  appa- 
raissent à  l'ombre  d'un  arbre  sous  lequel  ils  goû- 
taient, mollement  étendus,  les  douceurs  de  la  posi- 
tion horizontale. 

La  vue  de  ces  lâches  révolte  le  maréchal  qui  crie 
d'un  ton  courroucé  : 

«  Que  faites-vous  là?  Pourquoi  n'êtes-vous  pas 
au  feu  avec  votre  compagnie? 

—  Pardon,  excuse!  mon  maréchal,  fait  un  des 
voltigeurs...  que  nous  sommes  ici  pour  faire  les 
morts.  » 

Le  vieux  guerrier  ne  put  s'empêcher  de  rire,  et 
les  deux  morts  rejoignirent  leurs  camarades  sans 
être  suivis  par  huit  jours  de  prison. 


S  l  l<     FRANCIS     EGEKTON. 


SI  R    EGERTON 


Sir  Francis  Henry  Egerton  fut  l'un  des  premiers 
Anglais  qui  établirent  à  Paris  cette  belle  réputation 
d'excentricité  si  bien  méritée  depuis  par  nombre  de 

ses  compatriotes. 
Avant  d'occuper  L'hôtel  de  Noailles-,  où  il  mourut, 

sir  !•  rancis,  —  car  on  l'appelait  ordinairement  ainsi, 
—  logeait  à  L'hôtel  Richelieu,  carrefour  Gaillon. 

Mû  p.ir  un  esprit  d'ordre  qui  a  SOU  bon  coté,  il 
faisait  chaque  matin  appeler  ses  trente  \aletset  sou 
bote.  Gages  et  lover  leur  étaient  paves  séance 
tenante,  ainsi  que  la  dépense  de  la  veille. 

Très-intelligent    sous    beaucoup   de   rapports,  sir 
I' rancis  paraissait  imbu  des  préjugés  du  moyen 
on  Ton  taisait  en  règle  le  procès  d'une  truie  coupa- 
ble d'avoir  dévoré  un  entant.   I  a  matin,  te  cheval 

de  son  cabriolet  s'abat.   Kn  proie  à  une  indignation 
concentrée,  sir    l-'rancis  se    recueille  a\ec    la  gra> 
<\'u\\  président    de  cour,  puis  il  notifie,  dans  la  rue, 
son  arrêt  au  cocher  : 


12  SIR    FRANCIS    EGERTON. 

«  Pendant  un  mois,  cet  animal  sera  privé  de 
l'honneur  de  me  servir.  Ramenez-le  à  l'écurie,  dont 
vous  boucherez  tous  les  jours,  afin  que  l'ennui 
ajoute  encore  à  la  punition  que  je  lui  inflige  !  » 

Et,  sans  vouloir  remonter  dans  le  véhicule,  sir 
Francis  alla  dans  un  restaurant  voisin  attendre 
l'arrivée  de  sa  calèche. 

Longtemps ,  il  eut  la  passion  des  roquets. 

Armés  d'un  collier  d'argent  à  double  rang  de  gre- 
lots, ils  avaient  leurs  grandes  entrées  au  cabinet 
et  au  salon;  ils  figuraient  dans  toutes  les  prome- 
nades du  maître.  C'était  un  spectacle  réjouissant  de 
voir  deux  valets  de  chambre  guider  milord  jusqu'à 
la  portière  de  sa  voiture,  tandis  que  quinze  grands 
laquais,  chacun  portant  un  chien  sur  les  bras,  ve- 
naient tour  à  tour  le  placer  aux  côtés  du  maître. 

Deux  de  ces  bêtes  étaient  chéries  entre  toutes, 
elles  avaient  nom  Bijou  et  Biche.  Seules,  elles  pou- 
vaient se  vanter  d'avoir  été  admises  à  la  table  sei- 
gneuriale. Insigne  honneur  qui  devait  être  suivi 
d'une  non  moins  éclatante  disgrâce  ! 

Sir  Francis  dînait  seul.  Ennuyé  de  ne  point  voir 
ses  commensaux  ordinaires ,  il  ordonne  de  faire 
asseoir  Bijou  et  Biche.  Deux  valets  attachent  la  ser- 
viette des  invités  et  veillent  à  ce  qu'ils  aient  leur 
part  de  chaque  service.  La  chère  fut  abondante,  et 
nos  deux  roquets  se  gorgèrent,  comme  deux  ani- 
maux qu'ils  étaient.  Poussé  de  nourriture,  Bijou  ne 
tarda  guère  à  ressentir  un  besoin  des  plus  impérieux. 


SIR    FRANCIS    EGERT ON.  I  i 

Comme  toujours  et  comme  partout,  les  valets 

détestaient  ces  favoris  auxquels,  en  arrière  du  maî- 
tre, ils  donnaient  plus  de  coups  que  de  caresses. 
Or,  les  préoccupations  pénibles  de  Bijou  n'avaient 
pas  échappé  à  son  malicieux  serviteur,  qui,  au  lieu 
de  l'emporter,  lui  serra  méchamment  le  ventre  SOUS 
le  prétexte  de  le  remettre  d'aplomb  sur  son  fauteuil. 
A  cette  pression  fatale,  Bijou  ne  frit  plus  maître 
de  se  contenir...  Un  hurlement  plaintif  lui  échappa 
et  son  siège  tut...  complètement  deshonoré. 

Comment  donner  une  idée  de  la  colère  de  sir 
Francis!  Il  demande  un  fouet  de  poste  et  tombe  sur 
ses  invités  saisis  d'effroi.  Ceux-ci  se  coulent  sous  la 
table,  et,  grâce  à  L'exiguïté  de  leur  taille,  grâce  aussi 
aux  jambes  paralysées  de  leur  maître,  ils  échappent 
au  châtiment. 

Épuisé,  sir  Francis  se  laisse  retomber  sur  son 
fauteuil,  en  demandant  sa  consolation.  Cette  COItfO- 
latitm  était   un   vaste   llacon    rempli   de  madère  sec. 

Trois  ou  quatre  verres  de  ce  liquide  généreux  le 

ramènent  à  des  sentiments  plus  humains.  Cepen- 
dant, justice  sera  faite,  mais  au  lieu  d'être,  selon 
leur  attente,   armes    du    fouet    vengeur,  les   laquais 

reçoivent  L'ordre  d'appeler  le  tailleur  de  l'hôtel  et 
d'apporter  le  galon  qui  distingue  la  li\  rée  de  milord. 

Le  tailleur  accourt.  11  est  introduit. 

«  Vous  VOyei  ces  deux  insolents,  dit  sir  F  rancis 
en  indiquant  Bijou  et  Biche,  prenez-leur  mesure 
d'une  Livrée.  Qu'elle  soit  faite  pour  demain  ! 

—  Mais,  milord. 


14  SIR     FRANCIS      EGERTON. 

• —  Point  de  réplique!...  Ces  drôles  ont  osé  me 
manquer...  Ils  porteront  l'habit  jaune  et  la  culotte 
rouge  de  mes  valets.  Ils  resteront  avec  eux  à  l'anti- 
chambre. Je  les  prive  pendant  quinze  jours  de  l'hon- 
neur de  me  voir.  » 

La  punition  fut  exécutée  de  point  en  point. 

Un  jour,  sir  Francis  manifesta  l'intention  de 
voyager.  Ses  équipages  furent  mis  en  état  avec  au- 
tant de  soin  que  s'il  eût  été  question  de  faire  le  tour 
du  monde.  Enfin ,  on  se  mit  en  route.  Mais  à  la 
première  halte,  qui  était  Saint-Germain,  le  dîner 
servi  à  milord  lui  parut  si  détestable  qu'il  fit  rebrous- 
ser chemin  au  postillon,  et  revint  coucher  à  Paris 
—  d'où  il  ne  sortit  plus  depuis. 

Les  douceurs  de  la  propriété  allaient  d'ailleurs 
lui  rendre  la  grande  ville  plus  chère  que  jamais. 
L'hôtel  de  Noailles  avait  été  mis  en  vente.  Sir 
Francis  le  paya  huit  cent  mille  francs,  et  il  s'y  ins- 
talla si  bien  qu'il  ne  voulut  plus  le  quitter.  Plus  tard, 
on  fit  tout  pour  l'en  déposséder.  Il  fut  inébranlable. 

Aux  Cent-Jours,  un  ministre  de  l'Empereur  vou- 
lut s'installer  à  l'hôtel  de  Noailles.  Sir  Francis  pro- 
testa devant  Napoléon  qui  fit  droit  à  sa  requête.  De 
même  il  refusa  jusqu'à  sa  mort,  d'élever  au  bout  de 
son  parc,  qui  touchait  à  la  rue  de  Rivoli,  une  maison 
qui  fût  en  harmonie  avec  l'ordonnance  monumen- 
tale de  cette  voie  nouvelle. 

Après  Waterloo,  ce  fut  un  autre  embarras.  On 
prévint   sir  Francis   qu'il  eût  à  loger  le  prince  de 


SIR      M<  \  N  <    I  I      EGERTON. 


Cobourg.  Sir  Francis  m  s'en  étnul  pas.  Seulement . 

il  donna  l'ordre  à  ses  gens  de  retenir  le  prince  M 
bai  de  l'escalier  en  disant  qu'il  tenait  à  le  recevoir 
lui-même. 

Les  instructions  furent  suivies.  Pan  d'instants 
a  pics  l'arrivée  du  prince,  sir  Francis  parut  en  eflei 
sur  la  dernière  marche  de  son  grand  escalier.  Apres 
les  saints  d'usage,  il  prononça  ces  paroles  : 

Dans  ma  jeunesse,  j'ai  parcouru  toute  l'Alle- 
magne. Les  princes  de  cette  faste  contrée  m'ont  tait 
accueil  à  leur  cour.  Je  voyageait  comme  doit  le 
taire  un  bon  gentilhomme  anglais,  a\ec  une  suite  de 

six  voitures  et  de  vingt  domestiques,  le  ne  logeais 
que  dans  les  auberges  où  je  pavais  commeun  homme 
de  mon  rang...  Prince,  je  me  souviens  d'avoir  dîné 

avec  \otre  père,  mais  j'aurais  rougi  de  me  présenter 
chez  lui  si  je  n'v  avais  pas  été  invité.  Je  suis  étonne 
d'apprendre  qu'un  homme  comme  VOUS  vienne  ÎCÎ 
s'emparer  de  ma  maison...  Je  n'aurais  jamais  attendu 
cela  Sun  GoDOUrg  !    » 

Son  discours  terminé,  sir  Francis  tit  une  saluta- 
tion nouvelle  et  reprit  avec  dignité  le  chemin  de 

appartements,  tandis  que,  déconcerte  par  cette  ré- 
ception singulière,  le  prince  prenait  poliment  le 
parti  de  la  retraite. 

I  n  aide  de  camp  de  l'empereur  de  Russie  BC 
tarde  pas  à  succéder  au  prince  allemand,  mais  il  ne 
se    montre    pas   aussi    lacile.    Il    persiste   et    menace 

d'employer  la  force.  Sir  Francis  harangue  de  plus 
belle: 


10  SIR     FRANCIS     EGERTON. 

«  Je  ne  me  serais  jamais  attendu  à  de  pareils  pro- 
cédés de  la  part  d'un  gentilhomme  russe.  Vous 
n'êtes  plus  qu'un  brigand  à  mes  yeux.  Attendez- 
vous  à  devoir  faire  le  siège  de  cette  maison.  Je  vais 
en  faire  fermer  les  portes  et  me  rendre  sur  le  bal- 
con avec  tous  mes  gens.  Nous  serons  armés  de 
fusils.  Je  passe  pour  excellent  tireur  et  je  saurai  vous 
reconnaître.  » 

L'affaire  s'arrangea  encore ,  car  on  savait  que  sir 
Francis  était  homme  à  risquer  sa  vie ,  comme  il  le 
disait.  Il  y  gagna  d'être  le  seul  riche  propriétaire 
qui  ait  été,  en  ces  temps  difficiles,  exempt  de  loger 
des  étrangers. 

Ses  dîners  étaient  renommés  pour  leur  magnifi- 
cence. Mais  n'oublions  pas  de  dire  que  le  menu 
comportait  invariablement  un  plat  de  pommes  de 
terre  bouillies  à  l'eau  et  un  morceau  de  bœuf  salé 
d'Irlande,  'plat  national  dont  sir  Francis  vantait 
toujours  la  saveur  et  auquel  ses  invités  ne  man- 
quaient point  de  toucher  par  courtoisie. 

Les  convives  de  sir  Francis  furent  d'abord  choisis 
dans  l'élite  intellectuelle  du  monde  parisien.  Le 
nombre  s'en  réduisit  bien  vite,  car  l'amphitryon  ne 
mettait  pas  son  monde  à  l'aise.  Ses  manières 
étaient  brusques,  il  s'impatientait  à  tout  propos  et, 
bien  que  bon  philologue,  il  se  faisait  difficilement 
comprendre. 

Très-courtois  d'ailleurs,  il  ne  manqua  jamais  de 
rendre  une  visite  due.  Seulement,  sa  paralysie  don- 
nait à  cette  visite  une   tournure  particulière.  Il  ar- 


si  K     FRANCIS     EGXRT<  17 

rivait  à  la  porte  dans  sa  voiture  de   gala.  Le  cocher 

arrêtait  les  chevaux,  Le  valet  de  pied  ouvrait  la  por- 
tière et  le  chasseur  recevait  des  mains  de  sir  Francis 
une  carte  de  visite  sur  laquelle  étaient  écrits  ces 
deux  mots  :  En  personne. 

I  ne  fois  Cette  carte  remise  à  son  adresse,  la  vi- 
site était  censée  faite  et  la  voiture  repartait  au   trot. 

Tout  infirme  qu'il  était,  sir  Francis  trouvait  en- 
core moyen  de  fêter  la  Saint-Hubert.  Son  capitaine 
des  chasses  achetait  quelques  centaines  de  lapins 
dans  la  banlieue,  pareil  nombre  de  pigeons  et  de 
perdreaux  chez  les  oiseleurs,  et  on  lâchait  le  tout 
dans  les  trois  arpents  du  parc  de  l'hôtel.  Vêtu 
d'une  \este.  de  culottes  de  peau,  de  longues  guêtres, 
armé  de  sa  carnassière  et  de  ses  poires  à  poudre,  le 
chasseur  paralytique  tirait,  appuyé  sur  trois  pi- 
queurs,  dont  deux  maintenaient  son  corps  dans 
une  position  verticale,  tandis  que  le  troisième  sou- 
tenait les  bras  à  l'instant  du  feu.  Chaque  coup  heu- 
reux était  annoncé  à  son  de  trompe  par  deux  autres 

piqueurs. 

Après  deux  heures   de   carnage,    tous    les    tireurs 

rejoignaient  un  pavillon  de  l'hôtel  appelé,  pour  la 

circonstance,  le   rendez-vous   de   élusse.  Là,  chacun 

prenait  sa  part  d'un  déjeuner  magnifique,  exclusi- 
vement compose  de  gibier  et  de  poisson.  Fuis,  des 
tant. 1res  nom  elles  annonçaient  la  seconde  partie 
des  exercices,  et  on  recommençait  de  plus  belle  à 
massacrer  ces  pamres  oiseaux  dont  les  ailes  étaient 
coupées  et  ces   lapins    domestiques    qui    se    precipi- 


iS  SIR     FRANCIS     EGERTON. 

taient  dans  les  jambes  des  chasseurs  au  lieu  de  les- 
fuir. 

Le  soir,  il  y  avait  un  second  repas  de  gibier,  sans 
préjudice  d'une  belle  bourriche  offerte  à  chacun 
des  assistants...  en  attendant  la  Saint-Hubert  de 
Tannée  suivante. 

De  toutes  ces  excentricités,  il  ne  faudrait  pas  con- 
clure que  lord  Egerton  fût  un  fou.  C'était,  au  con- 
traire, un  homme  dont  la  science  était  peu  ordi- 
naire. Il  possédait  beaucoup  de  langues;  il  était 
surtout  bon  helléniste;  sa  traduction  de  YHippo- 
lyte  d'Euripide  est  encore  estimée.  Toujours  oc- 
cupé du  soin  de  parfaire  ses  œuvres,  il  les  faisait 
tirer  à  très-petit  nombre,  les  distribuait  seulement 
à  certaines  personnes,  sans  en  permettre  la  vente, 
et  il  ne  manquait  pas  d'écrire  sur  chaque  exemplaire 
d'une  seconde  édition  :  La  première  est  bonne  à 
brûler. 

La  fortune  de  lord  Egerton  permettait  tous  les 
caprices,  car  il  avait,  à  sa  mort,  soixante-dix  mille 
livres  sterling  (dix-sept  cent  cinquante  mille  francs 
de  rente). 

Exilé  de  Londres  à  la  suite  d'une  affaire  scanda- 
leuse, il  n'avait  perdu  cependant  aucun  des  grands 
bénéfices  que  lui  valait  sa  position  dans  le  clergé 
anglican.  S'il  ne  recevait  jamais  de  compatriote,  il 
n'en  conserva  pas  moins  un  vif  amour  pour  son 
pays,  qu'il  dota  par  testament  d'une  bibliothèque 
superbe  et  complètement  installée,  laissant  en  outre, 
vingt-cinq  mille  francs  par  an   pour  les  frais  d'en- 


si  K     \  h  \  \  i   :  I     E4ERTOM.  i<» 

tretien  et  cinq    mille    trancs    d'appointements  pour 

le  conservateur.. 
La  collection  d'autographes  et  Je   pièces  origi- 

-ji.i Je  <  Je  cette  bibliothèque  axait  une  renommée 
européenne.  Llle  axait  été  formée  a  Paris  même  par 
lir  1- rancis,  que  son  immense  re\enu  mettait  .! 
même  Je  ne  manquer  aucune  occasion,  Yillenaxc 
affirme  l'avoir  vu  payer  i5  guiaées  un  billet  écrit 
par  Marat  Jans  la  baignoire  ou  il  venait  d'Être 
trappe,  ("est  ainsi  que  beaucoup  Je  recueils  précieux 
pour  L'histoire  Je  notre  Jiplomalie  ont  passé  à  l'é- 
tranger, car,  par  une  autre  singularité,  notre  collec- 
tionneur ne  conservait  rien  Je  ses  acquisitions.   Dès 

qu'il  avait  assez  Je  pièces  pour  former  quelques  vo- 
lumes, il  les  taisait  aussitôt  passer  en  Angleterre. 
(l'est  ainsi  que  nous  axons  perdu  les  procès-ver- 
baux  des  Etats  de  Blois,  La  correspondance  d'1  Lenri  IV 
et  d'Elisabeth,  et  celle  Je  presque  tous  les  ambas- 
sadeur i  Je  I  ,ouis  XIV. 

Le  catalogue  seul  du  musée  Egerton  se  compose 
Je  60  volumes  in-folio.  Trois  articles  Je  ses  statuts 
méritent  d'être  mentiomn 

<»   i()  Aucune  pièce  ne  peut  sorjr  présentement  ^\u 

musée,  fût-ce  pour  sir  Francis  lui-même; 
«20  Quiconque  voudra  taire  des  recherches  rendra 

compte  Je  son  but  aux  conservateurs; 

<•  3°  Les  curieux  ne  seront  point  admis.  On  ne 
communiquera  aucune  pièce  .1  l'auteur  d'un  roman 

ou  Je  tout  autre  écrit  aussi  futile;  lesgensde  lettres 
qui  affirmeront  sous  serment  qu'ils  écrivent  L'his- 
toire, auront  seuls  droit  aux  communications.  ■ 


SIR     FRANCIS     EGERTON. 


Entre  autres  particularités  du  testament  de  sir 
Francis,  on  remarquait  une  somme  de  deux  cent 
mille  francs  à  partager  entre  l'auteur  et  l'éditeur  du 
meilleur  ouvrage  sur  la  bonté,  la  sagesse  et  la  puis- 
sance de  Dieu  prouvée  par  les  monuments  de  sa  créa- 
tion. Il  y  avait  aussi,  pour  toute  sa  valetaille,  des 
legs  qui  devaient  n'avoir  pas  d'effet  s'il  succombait 
assassiné  ou  empoisonné. 

Il  mourut  de  sa  belle  mort,  le  12  février  1829,  et 
un  corbillard  attelé  de  quatre  chevaux  reconduisit 
en  Angleterre  ce  pseudo-Parisien. 


M  \  f.  H  I   \<  B  E.  2  r 


MALHERBE. 


Oui,  Malherbe  le  pur,  .Malherbe  le  classique,  le 
Malherbe  de  Boileau  pour  tout  dire,  fut  un  homme 
très-singulier,  et  il  mériterait  d'être  dénoncé  comme 
tel,  rien  qu'à  cause  du  mépris  qu'il  affectait  pour  la 
valeur  de  son  talent,  L'n  jour,  Bordier  se  plaignait 
chez   Racan  de  l'insuffisance   des  encouragements 

donnés  aux  lettres.  Il  paraît  qu'on  n'a  jamais  né- 
glige de  se  plaindre  de  ces  choses-là. 

■<  Sottise,  monsieur!  —  interrompt  Malherbe, — 
peut-on  taire  métier  de  rimeur  pour  en  espérer 
autre  chose  que  son  propre  divertissement!  l'n 
bon  poète  n'est  pas  plus  utile  à  l'Etat  qu'un  bon 
joueur  de  quilles.  » 

I  .a  société  française  n'avait  cependant  guère  plus 
de  <,\cux  siècles  devant  elle  pour  \<>ir  un  poète  à  la 
tète  du  gouvernement.  Quelle  mine  eût  faite  le  vieux 
Malherbe  en  voyant  Lamartine  ' 

Du  reste,  l'Etat  semble  s'être  tait  un  plaisir  ma- 
lin  de    contredire    Malherbe.  Lue  seule  ode  au  roi 


MALHERBE. 


partant  pour  le  Limousin  lui  valut  mille  livres  de 
pension,  l'entretien  d'un  cheval,  d'un  laquais,  ainsi 
que  la  table  du  premier  gentilhomme  de  la  chambre, 
M.  de  Bellegarde.  —  C'était  de  la  copie  bien  payée. 

Quant  au  métier  de  rimeur,  on  doit  dire  que  si 
c'était  un  divertissement  pour  Malherbe,  il  savait  le 
faire  durer  d'une  étrange  façon.  Le  maintien  défi- 
nitif d'un  mot  lui. représentait  au  moins  deux  jours 
de  méditations  ;  après  l'achèvement  de  cent  vers  ou 
de  deux  pages  de  vraie  prose,  il  déclarait  qu'il  fal- 
lait dix  ans  de  repos. 

Tallemant  Des  Réaux  et  Racan,  qui  sont  ici  mes 
autorités,  s'accordent  à  dire  que  trois  années  furent 
employées  à  la  confection  d'une  certaine  ode  au 
président  de  Verdun  sur  la  mort  de  sa  femme.  Plus 
vif  en  besogne,  celui-ci  s'était  remarié  bien  avant 
l'achèvement  de  cette  funèbre  poésie,  et  ce  fut 
l'épouse  nouvelle  qui  fut  régalée  des  louanges  de  la 
défunte. 

Lorsque  Malherbe  voulut  dédier  une  autre  ode  à 
M.  de  Bellegarde,  on  assure  qu'une  demi-rame  de 
papier  fut  absorbée  par  l'élaboration  d'une  seule 
stance. 

Ce  grand  puriste  n'en  échappait  point  pour  cela 
aux  critiques.  Ceux  qu'il  reprenait  l'épluchaient  à  leur 
tour,  et  Des  Yveteaux  vint  lui  faire  remarquer  une 
fois  dans  le  vers  :  —  Enfin  cette  beauté  m'a  la  place 
rendue  —  qu'il  y  avait  un  ma  la  pla  d'une  conson- 
nance  peu  agréable  à  l'oreille. 

Comme  cela  se  passe  d'ordinaire,  le  critique  se 


MALHERBS.  1 3 


défendît  en  critiquant  :  —  a  Kt  \oib,  répliqua-t-il , 
irons  avez  bien  vais  pu  ra  bla  la  fia. 

Moi?  s*écrie  Des  Yvctsaux  Vous  m  sauriez  me 
le  prouver. 

—  Oui,  poursuit  le  triomphant    Malherbe,  n'avez 
VOUS  pas  écrit  :  —  Comparable  à  la Jlamme... 

La  morl    même  lui    fournit,  dit-on,  une   dernière 

occasion  de  faire  briller  sa  sévérité.  Une  heure  avant 

d'expirer,  il  se  réveilla  comme  en  sursaut  de  l'état 

léthargique  OÙ  il  était  tombe,  pour  reprendre  un 
mot  incorrect  échappé  à  sa  garde.  Son  confesseur 
lui  en  avant  à  SOU  tour  tait  réprimande,  Malherbe 
dit  qu'il  n'avait  pu  s'en  empêcher  et  qu'il  axait  voulu, 
jusqu'à  la  mort,  maintenir  la  pureté   de    la    Langue. 

Si  sa  religion  grammaticale  le  fit  toujours  hésiter 
avant  d'écrire  un  mot,  il  tant  convenir  qu'il  ne  ta i - 

sait  jamais  attendre  lorsqu'il  s'agissait  de  parler.  S 
reparties  emportaient  la  pièce. 

Au  sortir  du   collège,  un   ne\eu  lui  rend   Visite.    Il 
prend    fantaisie    à    Malherbe    de    lui    taire    traduire 
quelques  \  ers  d'(  )\  ide.  Le  ne\eii  patauge,  et  l'oncle 
irrite   lui  l'ait  ainsi  entendre  qu'a\ec  ses  neuf  an I 
classe,  il  n'est  bon  qu'à  taire  un  soldat  : 

\e\eu,  soyez  vaillant,  vous  ne  valea  rien  à  autre 

chose,  n 

Invité  à  dîner  pat  an  uni,  il  arrive  une  heure  tvam 

les   midi    réglementaires,   la    porte    lui    est    ouverte 


24  MALHERBE. 


par  un  domestique  ganté.  Malherbe  le  toise  en  de- 
mandant : 
«  Qui  êtes-vous,  mon  ami  ? 

—  Je  suis  le  cuisinier.  » 

Malherbe  recule  et  s'en  retourne  en  maugréant  : 
«  Vertu-Dieu  !   je  ne  veux  point  dîner  chez  un 

homme  dont  le   cuisinier  porte   des  gants   à  onze 

heures.  » 

à 

Une  fois  à  table,  il  n'en  était  point  plus  poli.  Un 
jour,  Régnier  l'amène  chez  Desporte  qui  court  aus- 
sitôt à  sa  bibliothèque  et  en  rapporte  un  exemplaire 
de  ses  Psaumes  avec  prière  de  l'accepter.  Malherbe, 
la  cuiller  en  main,  se  contente  de  répondre  qu'il  a 
déjà  vu  les  vers  et  que  le  potage  vaut  mieux. 

Le  dîner  fut  froid,  comme  bien  l'on  pense.  Si  les 
deux  poètes  desserrèrent  les  dents,  ce  fut  pour  ava- 
ler, et  ils  se  séparèrent  pour  ne  plus  se  revoir. 

A  un  autre  repas,  chez  M.  de  Bellegarde  ,  on  sert 
un  faisan  rôti,  avec  ailes,  tête  et  queue  au  natu- 
rel, selon  la  coutume.  Malherbe  se  précipite  sur  ces 
appendices  et  les  jette  au  grand  désespoir  du  maître 
d'hôtel  qui  allait  répétant  :  «  Mais,  monsieur,  on  va 
croire  que  c'est  un  chapon. 

—  Eh  !  mort-Dieu  !  qu'on  y  mette  un  écriteau. 

Malherbe  n'eût  donné  aucun  encouragement  aux 
cours  de  M.  Stanislas  Julien.  On  vantait  devant  lui 
les  talents  de   Gaulmin    pour  l'étude  des  langues 


MALHERBE.  2  3 


orientales.  —  «    Il   a   tait   le  pater  en  carthaginois, 
disait-on. 

—  Eh  bien  !  je  vais  vous  réciter  le  credo  en  la 
même  langue.  —  Et  il  déclame  aussitôt  en  un  bara- 
gouin de  fantaisie* 

—  Vous  nous  moquez  !  fait  l'assistance  étourdie. 

—  Je  vous  soutiens  que  c'est  du  carthaginois,  ré- 
plique Malherbe,  et  je  vous  délie  de  me  prouver  le 
contraire.  » 

Certain  président  provençal  avait  tait  sculpter  une 
méchante  devise  sur  sa  cheminée,  et  croyant  avoir 
t'ait  merveilles,  il  disait  a  notre  bourru  :  a  Que  VOUS 

en  semble  ? 

—  C'est  plus  bas  qu'il  fallait  la  mettre. 

—  Comment  plus  bas!  Dans  le  feu  donc  : 

—  Eh  !  sans  doute.  » 

11  faut  dire  que  Malherbe  avait  en  horreur  les 
Méridionaux.  On  s'en  aperçut  bien  le  jour  ou  M.  de 
Bellegarde  lui  envoya  demander  s'il  fallait  écrire 
dépense  ou  dépendu. 

«  Dépensé  est  plus  français,  répondit-il;  mais 
pendu,  dépendu  et  rependu,  voilà  ce  qui  convient  le 
mieux  aux  Gascons.  « 

Notez  que  le  premier  gentilhomme  de  la  chambre 
était  du  Midi  et  que  Malherbe  avait  grand  sujet  Je 
le  ménager.  Mais  le  roi  lui-même,  qui  en  ^.i  qualité 

de  Béarnais,  était  un  cousin  de  la  Gascogne,  ne  le 

taisait  point  reculer. 

On  le  verra  par  le  trait  suivant* 

I 


20  MALHERBE. 


La  cour  de  France ,  —  on  aurait  peine  à  le  croire 
aujourd'hui,  —  était  divisée  par  une  importante  con- 
testation. —  Devait-on  dire  cueiller  ou  cueillère? 
De  notre  temps  on  a  tranché  la  difficulté  en  disant 
cuiller,  mais  alors  la  langue  indécise  de  nos  femmes 
de  ménages  était  encore  celle  du  grand  monde. 

Henri  IV,  et  tous  ceux  de  sa  suite  qui  étaient 
originaires  des  pays  situés  au-dessous  de  la  Loire , 
tenaient  pour  cueillère ,  disant  que  le  mot  étant 
féminin,  devait  avoir  une  terminaison  féminine. 

A  cela,  le  parti  contraire  opposait  le  mot  mer  qui 
se  trouvait  dans  le  même  cas  sans  perdre  Ye  final. 

Malherbe  consulté  se  range  du  côté  des  gens  du 
Nord,  et  ,  comme  le  roi  ne  paraît  pas  bien  con- 
vaincu, il  lui  lâche  cette  belle  semonce  :  —  «  Quel- 
que absolu  que  vous  soyez,  vous  ne  sçauriez,  sire, 
ni  abolir  ni  establir  un  mot,  si  l'usage  ne  l'autorise.» 

On  voit  que  les  académiciens  ont  toujours  fait  un 
peu  d'opposition. 

Malherbe  avait  une  singulière  manière  de  punir 
son  domestique.  Il  lui  donnait  vingt  écus  de  gages 
par  an  et  dix  sous  par  jour  pour  sa  nourriture.  — 
C'était,  dit  Tallemant  Des  Réaux,  honnêtement  pour 
ce  temps-là.  —  Mais,  quand  il  n'était  pas  satisfait 
de  son  service,  il  lui  tenait  le  discours  suivant  : 

«  Mon  ami,  qui  mécontente  son  maître,  mécon- 
tente Dieu,  et  qui  offense  Dieu  doit  mériter  son 
pardon  en  jeûnant  et  en  faisant  l'aumône.  C'est 
pourquoi  je  vous  retiendrai  aujourd'hui  cinq  sols 
pour  l'expiation  de  votre  péché.  » 


M  A  I.H  }    l<  Bl  .  -7 


Il  fallait  qu'au  dix-septième  siècle  les  valets  cu>- 
sent   réellement  du  bon   pour  s'accommoder  d'un 

pareil  raisonnement. 

Si  Mtlhwbe  imposait  l'aumône  aux  aunes,  il  ne 
paraît  pa>  avoir  prêche  d'exemple.  Quand  un  pauvre 
lui  demandait  quelque  charité  en  disant  :  t  .le  prie- 

mi  Dieu  pour  voua. 

«  Ehl  repondaii-il ,  comment  voulez-vous  que 
Dieu  tasse  attention  à  vos  prières:  Vous  n'a\e/  pas 
sur  lui  grand  crédit.  Regarda  dans  quel  état  il  \ous 

e.    » 

Sa  fortune  était  d'ailleurs  petite,  et  son  mobilier 
modeste.  Il  n'avait  pas  plus  de  sept  chaises  de  paille 
pour  asseoir  ses  nombreux  amis,  et,  quand  elles 
étaient  toutes  occupées,  -  car  on  aimait  à  venir 
causer  chez  lui.  •  il  n'ouvrait  pas  au\  survenants 
et  se  contentait  de  crier  bien  haut  : 

c  Attende/!  il  n'v  a  plus  de  chaises!  » 

Ull  jour  cependant,  ii  y  eut  festin  au  logis  du 
poète.  Les  sept  chaises  de  paille  furent  occupées  par 
sept  convives  et  rapprochées  d'une  table  sur  laquelle 

fumaient  sept  chapons  bouillis  au  gros  sel  :       Un 
chapon  par  tête!  C'était  tout  le  menu.  Comme  on 

s'étonnait  de  cette  ordonnance  si  simple  et   si   pro- 
digue, il  s'expliqua  : 

«  Que  voulez-vous  Vous  gtes  tous  mes  amis,  et 
vous  ave/  tous  droit  aux  mêmes  égards.  Pouvais-je 

balancer  vis-â  vis  de  chacun  entre  l'aile  et  la  cuissv 


28  MALHERBE. 


C'était  un  frileux  célèbre.  Il  avait  toujours  les 
jambes  gelées  et  il  en  était  venu  à  chausser  telle- 
ment de  bas ,  que ,  pour  n'en  pas  mettre  plus  à  une 
jambe  qu'à  l'autre,  il  les  comptait,  en  laissant  tom- 
ber des  jetons  dans  une  écuelle.  Une  fois  la  jambe 
gauche  munie,  il  n'avait  plus  qu'à  reprendre  chaque 
jeton  pour  venir  à  bout  de  la  droite.  —  Ce  mode  était 
compliqué.  Sur  les  conseils  de  Racan,  Malherbe  le 
simplifia  en  faisant  broder  sur  chaque  paire  une 
lettre  de  l'alphabet.  C'était  une  sorte  d'alphabet- 
Réaumur,  et,  par  un  grand  froid,  on  entendit  Mal- 
herbe se  vanter  d'en  avoir  jusqu'à  l'L. 

Et  pourtant,  Dieu  sait  s'il  se  chauffait!  La  vue 
d'un  foyer  flambant  le  rendait  fou ,  et ,  une  fois ,  il 
culbuta  deux  gros  chenets  qui  représentaient,  selon 
la  mode  du  temps,  des  satyres  barbus,  en  disant  : 

«  Comment  !  ces  gros  bougres  se  chaufferont  à 
leur  aise  tandis  que  je  meurs  de  froid.  » 


LE   GÉNÉRAL   Dl     FANTAISIE.  2Q 


LE    GÉNÉRAL    I)K    FANTAIS1K 


Jusqu'à  l'année  1867, époque  de  sa  mort,  on  a  vu, 

dans  le  centre  de  Paris,  .se  promener  à  pas  lents  un 
\  ieillard  étrange.  Au  premier  coup  d'œil  011  se  disait  : 
Voici  un  officier  général  en  petite  tenue.  —  Puis, 
on  reconnaissait  dans  cet  uniforme  les  plus  bizarres 
complications.  Des  ordres  maçonniques  se  balan- 
çaient sur  sa  poitrine.  Une  chaîne  à  laquelle  pen- 
dait une  tabatière  était  passée  en  sautoir  sur  la  tu- 
nique; des  bagues  brillaient  à  tous  ses  doigts.  Des 
boucles  ornaient  ses  oreilles,  et  lorsque  par  hasard 
il  otait  son  képi  galonné,  on  voyait,  6  m\  stère! 
une  ferronnière  ceindre  cette  tête  chenue. 
Serait-ce  une  nouvelle  chevalière  d'Eon?  nous 
étions-nous  dit  longtemps  en  suivant  cet  excen- 
trique. Sa  barbe  blanche  ne  rendait  pas  la  supposi- 
tion probable.  —  Un  hasard  nous  apprit  enfin  que 
ce  général  fantastique  s'appelait  Félix  de  l.amothe, 
qu'il  était  originaire  de  Mauheuge.  En   i  s  i  S  il  avait 

quitte  le  service  de  la   France  pour  entrer  à  celui 
des  Pays-Bas;  dès   i8o5,  il  était   sorti  de  lÉ'cole 


JO  LE    GENERAL    DE    FANTAISIE. 

de  Saint-Cyr.  Bien  que  n'ayant  jamais  atteint  les 
grades  supérieurs,  il  eut  plus  tard  l'innocente  ma- 
nie de  se  couvrir  de  décorations,  et  sa  famille,  qui 
est  fort  honorable,  avait  obtenu,  à  ce  sujet ,  une  tolé- 
rance d'autant  plus  possible  qu'il  s'agissait  d'insignes 
imaginaires. 

Malgré  son  âge,  M.  de  Lamothe  était  un  flâneur 
obstiné.  Tous  les  jours,  on  le  voyait  appuyé  sur  sa 
canne,  descendre  les  hauteurs  de  la  rue  de  la  Fontaine- 
Saint-Georges  et  aller  jusqu'au  Palais-Royal  ;  il  ne 
manquait  pas  un  étalage  d'estampes  ou  d'antiquités, 
il  visitait  toutes  les  expositions  de  l'hôtel  Drouot  et 
donnait  un  coup  d'œil  complaisamment  régulier  aux 
boutiques  de  la  galerie  d'Orléans. 

Il  avait  plusieurs  espèces  de  tenues  dont  il  variait 
le  port  à  son  gré.  Ainsi,  pour  les  jours  de  pluie,  il 
portait  un  pantalon  amarante  garni  de  basane  et  un 
shako  recouvert  de  toile  qui  ressemblait  à  un  frag- 
ment de  colonne  cannelée.  Force  lui  était  aussi  de 
jeter  sur  ses  belles  épaulettes  à  étoiles  un  manteau 
bleu  ;  mais  pour  compenser  le  sombre  de  ce  vête- 
ment ,  il  avait  imaginé  d'en  rehausser  le  col  par  une 
grosse  torsade  d'or. 

Dans  la  rue  ,  il  était  peu  de  personnes  qui  ne  se 
retournassent  pour  voir  une  seconde  fois  M.  de 
Lamothe ,  mais  les  plus  étonnés  étaient  sans  con- 
tredit les  troupiers  dont  les  figures  peignaient  une 
artxiété  comique,  car  ils  ne  savaient  jamais  s'il  fal- 
lait rendre  à  ce  vieux  chamarré  les  honneurs  du 
salut  militaire. 


M.     I)  E    B  R  U  H  0  Y.  3  I 


m.  nr:  brunoy 


Aucune  légende  ne  lut  plus  exploitée  que  celle 
dll  marquis  de  lirunoy.  Eli*  est  si  étonnante,  si 
colossale  qu'on  éprouve  toujours  le  besoin  de  II 
relire  pour  y  ajouter  toi. 

Ce  seigneur  crotte,  mangeant  vingt  millions  Je 
fortune  a\ec  ses  paysans,  lait  la  figure  la  plus 
étrange  du  monde  dans  cette  élégante  aristocratie 
(Au  dernier  siècle.  Voyez-le  sale,  ébouriffé,  sans  cha- 
peau, sans  habit,  travaillant  comme  le  dernier  de 
ses  manœuvres I  Comment  pourrait-il  être  reconnu 
par  ce  vétéran  besoigneui  qui  s'approche  et  qui  lui 
demande  : 

«  Croyez-vous  que  je  puisse  parler  à  M.  le  mar- 
quis; 

Dans  quel  but  : 

—  Mon  Dieu!  je  voudrais  lui  exposer  mes  besoins. 

Je  suis  chevalier  de  Saint-Louis,  et  je  n'ose  même 

plus  porter   ma   décoration  sur    mon    habit    en   gue- 
nilles. 

Revenez  dans  deux  heures,  et  demandez  I 

liste  au  eh  iteau 

On  devine  le  reste  :  exact  au  rendez-vous,  le  vé- 


J2  M.     DE     BRUNOY. 


téran  reconnaît  Baptiste  dans  le  marquis  de  Bru- 
noy,  qui  lui  présente  un  habit  neuf,  avec  ces  seuls 
mots  : 

«  Prenez!  C'est  tout  ce  que  je  puis  faire  pour 
vous.  » 

Le  solliciteur  se  retire,  examine  l'habit  et  trouve 
dans  les  poches  une  bourse  de  cent  louis  accom- 
pagnée d'une  tabatière  en  or. 

Cet  acte  de  charité  délicate  est  bien  du  seigneur 
de  Brunoy,  mais  partout  ailleurs  nous  retrouvons 
Baptiste.  Désormais,  nous  ne  devons  plus  revoir 
dans  ce  donneur  d'habit  Armand-Louis-Joseph- 
Paris  de  Montmartel,  marquis  de  Brunoy,  comte 
de  Sampigny,  baron  de  Dagouville,  seigneur  de 
Villiers  en  Bocage  et  autres  lieux.  Le  paysan  a 
repris  le  dessus. 

En  revanche,  il  faut  convenir  d'une  chose,  c'est 
que,  même  aux  temps  les  plus  orageux  du  suffrage 
universel,  M.  de  Brunoy  eût  enlevé  toutes  les  voix 
de  ses  vassaux.  Ceux-ci  croyaient  rêver  en  voyant 
les  faits  et  gestes  de  leur  maître  et  seigneur. 

Ne  mangeait-il  pas,  ne  buvait-il  pas,  surtout,  avec 
eux.  N'avait-il  pas  poussé  ce  rigorisme  égalitaire 
jusqu'à  congédier  son  portier  qui,  par  excès  de 
respect,  n'osait  lui  faire  vis-à-vis  à  table?  Et  pen- 
dant ces  agapes  fraternelles,  que  de  revenant-bon  L 
Plaisiez-vous  à  Baptiste  par  une  bonne  plaisanterie 
ou  par  une  bonne  rasade,  vite!  un  champ,  ou  une 
maison,  ou  un  contrat  de  rente  comme  témoignage 
de  la  satisfaction  seigneuriale  ! 


M.      I)  E     i'.  KI'SOY.  J.) 

Il  y  avait  même  bénéfice  à  le  voir  tomber  sous  la 
table.  In  jour  que  l'absorption  d'une  forte  quantité 
de  vin  chaud  l'avait  mis  en  piteux  état,  il  déclara, 
par  amour-propre,  que  la  crise  devait  être  attribuée 

au  mauvais  étamage  du  vase  de  cuivre  ou  avait 
bouilli  le  liquide,  et  il  lit  sur-le-champ  étamer  à  ses 
frais  toutes  les  casseroles  et  tous  les  chaudrons  des 
gens  de  Brunoy. 

Au  jour  de  l'an,  le  seigneur  de  Brunoy  se  faisait 

un  devoir  d'aller  de  porte  en  porte,  la  souhaiter 
b<nmc  et  heureuse...  11  va  sans  dire  que  ses  domes- 
tiques n'étaient  pas  oubliés. 

Il  n'y  avait  pas  d'êtres  plus  heureux  que  ces  do- 
mestiques. Nuls,  au  monde,  n'étaient  plus  brave- 
ment accoutrés.  Kn  quatre  ans,  les  fournitures  de 
leur  livrée  n'avaient  pas  monté  à  moins  de  cinq 
cent  cinquante  mille  livres.  11  est  vrai  que  depuis 
le  jardinier  jusqu'au  plus  petit  marmiton,  tout  le 
monde  devait  porter  la  grande  tenue,  sans  doute 
pour  racheter  la    chemise    crasseuse,    la    chevelure 

ébouriffée,  les  bas  percés  à  jour  et  l'habit   gras  de 

M.  le  marquis.  A  ce  propos,  je  dois  révéler  que  le 
seigneur  de  Brunoy  n'avait  pas  besoin  de  blanchis- 
seuse. Il  portait  sa  chemise  jusqu'au  moment  ou  il 
était  forcé  de  la   brûler. 

Kn  revanche,  il  avait  donné  à  la  Compagnie  d'ar- 
quebusiers de  son  village  un  uniforme  vert  et    or   si 

splendide, que  Monseigneur  d'Artois  l'adopta  pour 
sa  compagnie  des  gardes.   .  • 


•:. 


H 


M.     DE     BRUNO  Y 


Il  ne  se  mariait  pas  une  tille  dont  M.  de  Brunoy 
ne  constituât  la  dot.  Il  ne  se  faisait  pas  un.  baptême 
dont  M.  de  Brunoy  ne  fût  le  parrain.  Ce  qui  peu- 
plait le  village  de  petits  Armand  et  de  petites  Ar- 
mande. 

Honni  soit  qui  mal  y  pourrait  penser  ! 

Ce  suzerain  n'aimait  point  les  femmes;  il  pous- 
sait cette  antipathie  à  tel  point,  que,  —  le  1 3  juin 
1767,  jour  de  son  mariage  avec  noble  demoiselle 
Emilie  de  Perusse  d'Escar,  —  il  avait  abandonné 
cette  jeune  et  belle  personne,  et  il  était  revenu  à 
Brunoy,  signifiant  que,  si  elle  s'y  présentait,  il  se- 
rait établi  un  mur  séparateur  dans  la  chambre 
conjugale. 

Toutes  ses  tendresses  étaient  réservées  pour  ses 
bons  amis  les  paysans. 

Le  bourrelier  de  Brunoy  avant  perdu  sa  femme, 
il  lui  fit  faire  un  enterrement  de  trente  mille  livres, 
en  tête  duquel  il  figure  vêtu  de  deuil,  avec  toute  sa 
maison. 

Une  autre  fois,  il  fait  le  vovage  de  Fontainebleau 
tout  exprès  pour  aller  trinquer  avec  un  cocher  et 
un  piqueur  dont  il  avait  fait  la  connaissance  dans  la 
forêt  de  Sénart,  en  chassant. 

Il  ne  fallait  pas  cependant  que  les  cochers  abu- 
sassent trop  de  ces  tendances  démocratiques.  Le 
maître  avait  encore  quelques  lueurs  de  dignité  et  il 
savait  les  remettre  à  leurs..,,  sièges. 

Un  jour,  par  extraordinaire,  il  veut  boire  du  lait: 
il   prie    son    cocher   d'aller  en   quérir    à    la  ferme. 


M.    DE    BRUNOY.  3  5 


Comme  cela  se  passe  encore  dans  une  fouie  de 
bonnes  maisons,  l'automédon  se  cabre  et  se  Retranche 
derrière  les  devoirs  de  m  charge. 

«Ah!  ah!  tait  le  marquis  avec  un  beau  flegme..* 
Et  quels  sont  donc  ces  devoir 

—  Je  conduis  le  C&lTOSSe  de  M.  le  marquis. 

—  TrèS-bien...  Alors,  laites    atteler,  et  conduisez 

une  tille  de  service  à  la  vacherie!  »> 
Il   dut  v  avoir  plus  Sun  paysan  de  Brunoy  dans 

son  fameux  voyage  à  Londres,  (.lui  dura  quinze 
jours  et  qui  COÛtfl  six  cent  mille  livres.  L'aspect  de 
ce  singulier  touriste  était  bien  fait  pour  renverser 
le  type  dameret,  coquel  et  point  du  tout  éi;alitairc, 
que  nos  voisins  ont  toujours  incarné  dans  le  mar- 
quis français. 

Un  simple  coup  d'essai  que  cette  petite  excursion 
outre-Manche!  M.  le  marquis  avait  imaginé  mieux. 
En  1775.  il  prétendait  faire  le  voyagé  de  Jérusalem, 
à  pied,  en  sandales,  armé  du  bourdon,  vêtu  du 
manteau  vie  pèlerin,  et  suivi   de   cinquante   gens   de 

Brunoy,  traînés  par  une  dizaine  de  voitures. Chacun 

devait  toucher  600  fr.    d'indemnité   de   route,    être. 

bien  entendu,  défrayé  le  Long  du  chemin,  et  rece- 
voir au  retour,  s'il  revenait,  quatre  cents  livres  de 
pension  viagère.  On  ne  pouvait  taire  le  voyage  de 
Palestine  à  meilleur  marche,  et  les  pèlerins  ne  man- 
quaient  pas,  lorsque  l.i    famille    alarmée    lit    re!. 

les  passe-ports  nécessaires  II  cette  nouvelle  folie. 

Je  n'ai    pas  encore  touché  au  cote   le   plus  c\tra- 


36  M.     DE    BRUNO  Y. 


vagant  des  extravagances  de  M.  de  Brunoy.  Je  veux 
parler  de  son  fol  amour  pour  les  pompes  funèbres 
et  pour  tout  ce  qui  se  rattachait  aux  cérémonies  du 
£ulte. 

Les  enterrements  de  son  père  et  de  sa  mère  ont 
marqué  dans  les  fastes  du  genre.  Par  des  moyens 
inouïs ,  il  était  arrivé  à  faire  de  toute  la  terre  de 
Brunoy  une  vraie  succursale  du  sombre  empire. 
Non-seulement  l'église  avait  été  peinte  en  noir, 
mais  les  statues  et  les  arbres  du  parc  étaient  enve- 
loppés de  crêpe,  mais  les  chevaux,  les  vaches  et  les 
poules  étaient  noircis  pour  la  circonstance.  On  avait 
poussé  la  couleur  locale  jusqu'à  noircir,  en  y  jetant 
des  muids  d'encre,  les  pièces  d'eau  du  jardin  et  la 
rivière  d'Yères. 

Toute  cette  fantasmagorie  ne  témoignait  aucune- 
ment d'un  véritable  amour  filial.  La  mort  de  ses 
parents  n'avait  ému  notre  marquis  qu'au  point  de 
vue  décoratif.  Il  attendait  le  dernier  soupir  de  son 
père  pour  grimper  à  l'échelle  avec  les  tapissiers 
chargés  de  la  pose -des  tentures.  Pendant  l'agonie 
de  sa  mère,  demeurant  à  côté  du  lit,  il  énonçait  à 
voix  haute  le  programme  des  somptuosités  qu'il 
méditait  pour  ce  deuil  nouveau. 

Plus  tard,  il  parut  à  tous  les  enterrements,  non- 
seulement  de  Brunoy,  mais  des  villages  voisins.  On 
l'y  voyait  figurer,  affublé  d'une  longue  robe  noire 
endossée  pour  la  circonstance,  et  qu'il  avait  souvent 
déjà  mise  pour  ensevelir  le  défunt,  car  il  ensevelis- 
sait à  l'occasion.  —  A  Conflans,  il  avait,  une  fois, 
voulu  prendre  la  bière  d'un  enfant  sous  son  bras, 


M.    DK    BRUHOT. 


et  il  l'avait  portée  au  cimetière  cri  tenant  une  croix 
clans  l'autre  main. 

Si  des  présents  pouvaient  suffire  pour  valoir  aux 
mauvais  fils  l'absolution  de  L'Église,  celui  qui  nous 
occupe  eût  certes  racheté  tous  ses  torts.  Sa  prodi- 
galité avait  fait  la  petite  paroisse  de  Brunoy  plus 
riche  qu'une  cathédrale.  Là,  grâce  à  lui,  chantaient 
seize  chantres  et  dix-huit  entants  de  chœur  ;  huit 
sonneurs  mettaient  huit  cloches  en  branle  dans  un 
clocher  neuf;  quatre  prêtres  et  douze  chanoines, 
sans  compter  le  curé  et  son  vicaire,  concouraient  à 
la  célébration  des  offices  divins.  —  La  sacristie  ren- 
fermait pour  six  cent  mille  livres  d'ornements 
d'église,  parmi  lesquels  un  dais  de  trente  mille 
livres. 

Quant  aux  processions,  on  n'avait  jamais  rien  \  u 
de  pareil.  Paris  y  allait  comme  au  spectacle.  Entre 

autres  détails,  voici  ceux  que  donnent  les  Mémoires 
secrets  sur  les  fêtes  de  juin  [772.  ■  Tout  se  passa 
dans  le  meilleur  ordre  et  de  la  manière  la  plus  édi- 
fiante.  Comme  personne   ne   s'entendait  mieux  que 

M.  de  Brunoy  en  Liturgie,  il  n'y  eut  pas  une  révé- 
rence d'omise.  On  comptait  1  5o  prêtres  loues  à  plus 
de  dix  lieues  à  la  ronde.  Il  avait  en  outre  donné  des 
chapes  à  tellement  de  particuliers  que  son  cor:. 
comptaient  4OO personnes.  S 5, 0O0  pots  de  fleurs  or- 
naient six  reposoirs  de  L'élégance  la  plus  exquise. 

Après    l.i    procession,    un     repas    de    s<">    COUVertS 
réunit    les    prêtres,  les   chapiers    et    les    paysans 
amis.   Plus  de  500  Carrosses   étaient  \eiuis  de  Paris 


38  M.     DE    BRUNOY. 


et  leurs  maîtres  avaient  pris  le  parti  de  dîner  de 
leur  côté  sur  l'herbe ,  ce  qui  augmentait  le  pitto- 
resque du  coup  d'œil.  » 

Pour  empêcher  la  foule  d'encombrer  les  abords 
du  principal  reposoir  qui  était  adossé  au  château, 
M.  de  Brunoy  avait  imaginé  un  expédient  à  la 
Lobau.  Des  hommes  munis  d'arrosoirs  étaient  pos- 
tés sur  le  toit  et  ils  aspergeaient  tous  les  curieux 
qui  franchissaient  les  limites  indiquées. 

Le  jeudi  suivant,  il  y  eut  une  seconde  procession 
non  moins  solennelle.  —  Cinquante  muids  étaient 
en  perce  dans  le  parc,  à  la  disposition  des  gosiers 
altérés.  Pour  les  délicats,  il  y  avait  des  flots  de 
limonade  alimentés  par  le  jus  de  quinze  mille 
citrons. 

Je  n'étonnerai  personne  en  disant  que  le  total  des 
frais  s'éleva  à  200,000  livres. 

En  fin  de  compte,  toutes  ces  libéralités  faisaient 
une  large  brèche  au  patrimoine  du  marquis.  La 
famille  et  les  héritiers  s'émurent.  On  lui  intenta  un 
procès  en  interdiction  ,  et  on  le  perdit.  Surexcité 
par  ces  hostilités  premières,  M.  de  Brunoy  mangea 
une  huitaine  de  millions  de  plus.  On  revint  à  la 
charge  et  il  dut  comparaître  une  seconde  fois  devant 
la  justice,  en  1780.  De  vingt-quatre  millions  de  for- 
tune, il  ne  lui  restait  que  six  millions...  de  dettes. 
Néanmoins,  il  fit  bonne  contenance.  On  imprima 
pour  lui  un  mémoire  justificatif  dans  lequel  il  dé- 
clarait, entre  autres  choses  curieuses,  «  qu'il  avait 
été  empoisonné  par  un  charlatan  fanatique  et  qu'une 


M.      l)t     bKUMlY. 


potion    pernicieuse  de  nénuphar  et    des  quatre 

mences  froides  avait  cause  tous  les  désordres  dont 

il  était  accusé.  >» 

A  l'audience,  pourtant,  il  ne  donna  pas  une  si 
belle  place  à  ce  niovoii  de  défense.  Le  président  lui 
ayant  t'ait  de  sévères  remontrances  sur.  la  façon 
dont  il  avait  gaspillé  son  bien,  il  se  contenta  Je  re- 
pondre  :  «  Si  au  lieu  de  dépenser  ma  fortui 
honorer  la  religion  que  je  professe,  je  l'a",  ais  prodi- 
guée en  chevaux,  en  \oiturcs,  1  des  tilles  d'Opéra 
ou  au  jeu,  je  ne  serais  pas  me  ces  bancs.  » 

Pas  trop  mal  réplique  pour  un  temps  ou  la  no- 
blesse donnait  l'exemple  de  toutes  les  felîes.1  Mal- 
heureusement celles  de    M.  Je  Brunov  ne  purent 

sauver  par  la  comparaison.  Son  cas  était  compliqué 

de  certains  actes  de  rigueur  \is-à-\is  Je  -es  vassaux 
qu'on  sut  évoquer  à  propos.  Le  pauvre  marquis  tut 
interdît  et  enfermé  sur  lettre  Je  cachet  au  prieuré 
J'KImont.  près  Saint-(  jermain. 

la  règle  du  prieuré  d'Elmont  n'était  point  tn 
sévère,  car  .M.  de  Bruno)  .  bien  que  dépossédé  Je 
son  titre  de  seigneur,  avait  pu  garder  un<j  petite  mai 
son  non  loin  Je  son  château,  qui  avait  été  acquis  par 
Monsieur,  depuis   Louis   XVIII.  Apres  les  prié 
obligées  pour  le  nouveau  seigneur,  on  avait  aussi 
gardé  l'habitude  d'eu  faire  d'autres  pour  l'ancien  , 
dans  cette  église  qu'il  avait  si  fort  comblée  Je  dons 

Ce  restant  Je  popularité  parut    menant    sans  dout 

<:a\'  il  fut  transféré  par  nouvelle  lettre  de  cachet 


40  M.     DE    BRUNO  Y. 


i'abbaye  de  Villers  en  Bocage,  près  de  Caen.  Il  y 
mourut  le  1 3  avril  1 78 1 . 

La  légende  s'empara  de  cet  éloignement  peu  mo- 
tivé pour  répandre  que  le  bruit  de  sa  mort  était  faux, 
et  qu'il  avait  été  conduit  secrètement  dans  la  forte- 
resse de  Pierre-Encise ,  où  les  Lyonnais  l'auraient 
retrouvé  en  1789,  complètement  abruti  cette  fois 
par  les  misères  de  sa  détention. 

Qu'y  a-t-il  de  vrai  là-dedans?  —  Rien  sans  doute. 
—  Louis  XVIII  n'a  jamais  passé  pour  un  homme 
cruel.  Je  ne  vois  bien  clairement  que  la  cause  de  cette 
accusation.  Elle  résidait  dans  la  nature  du  contrat 
passé  par  le  prince  pour  l'acquisition  de  la  terre  de 
Brunoy,  contrat  dont  une  pension  viagère  au  mar- 
quis, c'est-à-dire  à  ses  ayants  cause,  formait  la  clause 
principale.  Voilà  ce  qu'assurent  les  Mémoires  secrets. 
D'autre  part,  M.  Jeannest  Saint-Hilaire,  auquel  on 
doit  une  notice  très-bien  faite  sur  Brunoy,  affirme 
que  cette  pension  était  de  12,000  livres.  La  modicité 
de  cette  somme  ne  valait  réellement  pas  un  crime. 


M.     ADOI.I'H  |     G  IV  \  R  I).  41 


M.   ADOLPII  i:    (ÎU  YARD 


Frotey-lez-Vesoul  est  un  village  assez  maussade  de 

la  banlieue  de  Yesoul.  Les  cavaliers  de  la  garnison, 
qui  vont  y  boire  bouteille,  étaient  les  seuls  étrangers 
qui  honorassent  le  pays  de  leur  présence  avant  que 
M.  Guyard  s'avisât  d'élever  Frotey  au  rang  de  com- 
mune modèle. 

Or,  sachez-le  bien,  une  commune  modèle  est  un 
vrai  Paris  encadré  dans  les  douceurs  de  la  Nie  cham- 
pêtre. En  i863,  l'infatigable  M.  Guyard  avait  déjà 
doté  Frbtey  d'un  cours  de  musique,  d'une  biblio- 
thèque communale,  d'une  bibliothèque  scolaire, 
d'un  musée,  de  huit  croix  d'honneur  de  cent  lrancs 
destinées  au\  poitrines  des  jeunes  écoliers  troteens, 
de  deux  prix  annuels  pour  l'instituteur  et  l'institu- 
trice, <Vuw  orgue-harmonium  ,  d'une  pharmacie  gra- 
tuite, d'un  dispensaire  gratuit,  d'une  grande  l'été 
annuelle  artistique  et  littéraire,  de  cinq  machines 
agricoles,  d'une  rente  de  cinq  cents  francs.  Cl  enfin, 
—  n'oublions  pas  celle-ci,  -  de  l'institution  mOTûlê 
d'une  rosière  et  d'un  liséen. 


42 


M.     ADOLPHE    GUYARD. 


Liséen,  —  ne  pas  confondre  avec  lycéen,  —  est  ici 
synonyme  de  rosier.  Nanterre  est  enfoncé. 

Après  tant  de  bienfaits,  vous  croyez  peut-être  que 
leur  auteur  allait  prendre  un  instant  de  repos?  Ah 
bien  oui  !  Vous  ne  le  connaissez  guère.  Quand  il 
s'agit  de  Frotey,  M.  Guyard  ne  connaît  plus  de  bor- 
nes. —  Que  Vesoul  y  prenne  garde  I  —  Sa  dignité 
de  chef-lieu,  déjà  pauvrement  soutenue,  me  paraît 
menacée  parles  projets  envahisseurs  de  la  commune 
modèle  qui  comportent  encore  la  fondation  : 

io  D'une  Académie  morale  ; 

20  D'une  banque  de  prêts  sur  l'honneur; 

3°  D'un  petit  palais,  dit  Palais  de  la  Fraternité , 
renfermant  à  la  fois  un  hôpital ,  un  pavillon  de  con- 
valescents, un  pavillon  d'orphelins,  une  salle  d'asile, 
un  pavillon  d'invalides  du  travail  et  de  vieillards,, 
un  pavillon  d'hospitalité  ; 

4°  D'un  prix  de  propreté; 

5°  D'un  prix  pour  la  meilleure  mère  de  famille  ; 

6°  D'un  prix  de  respect  pour  les  nids  de  petits 
oiseaux. 

Si  nous  ajoutons  à  cette  énumération  l'entreprise 
d'une  loterie  pour  la  construction  d'une  église , 
d'une  maison  modèle  pour  le  logement  d'une  famille 
de  manouvriers,  et  d'une  plantation  d'arbres  fruitiers 
sur  les  terrains  de  la  commune,  nous  croyons  avoir 
oublié  peu  de  choses. 

Et  maintenant  le  lecteur  sait  aussi  bien  que  nous 
à  quoi  s'en  tenir  sur  les  embellissements  à  l'ordre 
du  jour  en  la  commune  de  Frotey.  Quant  à  ceux 


M.     A  DDI.C  II  1.    GUYAR  l). 


que    lui    réserve    encore     1* iniii^i n;i ti< >n    féconde    de 
M.  (iuvard.  Dieu  seul  eu  connaît  le  nombre. 

Pour  tout  cela,  il  a  fallu  de  l'argent,  et  l'argent  Ml 
venu,  gfcâce  à  l'entrain,  a  l'éloquence  et  a  l'origina- 
lité du  promoteur  de  l'entreprise.  11  a  employé  tous 
les  moyens  connus  et  inconnus  pour  arriver  ,i 
tins.  11  a  tait  bénir  son  œu\  re  par  l'éveque  de  Ver- 
sailles, bien  que  Krotev  ne  soit  pas  précisément 
dans  le  ressort  du  diocèse;  --  il  a  tait  taire  par 
NI.  de   Lamartine    le  don    de    ses   laineuses  (Jùirro 

complètes.  Appuyé  par  la   plume  des  journalistes 

parisiens,  il  a  recrute  extra  Krotev  des  auxiliaires 
magnifiques.  L'Europe,  le  monde  même,  sont  en- 
vahis par  ce  conquérant  de  souscriptions,  et  les 
bonnes  gens  de  Krotev  voient,  tout  ébahis,  venir  a 
leur  aide  âe&grOJ  messieurs  tels  que  Mirza  Hussein, 
consul  général   de   Perse    à    Kr/croum  ,  et   Sandou- 

I  dayar,  propriétaire  hindou.    L'Angleterre  et    la 

Russie  donnent  aussi  la  main  à  l'émancipation  tn>- 
léenne,  en  les  personnes  de  M"1,  'Thompson  ,  pr<>- 
prietaire  a  (iarditl,  et  de  M""  la  générale  Sbokelew  . 
femme  du  général  commandant  l'escorte  d'honneur  de 
l'empereur  de   Russie.  Enfin,  Ahd-el-kadcr  s' 

busse  taire  protecteur  de  i'oSUVfC  de  T'rotey-le/.- 
\  esoul. 

(le  mouvement  international  amène  déjà  d'au: 
projets  en  la  tète  de  M.  (iu\ard.  il  pensç  encore, 

l'insatiable,  a  une  salle  de  concerts.       .i  un  théâtre, 

a  des  promenoirs  couverts,       >»  un  éclairage  au 

l;i/.        a  un  tribunal  de  prud'l  -,        .i  un  pn\ 


44  M«     ADOLPHE    GUYARD. 

de  drainage,  —  à  un  journal,  —  à  un  annuaire,  — 
à  une  garde  nationale,  —  à  une  petite  fête  commu- 
nale pour  chaque  naissance,  chaque  mariage  ou 
chaque  mort  constatée  dans  la  population  de  Fro- 
tey,  etc.,  etc.  —  Et  il  formule  ce  souhait  naïf. 

«  Ah!  dit-il,  si  les  36,ooo  communes  de  France, 
toutes  intéressées  à  ce  que  dans  l'une  d'elles  s'in- 
carne le  plus  vite  possible  l'idéal  que  toutes  pour- 
suivent ,  voulaient  souscrire  chacune  à  dix  exem- 
plaires de  mes  Lettres  aux  gens  de  Frotey  (prix  : 
i  franc)... 

«  Ou  bien,  si  chaque  famille  parisienne  consacrait 
à  mon  œuvre  le  prix  de  toutes  les  vieilleries,  de 
toutes  les  inutilités ,  de  toutes  les  choses  hors 
d'usage  qui  encombrent  les  greniers  et  les  cabinets 
borgnes  de  chaque  maison.... 

«  Quel  beau  neuf  je  ferais  avec  tout  ce  vieux!  » 

Où  diable  M.  Guyard  a-t-il  vu  à  Paris  des  greniers 
et  des  cabinets  borgnes  encombrés  de  choses  hors 
d'usage?  En  1765,  la  chose  était  possible;  mais  en 
i865,  les  seuls  greniers  qu'on  y  connaisse  sont  des 
appartements  de  huit  à  quinze  cents  francs.  Quant 
aux  cabinets  borgnes,  cela  se  loue  en  garni  cinquante 
francs  par  mois ,  et  un  lit  flanqué  d'une  commode 
et  de  deux  chaises  sont  les  seules  choses  hors  d'usage 
qu'on  puisse  y  placer. 

Et  puis,  si  toutes  les  communes  de  France  imi- 
taient, comme  on  les  y  invite,  l'exempie  de  Frotey; 
si,  comme  elles  en  ont  le  droit,  elles  demandaient 
chacune  une  dizaine  de  francs  à  leurs  36,ooo  sœurs, 


M.    ADOLPHE    G U YARD.  p 

à  quoi  cela  aboutirait-il?  A  zero.  -  Le  patrio- 
tisme frotéen  y  a-t-il  pensé.? 

C'est  égal,  si  M.  Guyard  n'a  pas  la  bosse  du  clo- 
cher, je  déclare  que  les  phrénologues  sont  d'in- 
dignes charlatans. 

Ce  qui  ne  m'empêche  pas  de  rendre  pleine  justice 
a  ses  généreuses  intentions. 


:6  GRIMOD    DE    LA    REYNIERE. 


GRIMOD   DE   LA  REYNIERE 


Immense  fut  le  succès  de  la  première  brochure 
que  publia  M.  de  la  Reynière  le  fils,  comme  on 
l'appelait  en  1783.  Etait-ce  à  cause  du  titre  de  l'ou- 
vrage qui  était  plein  de  piquantes  promesses  :  — 
Réflexions  philosophiques  sur  le  plaisir,  par  un  céli- 
bataire ?  Était-ce  à  cause  de  la  haute  position  du 
père,  administrateur  général  des  postes?  Etait-ce  à 
cause  de  la  main  mécanique  du  jeune  écrivain,  au- 
quel la  nature  capricieuse  avait  oublié  de  donner 
des  doigts? 

Non,  ce  n'était  point  à  cause  de  tout  cela.  Pour 
faire  paraître  coup  sur  coup  trois  éditions  des  Ré- 
flexions philosophiques  sur  le  plaisir,  il  avait  suffi 
d'un  souper. 

Mais  aussi  quel  souper  ! 

Paris  s'était  ému  dèsl'envoi  des  billets  d'invitation, 
—  billets  charmants  calqués  sur  le  modèle  qui   ser- 


oi<i.mo]>    i)i.    i.  \    hi.vmi •.!<»..  47 

vait  alors  aux   billets  d'enterrement!  des  grandes 

familles.  Ce  n'était  pas,  comme  aujourd'hui,  un 
simple  filet,  c'était  un  encadrement  artistique 
chargé  d'attributs  funéraires,  tels  que  larmes,  tor- 
ches, cercueils,  squelettes,  faux  et  sabliers.  Cepen- 
dant, il  faut  ajouter  que  M.  de  la  Rcvnicrc  fils  y 
avait  mis  de  la  délicatesse.  —  Les  têtes  de  mort 
avaient  été  remplacées  par  des  têtes  de  dîneurs  en 
exercice,  aux  mâchoires  largement  ouvertes. 

Le  chiffre  des  convives*  favorisés  s'élevait  à  dix- 
huit.  Deux  cents  autres  billets  ordinaires  donnaient 
seulement  le  droit  d'assister  au  dîner,  du  haut  d'une 
tribune  ouverte  dans  la  salle  à  manger.  Les  dîneurs 
ainsi  offerts  en  spectacle  se  trouvèrent  réduits,  pair 
une  absence.au  nombre  de  dix-sept,  parmi  lesquels 
on  remarquait  deux  conseillers,  deux  officiers,  dcu\ 
hommes  de  lettres,  un  peintre,  un  acteur  de  la  Co- 
mcdie-brançaise,  si\  avocats,  le  secrétaire  de  l'am- 
phitrvon,  et  enfin  une  dame  déguisée  en  homme, 
dont  le  nom  n'est  point  parvenu  jusqu'à  nous. 

Les  billets  d'invitation  axaient,  je  l'ai  dit,  obtenu 
un  succès  fou. 

On  en  avait  beaucoup  ri  à  la  cour,  et  Louis  \Y1 
n'avait  pas  dédaigné  d\-n  faire  placer  un  tout  enca- 
dré dans  son  cabinet.  Voici  quelle  en  était  la  te- 
neur : 


48  GRIMOD    DE    LA    REYNIÈRE. 


Vous  êtes  prié  d'assister  au  souper  collation  de 
M.  Alexandre  Baltazar  Laurent  Grimod  de  la  Reynière, 
écuyer,  avocat  au  Parlement,  membre  de  l'Académie 
des  Arcades  de  Rome,  associé  libre  du  Musée  de  Paris 
et  rédacteur  de  la  partie  dramatique  du  Journal  de 
Neufchatel,  qui  se  fera  en  son  domicile,  rue  des 
Champs-Elysées,  paroisse  de  la  Madeleine-l'Évêque. 

On  fera  son  possible  pour  vous  recevoir  selon  vos 
mérites;  et  sa,ns  se  natter  que  vous  soyez  pleinement 
satisfait,  on  ose  vous  assurer,  dès  aujourd'hui,  que,  du 
côté  de  l'huile  et  du  cochon,  vous  n'aurez  rien  à  dé- 
sirer. 

On  s'assemblera  à  neuf  heures  et  demie  pour  souper 
à  dix.  Vous  êtes  instamment  prié  de  n'amener  ni  chien, 
ni  valet,  le  service  devant  être  fait  par  des  servantes 
ad  hoc. 


En  lisant  cette  pièce,  on  est  frappé  du  rôle  im- 
portant qu'y  jouent  l'huile  et  le  cochon.  —  Pour 
être  comprise,  cette  mystérieuse  prééminence  me 
force  à  ouvrir  une  assez  longue  parenthèse. 

Né  Grimod,  le  grand-père  de  M.  de  la  Reynière, 
passait  pour  avoir  laissé  à  Lyon  des  parents  plé- 
béiens parmi  lesquels  se  trouvaient  un  charcutier, 
un  épicier  et  un  cordonnier.  Bien  d'autres  fermiers 
généraux  avaient  semblable  origine.  Mais  le  second 
des  Grimod  eut  la  faiblesse  de  s'allier  à  une  demoi- 
selle de  grand  nom,  très-vaine  et  passant  pour  faire 
très-peu  de  cas  du  mari  auquel  elle  devait  sa  for- 
tune. Le  mari  pliait  devant  les  préjugés  de  la 
femme.  Le  fils  se  regimba  pour  lui. 

Les  enfants  vivaient  alors  peu  de  la  vie  de  famille,  sur- 
tout dans  la  haute  classe.  Né  contrefait,  livré  à  Fin- 


<,k  imoii    DE    I.  a    R  ET*  i  EF  E.  4<> 

Suffisante  direction  d'un  mauvais  précepteur,  le 
jeune  Grimod  sentit  bientôt  combien  ses  infirmités 
Le  desserviraient  dans  cette  société  aristocratique 
dont  l'élégance  était  la  loi  suprême.  Et  alors, comme 

cela  se  présente  souvent,  il  prit  d'instinct  le  contre- 
pied  de  la  vanité  maternelle.  Il  se  lit  avocat,  il  de- 
vint démocrate,  il  fraternisa  avec  les  philosophes,  il 
déclara  que  les  fermiers  généraux  étaient  les  sang- 
sues du  peuple. 

Bien  qu'habitant  une  partie  du  splendide  hôtel 
élevé  par  son  père  au  commencement  de  l'avenue 
des  Champs-Elysées  OÙ  se  trouve  aujourd'hui  le 
cercle  Impérial  ,  —  M.  de  la  Keynière  ne  paraissait 
presque  jamais  au  salon.  Il  était  hautement  qualifié 
de/ou  par  la  valetaille,  et  si,  par  hasard,  il  se  trou- 
vait en  présence  de  sa  mère,  c'était  pour  lui  glisser 
de  grosses  impertinences  aiguisées  par  une  grande 
affectation  de  politesse,  disant  par  exemple  :  -  Vous 
avez,  madame,  une  chaussure  divine.  Votre  oncle  le 
cordonnier  n'eût  pas    mieux   fait.  a        Ou    bien  :   — 

«  Le  lard  qui  figure  dans  ce  ragoût  est   d'excellé 

qualité.  Il  vaut  celui  que  fournissait  votre  tante  la 
chaircuitière.  » 

Chaircuitière  se  disait  alors  dans  la  meilleure  i 
ciété. 

On  comprend  maintenant  pourquoi  l'huile  et  le 
cochon    figuraient  à  la  place    d'honneur    dans  L 

meux  dîner  dont  je  vais  rapporter  ici  toute  l'ordon- 
nance. 

Dès  la  porte  d'entrée,  les  invités  étaient  an 


DO  GRIMOD    DE    LA    REYNIERE. 

i. 

par  deux  hommes  armés.  C'étaient  les  préposés  d'un 
vestiaire  auquel  il  fallait  remettre  son  épée  et  son 
chapeau. 

Puis,  un  chevalier  équipé  de  toutes  pièces,  la 
lance  en  arrêt,  prenait  votre  billet,  et  vous  annon- 
çait dans  le  salon  d'attente. 

Là  se  trouvait  un  des  clercs  de  l'amphitryon.  Af- 
fublé pour  la  circonstance  d'une  robe  noire,  d'une 
longue  perruque  et  d'un  bonnet  carré,  il  paraissait 
dresser  procès-verbal  de  chaque  arrivée.  Les  saluts 
solennels  et  la  politesse  grave  de  ce  bonhomme, 
que  personne  ne  connaissait,  le  firent  appeler,  pen- 
dant toute  la  séance,  Monsieur  le  Commissaire. 

Vers  dix  heures  et  demie,  un  valet  vint  annoncer 
que  ces  messieurs  pouvaient  sortir  du  salon,  — 
chose  impossible  jusqu'alors,  car  la  porte  ne  pou- 
vait s'ouvrir  du  dedans.  Tout  le  monde  défila  dans 
une  autre  pièce  obscure  pour  s'y  voir  enfermer  de 
nouveau.  Au  bout  de  quelques  minutes,  deux  bat- 
tants tournent  sur  leurs  gonds  et  laissent  voir  la 
salle  du  festin  brillamment  illuminée. 

Les  convives  entrent  alors  deux  par  deux,  mar- 
chent d'un  pas  cadencé  par  la  musique  vinaigrée 
d'un  joueur  de  mandoline.  A  leur  tête  marchent  le 
chevalier  à  la  lance,  Monsieur  le  Commissaire  et 
deux  cent-suisses.  Pour  compléter  ces  allures  de 
procession,  un  thuriféraire  parfume  la  société  à 
grands  coups  d'encensoir. 

Prié  d'expliquer  la  cause  de  cette  dernière  céré- 
monie, M.  de  la  Reynière  déclare  que  le  thurifé- 
raire est  chargé  de  remplacer  avantageusement  les 


G  EIM  CD     DE     I.  \     kKYMKKE.  ?  I 

nu    sept    pMra9itCS  qui    encensent  chaque  snir.  ù 
per,  les  auteurs  Je  ses  jours. 

Alors  commença  le  grand  (cuvre,  c'est-a-Jirc 
l'attaque  d'un  souper  composé  de  quatorze  SCffVÎOK 
Je  ciiuj  plats.  Total  :  soixante-  Jix  plats. —  sans 
compter  le  dessert. 

Certains  auteurs  parlent  Je  vingt  services,  mais 
j'adopte  ici  la  version  du  marquis  Fortia  de  Piles. 
qui  tut  l'un  des  dix-sept. 

Fidèle  >''  son  programme,  M.  Je  la  Revnière  lU 
avaler  à  ses  imites  cinq  plats  Je  charcuterie  et  cinq 
plats  d'assaisonnements  à  Phuîle,  en  répétant  cha- 
que lois  : 

a  Que  dltes-VOttS,  messieurs,  Je  celte  sauce  à 
l'huile  .'  Que  \ous  semble  Je  cette  cochonaille  ? 

—  Excellent!  excellent!!  —  murmuraient  les 
dîneurs  es  souriant  à  leur  bourreau. 

—  Eh  bien  !  messieurs,  la  cochonaille  et  l'huile 
m'ont  e!e  fournies  par  un  chaircuiticr  et  un  épicier 
qui  sont  nos  cousins.  Je  VOUS  les  recommaïuL 

Pendant  Ce  temps,  les  Invités  de  la  Jeuxiemc  ca- 
tégorie se    pressaient    a    U    tribune.    Même    aujour- 

J'hui,  on  peut  avouer  que  ce  spectacle  en  valait  la 

peine.  I  ne  salle  à  mander,  éclairée  Je  trois  cent 
trente-neut  'lumières,  v\\\  che\  aller,  un  commissaire, 
un  joueur  Je  manJolmc,  Jeux  Cetlt-Suisses,  DU  'por- 
teur d'encensoir  et  dix-sept  dîneurs  aux  prises  avec 
soixante-dix  plats,  dont  cinq  plats  de  charcai 


52  GRIMOD    DE    LA     REYNIÈRE. 


cinq  plats  accommodés  à  l'huile,  —  vraiment  tout 
cela  devait  offrir  un  étrange  coup  d'œil. 

Comme  la  tribune  n'était  pas  grande,  les  curieux 
n'avaient  pas  le  droit  d'y  stationner  longtemps.  Les 
deux  cent-suisses  forçaient  tour  à  tour  les  premiers 
arrivés  à  la  retraite.  La  consigne  ne  respecta  même 
pas  l'oncle,  ainsi  que  le  père  et  la  mère  de  l'am- 
phitryon, attirés  par  le  désir  de  savoir  ce  qui  se 
passait  dans  leur  hôtel. 

Après  cinq  heures  de  mastication,  on  se  doute 
bien  que  plus  d'un  convive  éprouvait  le  besoin  de 
se  retirer.  Quelques-uns  veulent  s'échapper  par  un 
escalier  dérobé,  mais  M.  de  la  Reynière  se  fâche  et 
donne  les  ordres  les  plus  sévères.  Dût-on  en  crever 
sur  place,  personne  ne  pourra  sortir  avant  la  fin  de 
l'hécatombe. 

Vers  trois  heures  du  matin,  l'assistance  fut  donc 
condamnée  à  repasser  dans  la  salle  voisine  et  à 
s'asseoir  autour  d'une  table  chargée  de  café,  de  thé, 
de  chocolat  et  de  liqueurs.  Cent  treize  bougies 
éclairaient  cette  absorption  nouvelle. 

Quatre  heures  avaient  sonné  quand  les  convives 
s'échappèrent.  Après  une  séance  de  lanterne  magique, 
l'amphitryon  avait  daigné  leur  accorder  la  liberté. 

Pendant  trois  semaines,  on  commenta  les  détails 
de  cette  ripaille  nocturne.  MM.  les  commissaires 
du  Châtelet  furent  particulièrement  frappés  des 
allures  et  du  costume  qu'avait  pris  en  cette  cir- 
constance l'individu  chargé  de  recevoir   les  invités 


GRIMOD    Dl    LA    10.  Y  \  !  i  i<  K.  53 

de  Mi  de  la  Rcvnièrc.  Dans  cette  robe  noire,  dans 
Ce  bonnet  carré,  dans  ces  apparences  de  proces- 
verbal,  n'y  avait-il  pas  quelque  allusion  blessante 
au  commissariat  ?  Un  des  leurs  est  député  pour  de- 
mander des  explications.  Il  exprime  le  désir  dé- 
parier en  particulier  à  M.  de  la  Keynière,  mais 
celui-ci  l'invite  à  s'expliquer  devant  deux  personnes 
qui  se  trouvaient  chez  lui,  en  visite.  M.  Carré, 
c'était  le  nom  du  commissaire,  expose  donc  les 
craintes  de  sa  compagnie  : 

«  Je  vais  vous  donner  l'explication  la  plus  nette 
et  la  plus  franche,  l'ait  aussitôt  M.  de  la  Revnière. 
J'ai  choisi  un  brave  homme  pour  recevoir  les  con- 
vives et  m'aider  à  faire  les  honneurs  du  souper.  Il 
fallait  l'habiller  d'une  manière  décente  et  surtout 
peu  commune,  pour  être  en  harmonie  avec  le  repas. 
Vous  savez  que  je   suis  avocat." 

—  Oui,  monsieur. 

—  A  ce  titre,  je  possède  un  bonnet  carré,  j'en  ai 
COlfFé  mon  maître  des  cérémonies;  je  l'ai  aussi  vêtu 
de  ma  longue  robe  noire;  ainsi  costume,  il  est  entré- 
dans  ses  fonctions;    il   les    a    remplies  avec  tant    de 

grâce,  d'attention,  tous  les  convives  ont  été  si  en- 
chantés de  lui,  qu'on  l'a  proclamé,  tout  d'une  \oix. 
Monsieur  le  Commissaire,  et  qu'il  a  été  impossible 
de  lui  donner  un  autre  titre.  ( '.ette  distinction  est , 
|c  pense,  loin  d'être  injurieuse  «i  \otre  corps. 

— Il  s'en  faut,  monsieur,  reprit  le  commissaire  rassé* 
nere,  je  vais  rendre  compte  à  mes  collègues  de  notre 
conversation,  et  je  ne  don  te  pas  qu'ils  soient  satisfaits*» 


?4  GRIMOD    DE    LA     REYNIÈRE. 

Et  M.  Carré  se  retira  là-dessus,  avec  force  révé- 
rences à  M.  de  la  Reynière  qui  les  lui  rendit  au 
double  y  car  c'était  le  railleur  le  plus  poli  -du 
monde. 

Mais  revenons  aux  fantaisies  gastronomiques  de 
M.  de  la  Reynière,  car  le  fameux  souper  n'était 
qu'un  coup  d'essai. 

Après  une  inauguration  aussi  retentissante,  l'au- 
teur des  Réflexions  sur  le  plaisir  organisa  facilement 
ce  qu'il  appelait  des  déjeuners  semi-nutritifs.  —  Semi- 
nutritif  ne  doit  pas  être  pris  ici  au  pied  de  la  lettre. 
Cela  veut  tout  bonnement  dire  qu'on  n'y  servait 
pas  soixante-dix  plats. 

Mais  si  le  menu  était  moins  varié,  il  était  des 
plus  copieux,  en  son  genre,  comme  on  le  verra  tout 
à  l'heure. 

Parmi  les  invités  de  fondation,  on  distinguait 
Mercier,  Beaumarchais,  Joseph  Chénier,  Rétif  de 
la  Bretonne,  le  Rousseau  du  ruisseau,  et  Fontanes, 
le  futur  grand-maître  de  l'Université.  Rien  qu'à  ces 
deux  derniers  noms  on  peut  juger  des  contrastes 
présentés  par  l'assemblée  ;  elle  devait  souvent  être 
grande,  car,  une  fois  présenté  au  maître  de  la  mai- 
son, chacun  avait  le  droit  d'amener  et  de  présenter 
à  son  tour  un  ami. 

Les  formalités  de  l'entrée  affectaient  toujours  une 
complication  bizarre.  Dès  qu'on  avait  franchi  le 
seuil,  le  suisse  avait  pour  instruction  de  barrer  la 
porte  avec  autant  de  fracas  qu'un  geôlier.  Autre 
détail,    les  chevaliers  de  Saint-Louis  consignaient 


G  kl. M  ou    Di     LA    RE1  N  il   R  :  . 

leurs  décorations  au  vestiaire,  —  p;ir  respect  pour 
l'égalité. 

La  galle  à  manger  était  occupée  par  une  immense 
table  d'acajou,  au  bout  «Je  laquelle  se  dressait  un 

siège  plus  haut  que  les  autres.  C'était  le  fauteuil  du 
président;  il  restait  inoccupé  jusqu'au  moment  de 
l'élection.  A  l'heure  dite  paraissait  Gfimod  de  la 
Kevnierc,  escorté  de  valets  tort  occupés  à  porter 
des  brôcs  de  lait  et  de  cale,  ainsi  que  des  pyramides 
de  tartines 'de  beurre.  Les  tartines  étaient  posées 
sur  la  table,  et  les  brocs  se  vidaient  dans  deux 
grands  réservoirs  à  robinet  qui  avaient  la  l'orme  de 
deux  satyres. 

On  se  mettait  aussitôt  en  action,  on  se  gorgeaît 
de  café  au  lait,  on  s'empiffrait  de  tartines,  et  celui 
qui  le  premier  avait  avalé  ses  dix-sept  tasses,  — 
oui  !  dix-sept  tasses,  —  celui-là  était  acclame  pré- 
sident. Certains  historiens  ont  parlé  de  vingt  et  de 
vingt-quatre  tasses,  mais  le  chiffre  di.v-.scpt  me  pa- 
rait bien  suffisant. 

Après  celte  entrée  de  jeu,  on    apportait    la    pièce 

de  résistance,  c*est-ô-dire  un  aloyau  monstre,  dans 

lequel  chacun  pouvait  tailler  à  sa  miisc.  C'était 
tout.  La  boisson  se  composait  de  bière  ou  de  cidre, 
au  gré  des  consommateurs.   Le  \in  était  absolument 

proscrit. 

Dès  que   l'appétit    était    satisfait,  la  conversation 

devenait  active.  Elle  roulait  exclusivement  sur  l'ap- 
préciation des  ouvrages  nouveaux.  Les  auteurs  pré- 
sents risquaient  quelques  lectures  de  manuscrit^. 
Grimod  lui-même  recevait    docilement    les  critiques 


56  GRIMOD    DE     LA    REYNIÈRE. 

de   ses   invités,    lorsqu'il    lui   prenait   fantaisie    de 
livrer  ses  propres  compositions. 

Une  malheureuse  affaire  vint  gâter  ces  petites 
agapes  de  l'intelligence.  C'était  encore  une  mystifi- 
cation de  M.  de  la  Reynière,  mais  elle  ne  devait 
point  tourner  à  son  avantage.  Se  jetant  dans  un 
débat  littéraire  entre  Duchosal  et  Fariau  Saint- 
Ange,  il  s'avisa  de  rédiger,  comme  avocat  du  pre- 
mier, une  consultation  tellement  en  dehors  des 
formes  légales,  qu'il  fut  menacé  d'un  procès  crimi- 
ne  1  par  la  partie  adverse.  Pour  comble  de  disgrâce, 
il  fut  rayé  du  tableau  des  avocats  par  le  conseil  de 
l'ordre,  puis  enfermé,  par  lettre  de  cachet,  à  Do- 
mèvre,  dans  une  maison  de  moines  lorrains. 

Il  passa  là  quelques  années,  bien  traité  d'ailleurs 
par  ses  hôtes,  jouissant  d'une  liberté  relative,  puis- 
qu'il allait  au  spectacle  de  Nancy,  au  grand  désespoir 
de  la  troupe  théâtrale,  qu'il  critiquait  à  outrance 
dans  une  gazette  du  cru. 

En  1788,  nous  retrouvons  Grimod  à  Lyon.  —  11 
s'est  fait  épicier  dans  la  patrie  de  ses  pères,  et  il 
s'en  vante.  —  C'est  un  dernier  coup  porté  aux  pré- 
jugés maternels,  c'est  un  dénoûment  du  fameux 
souper.  Le  fils  et  le  petit-fils  de  deux  administra- 
teurs généraux  des  postes,  descendre  au  commerce 
des  articles  du  Levant;  le  descendant  des  Jarente, 
par  les  femmes,  courir  les  marchés  de  Beaucaire  et 
de  Marseille,  comme  le  premier  droguiste  venu! 
—  C'était    le  comble. 


G  i<  I  Moi)    DE    L  v    l<  k  v  M  i  R  E.  î~ 

Tout  eu  trottant  pour  ses  affaires,  L'avocat-épicier 
tombe  à    Béziers  chez  une  vieille  tante  sans  façons 

cjliï  le  reçoit  à  bras  ouverts.  Grimod  s'y  trouve  bien 
et  il  y  reste.  Les  splendides  ressources  de  la  cui- 
sine languedocienne  achèvent  cette  conquête  diffi- 
cile. Il  lâche  les  denrées  coloniales  pour  rester  gas- 
tronome; désormais  il  ne  visera  plus  qu'à  passer 
maître  en  l'art  de  bien  manger. 

Après  thermidor  la  société  française  se  reconstitue 
sur  une  base  nouvelle,  elle  cherche  à  renouer  avec 
ces  anciennes  traditions  de  délicatesse  et  de  con- 
fort, si  brutalement  interrompues.  Du  côté  de  la 
bonne  chère,  c'est  à  Grimod  de  la  Reynière  qu'il 
appartiendra  d'établir  le  trait  d'union.  Devenu  le 
grand  prêtre  du  savoir  vivre,  il  lance  un  recueil  pé- 
riodique resté  célèbre  à  juste  titre  sous  le   nom  de 

VAlmanach  des  Gourmands  :  il  formule  son  code 

dans  l'excellent  Manuel  des  Amphitryons,  Joignant 
enfin  L'exercice  à  la  théorie,  il  fonde  Le  grand  jury 
dégustateur,  un  jury  sérieux,  grave,  mâchant  avec 
discernement  pendant  cinq  heures. 

Encore  UIl  cérémonial  curieux  que  celui  de  cette 
liante  cour  de  gueule...  l'as  de  \alets.  Grimod  les 
avait  toujours  détestes.  In  seule  femme  changeait 
diligemment  les  assiettes.  Les  plats  apparaissaient  et 

disparaissaient  au  moyen  d'une  trappe  pratiquée 
dans  le  centre  de  la  table.  Tous  les  ordres  néces- 
saires au  service  étaient  transmis  à  L'office  par  une 
machine  acoustique.  Placée  .1  côté  du  président, 
elle  affectait  la  forme  <\'une  tête  de  cuisinière  coiffée 


58  GRIMOD     DE     LA     REYNIÈRE. 

d'une  grande  cornette.  —  Grimod  n'avait  qu'à  se 
pencher  à  l'oreille  de  cette  poupée. 

Le  coup  du  milieu  était  forcé,  et  si  quelques  jurés 
peu  solides  croyaient  pouvoir  reprendre  haleine,  ils 
étaient  immédiatement  rappelés  à  l'ordre  par  un  : 

«  Vous  n'êtes  pas  là  pour  votre  plaisir....  En 
séance,  Messieurs!  » 

Neuf  femmes  eurent  l'honneur  d'être  appelées  à 
faire  partie  du  jury  dégustateur.  Cette  galanterie  a 
droit  de  surprendre  chez  Grimod ,  car  il  avait  écrit 
plusieurs  fois  :  «  Est-il  une  femme,  tant  jolie  qu'on 
la  suppose,  qui  puisse  valoir  un  pâté  de  foie  gras  !  » 

Les  femmes  lui  rendirent  la  monnaie  de  son  dé- 
dain. Tant  de  lenteurs,  d'apprêts  et  de  solennités  à 
propos  de  victuailles  ne  pouvaient  les  intéresser 
longtemps.  C'étaient  autant  d'affronts  indirects  faits 
à  la  toute-puissance  de  leurs  charmes.  Après  avoir 
savouré  les  avances  de  leur  détracteur,  les  plus 
gourmandes  se  donnèrent  donc  la  volupté  de  lui 
tourner  casaque  :  «  — Je  hais  vos  truffes,  lui  écrivait 
la  fameuse  Minette,  je  hais  vos  foies  d'oie ,  je  hais, 
grands  dieux  !  donnez-moi  la  force  d'achever  !  —  je 
hais  même  vos  terrines  de  Nérac.  » 

Le  jury  ne  pouvait  sévir  contre  ces  belles  dédai- 
gneuses; il  déchargea  son  courroux  sur  ses  justicia- 
bles immédiats  ;  il  fit  le  désespoir  des  gargotiers  ré- 
calcitrants. Un  nommé  Grec*,  marchand  de  comes- 
tibles du  passage  des  Panoramas ,  vit  dénoncer  au 
mépris  public  son  impolitesse  habituelle.  Un  des 
restaurateurs  les  plus  estimés  de  Bercy  perdit  toute 


uKiMoii    DE    LA    i<  1 .  v  M lli .  i'  i  . 

[icntèie  pour  wvomt  gergoté  un  juré  dégustateur 

en  promenade. 

Cependant,  Grimod  de  la  Reynière  songe  à  trans- 
porter ses  excentricités  sur  un  nouveau  théâtre.  11 
.se  fait  châtelain  campagnard  dans  Le  vieux  manoir 
de  Vtliiers-sur-OrgCj  près    Lonjumeau.    On  v  est 

toujours  gracieusement    invité,  on  y  fait  toujours 
bonne  chère.,  mais   Dieu   sait  à  quel  prix.  Ce  i  ' 
pas  pour  rien  qu'y  brille,  parmi  beaucoup  d'autres, 
cette   inscription  :  Malheur  à    ceux   qui    n'entendait 
pas  la  plaisanterie  ! 

Il  faut  convenir  que  la  plaisanterie  dépasse  sou- 
vent les  bornes. 

JVrrivez-VOUS  à  l'heure  du  dîner,  vous  trouva 
toutes  les  portes  closes.  La  voiture  s'arrête,  les  in- 
vités descendent  et  demandent  à  .grands  cris  rentrée. 
Mais  Grimod  a  résolu  que  ce  jour-là  on  n'entrerait 
pas  chez  lui  par  les  voies  ordinaires  ;  il  prévient 
qu'a  moins  d'assaut  ou  d'ellraction,  il  ne  veut  rece- 
voir personne 11  tant  gagner  son  repas  en  esca- 
ladant un  mur,  en  grimpant  à  une  lenetiv.  Yovc/- 
\ous  d'ici  les  mines  des  assaillants,  l'ettroi  des  pe- 
tites dames,  les  soubresauts  des  jupes  ! 

Le  soir,  à  l'heure  Au  coucher,  ce  sera  pis  encore. 
Ce  château   de   Yilliers  est   aussi  bien    machine  que 

L'Opéra.  A  L'heure  ou  tous  ses  botes  dorment,  Gri- 
mod se  met  à  l'œuvre.  Alors,  dit  M.  Paul  Lacroix, 
dans  sa  curieuse  Histoire  des  mystifications,  — 
s'opèrent  de  vrais  changements  .i  vue.  Les  fauteuil* 
se  promènent,  les  armoires  s'ouvrent,  les  portn 


t)0  GRIMOD    DE    LA    REYNIERE. 

tirent  la  langue,  les  planches  tournent,  les  lits  s'en- 
volent et  changent  de  chambres  respectives.  Tout 
est  mû  par  des  ressorts  si  doux,  si  soigneusement 
huilés,  que  pas  un  sommeil  ne  se  trouble. 

Au  réveil,  stupeur  générale!  Chacun  se  croit  en- 
core dans  le  pays  des  songes.  M.  Machin  se  trouve 
dans  l'alcôve  de  Mme  Chose,  et  réciproquement.  Le 
gros  Z...  est  chez  le  fluet  Trois  Étoiles;  le  petit  K..., 
chez  X...,  le  gigantesque;  l'officier,  chez  l'abbé,  et 
l'abbé,  chez  l'officier. 

Après  s'être  bien  frotté  les  yeux,  on  sonne,  on 
resonne,  on  carillonne,  on  hurle.  Pas  un  domesti- 
que ne  répond...  Si  on  veut  déjeuner,  il  faut  des- 
cendre dans  le  simple  appareil  ou  utiliser  les  vête- 
ments qu'on  a  sous  la  main.  Au  guet  dès  le  bas  de 
l'escalier,  Grimod  jouit  de  ce  défilé  grotesque  et  de 
cette  mascarade  forcée. 

On  arrive  furieux;  mais  chacun  trouve  son  voisin 
si  ridicule,  si  bouffon,  que  le  rire  est  général,  et 
qu'on  pardonne  au  mystificateur. 

Bien  d'autres  surprises  attendaient  les  gens  dans 
ce  champêtre  séjour.  On  se  les  imagine  aisément,  en 
apprenant  que  des  couloirs  mystérieux  et  des  tuyaux 
acoustiques  permettaient  à  Grimod  de  voir  et  d'en- 
tendre tout  ce  qui  se  passait   chez  ses  invités. 

Il  est  plus  d'une  personne  que  cette  hospitalité 
peu  discrète  ne  dut  pas  tenter  une  seconde  fois. 
Cependant,  il  restait  encore  assez  d'hôtes  à  Grimod 
pour  qu'il  ait  voulu  un  jour  en  réduire  le  nombre. 


(,|<  1MOI)      1)1       I.  A      |  1.  YN  1  ER  1  .  «>l 

Voici  l'expédient  qu'il  a\  i>a  pour  en  arrivera  ses 
lins. 

Pendant  quinze  jours,  on  n'entend  plus  parler  de 

lui.  On  le  dit  dangereusement  indisposé,  on  garde  sa 

porte  ,  et  personne  n'est  surpris  de  recevoir  une 
lettre  de  faire  part  de  la  veuve,  (irimod  de  la  Rey- 
nière  est  mort  et  on  doit  l'enterrer  le  lendemain  à 
quatre  heures. 

L'éloignement  du  lieu  et  l'heure  avancée  choisie 
font  reculer  une  partie  des  invités.  Ceux  qui  se  met- 
tent en  route  trouvent  tout  préparé  pour  la  céré- 
monie. Le  corbillard  attend  déjà  la  bière  déposée 
dans  une  chapelle  ardente.  Les  voitures  de  deuil 
sont  prêtes  à  partir.  Introduits  dans  le  salon  d'attente, 
les  arrivants  murmurent  leurs  compliments  de  con- 
doléance, lorsque  la  porte  s'ouvre  et  laisse  voir  la 
salle  à  manger  illuminée.  A  table,  le  faux  défunt  les 
appelle  de  la  voix  et  du  geste  : 

«  Allons,  messieurs.  Vous  êtes  servis.  Ne  laissons 
pas  refroidir  le  potage  !  » 

On  agréa  la  compensation  et  on  but  à  la  santé  de 

Grimod,   qui    ne    se    laissa    mourir    qu'en    1 838, — 
sérieusement  cette  fois. 

Par  un  dernier  retour  de  tendresse  pour  L'épi- 
cerie, (irimod  avait  ouvert   à  Vilhers  une  boutique 

de  détail,    ou    il    allait  lui-même  Servir  ses  humbles 

pratiques. 

Peut-être,    nouveau    Delamarre,     voulait-il     taire 

savoure!     aux    manants    d'alentour  les  douceurs  de 

ie  à  bon  marché    et    des  denrées  coloniales  sans 


(V2  GRIMOD     DE     LA     REYNIÈRE. 

sophistication  ?  Peut-être  aussi,  —  et  cela  me  pa- 
raît plus  probable,  —  voulait-il  jusqu'au  bout  pa- 
raître logique  dans  sa  révérence  profonde  pour 
l'épicerie  et  la  charcuterie  ? 

Les  panneaux  de  la  salle  à  manger  de  Villiers-sur- 
Orge  ne  représentaient-ils  pas  déjà  des  trophées 
artistiques  de  boudins,  de  saucisses,  de  hures  et  de 
pieds  de  cochon?  Un  groin  ne  terminait-il  pas  le 
manche  sculpté  de  ses  couteaux  de  table  ? 

J'ai  dit  qu'à  la  campagne  Grimod  donna  libre 
carrière  à  son  goût  pour  le  porc.  Il  l'aima  cuit  et 
cru...  Sans  cesser  de  lui  donner  la  place  d'honneur 
sur  sa  table,  il  voulut  l'avoir  à  ses  côtés,  tout  trot- 
tinant, tout  grognant...  Saint  Antoine  n'eut  pas  de 
compagnon  mieux  dressé...  Mais  quelle  différence 
de  régime  entre  le  pourceau  de  l'ermite  et  celui  de 
notre  gastronome  !  Brossé  et  frotté  le  matin,  cou- 
ché mollement  la  nuit  sur  un  matelas,  cet  intéres- 
sant animal  avait  encore  le  privilège  de  figurer  à 
table  aux  grands  jours,  et  d'être  servi  le  premier 
par  un  maître  d'hôtel  attentif. 

La  bonté  de  Grimod  s'étendait  du  reste  sur  la 
race  entière,  et  il  poussait  la  politesse  jusqu'à  sa- 
luer le  premier  troupeau  de  cochons  venu,  en  lui 
adressant  toujours  quelques  bonnes  paroles  comme  : 
—  «  Eh  bien  !  d'où  venons-nous  ?  Et  cette  santé  t 
Sommes-nous  bien  gras  ?  » 

C'est  Monselet  qui  l'affirme,  et  Monselet  con- 
naît son  Grimod  mieux  que  personne.  Il  a  fait  sur 
lui  une  étude  si  complète  dans  des  Originaux  du 
dix-huitième  siècle. 


(,l<  i  MOI)     n  E     l.  A     MEYNIJ   R  !.. 

Je  partage  complètement  la  manière  de  voir  de 
ceux  qui  soupçonneraient  quelque  calcul  dans  toutes 
ces  parqueriana.   Grimod   a  dû   t'riser  la  queue  de 

><>n  cochon  comme  Alcibiadc  coupait  celle  de 
SOI1    chien. 

M.  le  préfet     de  la  Seine  a  tait,  me  dit-on,  acheter 

Villiers-sur-Orge.  La  maison  de  campagne  du  jury 

dégustateur  est    menacée  de  devenir  une  maison    de 

tous  départementale.  La  destinée  des  monuments 
prend  parfois  de  ces  airs  railleurs,  ce  qui  n'em- 
pêche pas  Grimod  d'avoir  été  un  homme  d'esprit, 
beaucoup  moins  fou  qu'il  n'a  voulu  en  avoir 
l'air. 


04  DANIEL  0. 


DANIELO 


De  la  bibliothèque  Sainte-Geneviève  à  la  biblio- 
thèque Impériale,  tout  le  monde  se  souvient  d'avoir 
rencontré  cet  homme  à  paletot  déteint,  à  pantalon 
frangé,  à  feutre  rougi.  Ses  fortes  lunettes  étaient  la 
seule  pièce  de  son  équipement  qui  restât  propre  et 
intacte.  —  Plus  d'un  passant  se  retournait  avec  '  le 
mot  de  vieux  vagabond  sur  ses  lèvres,  —  sans  se 
douter  qu'il  avait  rencontré  un  écrivain  de  la  con- 
duite la  plus  régulière,  du  caractère  le  plus  digne  de 
respect,  dont  l'aisance  était  suffisante  pour  qu'il  cul- 
tivât, sans  abdiquer  son  indépendance,  les  lettres 
qu'il  aimait  avec  la  ferveur  du  premier  âge. 

Danielo  avait  même  à  Paris  ce  que  l'aisance  ne 
suffit  plus  à  donner,  il  avait  sa  maison,  une  maison 
tout  entière  pour  lui  et  pour  ses  deux  cents  pi- 
geons. 

11  est  vrai  qu'elle  n'était  pas  précisément  un  pa- 
lais. C'était  sur  les  confins  de  la  rue  Notre-Dame- 
des-Champs.  Au  bout  d'un  chantier  de  construction 


DARIELOi  DJ 

en  se  trayant  une  route  à  travers  des  pierres  dé- 
taille, on  atteignait  une  clôture  de  planches  dont  la 
porte,  digne  des  temps  de  l'âge  d'or,  fermait  à  l'aide 
d'un  simple  loquet.  Cette  barrière  franchie,  on  des- 
cendait un  jardinet  profondément  raviné.  A  force  de 
soins,  de  patience,  M.  Danielo  avait  fini  par  y  ré- 
colter quelques  poires  et  quelques  grappes  de  raisin, 
grosse  récolte  pour  un  Parisien  de  Paris...  Honhcur 
singulier  de  pouvoir  dire  à  deux  pas  du  Luxem- 
bourg :  Mon  raisin,  mes  poires,  mes  pigeonsl...  car 
notre  propriétaire  avait  sous  et  sur  son  toit  un 
peuple  emplumé. 

Du  rez-de-chaussée  au  premier  étage,  du  premier 
aux  combles,  sur  la  voiture  desquels  s'élevait  une 
volière  immense,  il  n'y  avait  que  pigeons.  —  Ici  se 
trouvaient  des  cases  spéciales  pour  les  couveuses. 
Là,  un  petit  réduit  servait  d'infirmerie  aux  malades. 
Les  mariages  s'accomplissaient  dans  des  cages 
qu'une  cloison  mobile  pouvait  couper  en  deux  pour 
empêcher  les  voies  de  fait  peu  galantes  que  les  mâ- 
les se  permettent  parfois  vis-à-vis  des  femelles.  Par- 
tout, sur  le  toit,  des  grilles  destinées  à  déjouer  les 
assauts  des  chats  et  les  pierres  des  voisins  mal  in- 
tentionnés. 

On  conçoit  aisément  quel  accueil  toute  cette  mé- 
nagerie faisait  à  son  maître  et  seigneur.  Le  fameux 
ChûftneUf  d'oiseaux  des  Tuileries  et  tous  ses  ser\ilcs 
imitateurs  ne  se  sont  jamais  vus  à  pareille  fête.  Les 
pigeons,  dès  que  Danielo  paraissait,  luttaient  à  qui  lui 
lerait  sa  cour.  Il  v  avait  des  \oletis  sans  lin  et  des 
batailles   à    coups   de   bec    entre    les    privilégiés   qui 


66  DANIELO. 

voulaient  percher  sur  ses  épaules,  sur  ses  bras  ou 
sur  sa  tête.  D'autres  allaient  s'insinuant  sous  le 
vieux  paletot.  Les  plus  gourmands  plongeaient  dans 
les  poches,  toujours  sûrs  d'y  trouver  quelques  grai- 
nes. Tout  le  reste  de  la  bande  suivait,  en  rangs 
serrés- 

Qu'on  s'étonne  après  cela  que  l'ancien  secrétaire 
de  Chateaubriand  ait  passé  pour  misanthrope,  et  ne 
se  soit  pas  montré  toujours  désireux  d'échanger 
contre  les  douces  familiarités  de  ses  hôtes  les  avan- 
tages prétendus  d'une  autre  société  qui,  assurait-il, 
ne  gagnait  pas  souvent  à  la  comparaison. 

Ces  témoignages  d'affection  avaient  petit  à.  petit 
isolé  Danielo  du  reste  du  monde.  De  là,  l'insou- 
ciance incroyable  de  sa  tenue.  De  là,  une  certaine 
horreur  pour  le  genre  humain  que  personnifiaient 
peu  agréablement  à  ses  yeux  d'affreux  gamins  cher- 
chant à  tuer  ses  pigeons  familiers  ou  des  mauvais 
plaisants  qui  lui  faisaient  déserter  le  cabinet  de  lec- 
ture de  la  rue  Saint-Hyacinthe,  où,  chaque  jour,  il 
allait  lire  les  journaux  anglais. 

De  là  aussi  une  horreur  profonde  pour  les  appé- 
tits carnivores  de  ses  semblables.  Du  respect  des  pi- 
geons, il  en  était  venu  à  celui  de  tous  les  animaux. 
C'était  logique.  —  Pour  faire  honneur  à  ses  pré- 
ceptes, Danielo  vivait  exclusivement  de  légumes  et 
d'oeufs  pondus  par  ses  poules.  Le  vin  et  le  café  fai- 
saient supporter  la  frugalité  de  ce  régime.  —  Ainsi, 
ne  sortait-il  jamais   sans  avoir  avalé   une  tasse  de 


i)  \  \  i  i  i  D. 

café  au  lait  dans  laquelle  il  délayait  un  œuf,  -  -  mé- 
lange qu'il  vantait  beaucoup  et  dont  il  disait  se  trou- 
ver fort  bien. 

Je  dois  avouer  que  jardin  et  maison  se  ressen- 
taient de  l'insouciance  profonde  du  maître.  Je  l'ai 
dit,  hors  la  littérature  et  les  pigeons,  il  ne  connais- 
sait rien.  Son  peuple  emplumé  abusait  du  favori- 
tisme :  il  avait  fait  de  chaque  étage    une    succursale 

des  îles  Chinchas.  Le  plancher  disparaissait  sous  une 

couche  de  guano  dont  l'odeur  eût  été  difficile  à  sup- 
porter si  les  fenètre>  avaient  conservé  tous  leurs  car- 
reaux. Mais  il  en  manquait  plus  d'un,  et  Danielo 
s'était  contenté  de  les  remplacer  par  un  treillis  de 
lattes,  afin,  disait-il  avec  sa  candeur  habituelle,  de 
fespirer  plus  librement.  Mais  Danielo  v  voyait-il, 
y  sentait-il  quoi  que  ce  soit?  —  Je  ne    le  crois  pas. 

Chose  étrange  !  cet  homme  si  insensible  à  notre 
confort  moderne,  si  fait  pour  vivre  au\  champs,  re- 
culait à  l'idée  d'une  retraite  dans  le  Morbihan,  car 
il  était  Breton,  et  Dieu  sait  cependant  combien  les 
Bretons  tiennent  au  sol  natal  ! 

M.iis  le  mouvement  des  lettres,  mais  les  bruits  de 
la  presse,  mais  les  moyens  de  travail  offerts  dans 
tous  nos  gratlds  établissements  scientifiques,  il  lui 
eût  fallu  abandonner  tout  cela,  et  tout  cela,  c'était 
sa  vie,  sa  passion... 

Danielo  le  sentait  et  ne  le  cachait  pas. 

«  Que  \  oulcz-vnus  !  me  disait-il.  J'aime  bien 
Vannes,  mais  il  n'\  a  que  Paris.  » 


(38  souworow 


SOUWOROW 


Quand  on  n'est  pas  contemporain  des  person- 
nages qu'on  veut  dépeindre,  c'est  un  bonheur  de 
pouvoir  invoquer  le  témoignage  de  ceux  qui  les  ont 
personnellement  connus. 

Ce  bonheur,  je  le  trouve  aujourd'hui  dans  la  pos- 
session momentanée  de  la  meilleure  biographie  de 
Souworow.  Je  veux  parler  du  Précis  du  colonel 
De  Guillaumanches-Duboscages.  Comme  beaucoup 
de  livres  imprimés  à  Hambourg  sous  le  premier 
empire,  celui-là  est  rare,  et  je  chercherais  encore  si 
MM.  Dumaine  ne  m'eussent  galamment  permis  un 
emprunt  à  leur  riche  collection  de  livres  mili- 
taires. 

Ancien  officier  aux  gardes  sous  Louis  XVI,  Guil- 
laumanches  avait  émigré  et  pris  du  service  en 
Russie.  Pendant  trois  années,  il  fut  attaché  à  l'état- 
major  de  Souworow  (c'est  ainsi  qu'il  écrit  son  nom). 
Il  a  donc  pu  contempler  à  son  aise  ce  grand  guer- 
rier, et  il  l'a  fort  admiré,  comme  le  prouve  son 
écrit.  Pour  moi,  grand  quêteur  de  bizarreries  et 
non  moins  grand  ami  de  la  vérité,  cette  admiration 


SOUWOROW.  '    . 


excessive  offre  un  précieux  avantage  en  ce  qu'elle 

permet  d'ajouter  une  foi  entière  aux  manies  les  plus 
étonnantes  de  Souworow.  A  la  peine  que  le  bio- 
graphe prend  pour  les  justifier,  on  sent  qu'il  atténue 
plutôt  qu'il  n'exagère.  Si  incroyable  que  paraisse  la 
suite  de  ma  Notice,  elle  mérite  donc  d'être  crue  en 
tous  points. 

Souworow  n'avait  pas  plus  de  cinq  pieds  un 
pouce.  Son  corps  était  si  chétif  qu'à  L'âge  de 
soixante-quatre  ans,  le  poids  de  son  sabre  suffisail 
pour  le  taire  pencher.  Néanmoins,  la  fatigue  et  la 
maladie  n'avaient  pas   prise    sur  son    tempérament 

nerveux  et  robuste  au  plus  haut  degré. 

La  figure  n'était  pas  belle;  —  ce  qui  frappait  en 
elle,  c'étaient  une  grande  bouche,  deux  yeux  vifs  et 
perçants,  un  front  creusé  par  des  rides  profondes, 
dont    la    mobilité    accusait    chaque    mouvement  de 

L'âme,  Les  cheveux,  rares,  étaient  ramenas  au  sommet 

de  la  tète  pour  former  un  toupet;  ceux  qui  restaient 
sur  la  nuque  se  rassemblaient  en  une  petite  queue 
très-mince  non  poudrée. 

Bien  que  cet  extérieur  fût  dépourvu  de  toute  pré- 
tention, il  n'aimait  pas  à  voir  rappeler  son  âge.  Le 
titre  de  guerrier  blanchi  dit  ckëtnp  dlionneur,  qui 
lui  fut  décerné,  un  jour,  dans  une  correspondance 
privée,  suffit  pour  L'affecter  péniblement.  Aussi  De 
se  regardait-il  jamais  dans  un  miroir.  S'il  \  avait 
des  glaces  dans  son  appartement,  il  les  taisait  cou- 
vrir ou  enlever.  Et  si  par  hasard  il  en  rencontrait 
inopinément  une,  >-   rien  n'était  m  plaisant  que  de  le 


70  SOUWORO  w; 


voir  prendre  sa  course  au  petit  galop,  fermant  les 
yeux  et  faisant  toutes  sortes  de  grimaces  jusqu'à  ce 
qu'il  fût  hors  de  l'appartement.  » 

Au  fond,  cette  coquetterie  était  toute  militaire.  Il 
tenait  à  ce  que  rien  n'empêchât  de  le  croire  moins 
prêt  à  faire  campagne  que  pendant  sa  jeunesse. 

Ce  but  glorieux  servait  de  prétexte  à  une  gvmnas- 
tique  perpétuelle.  S'il  trouvait  une  chaise,  il  la 
franchissait  en  posant  le  pied  dessus;  il  prenait  le 
pas  de  course  pour  entrer  ou  sortir  d'une  chambre, 
ce  qui  devait  imprimer  aux  officiers  de  sa  suite  une 
allure  précipitée  des  plus  grotesques.  Et  notez  que 
les  gambades  du  maréchal  étaient  d'autant  plus 
vives  qu'il  était  au  milieu  d'un  cercle  nombreux  ou 
avec  des  étrangers  de  distinction.  Pour  lui,  c'était 
faire  preuve  publique  de  sa  force. 

Voici  quel  était  invariablement   son  genre  de  vie. 

Il  se  levait  entre  minuit  et  quatre  heures  du  ma- 
tin. Après  s'être  débarrassé  du  manteau  jeté  sur  six 
bottes  de  foin  qui  composait  sa  couche,  —  il  se  pré- 
cipitait tout  nu  hors  de  sa  tente,  et  il  se  faisait  je- 
ter, coràm  populo,  cinq  à  six  seaux  d'eau  froide. 

Grâce  à  ce  régime  hydrothérapique  suivi  en  tous 
temps,  à  tout  âge,  les  rigueurs  de  l'hiver  lui  étaient 
inconnues.  La  vue  de  sa  tenue  ordinaire  suffisait  pour 
glacer  les  frileux.  Qu'il  fit  quinze  degrés  de  chaud 
ou  de  froid,  Souworow  s'habillait  de  basin  blanc.  Sa 
veste,  son  gilet  et  ses  culottes  étaient  coupés  dans 
cette  étoffe  légère,  dont  les  plis  nouaient  sur  son 
corps  amaigri,  sans  autre  ornement  que  le  cordon 


souwomow*  71 


Je  l'ordre  de  Saint-Cîeornes  j  des  revers  et  un  collet 
de  toile  verte  paraient  seuls   la  veste.  Sur  la  tête,  un 

petit  casque  en   feutre  ,   garni   de   franges   vertes. 

Comme  chaussures,  des  bottes  mal  laites,  mal  cirées, 
à  tiges  tombantes  et  à  rctmussis  montant  tort  haut. 
Lorsque  deux  anciennes  blessures  à  la  jambe  le  fai- 
saient par  trop  soutlrir.  il  ne  gardait  qu'une  botte  ; 
l'autre  pied  chaussait  un  soulier,  la  jarretière  res- 
tait déboutonnée  et  le  bas  retombait  sur  le  talon. 
Ainsi  équipé,  il  disait  longuement  sa  prière  du 
matin,  puis  il  courait  le  camp  dès  la  pointe  du  jour, 
jetant  partout  le  coupdVeil  du  maître  et  saluant  d'un 

co-ri-a>-co  retentissant  les  officiers   étrangers  qu'il 

pouvait  rencontrer.  —  Le  chant  du  coq  était  pour 
lui  symbolique  ;  son   imitation    signifiait    d'un    seul 

coup  :  Honneur  et  gloire  au  soldai  vigilant. 

Le  dîner  avait  lieu   à    sept    heures    du    matin,    en 
été,  et  à  huit,  en  hiver.  Après  les  manœuvres   de 

nuit,  Otî  Se  mettait  à  table  des  l'aurore.  Les  habi- 
tudes de  beaucoup  de  personnes  j'en  trou\ aient 
contrariées,  mais  l'exemple  du  chet'  taisait  loi,  et, 
lorsque  huit  heures  sonnaient,  chacun  axait  faim. 
Le  repas  était  long,  car  c'était  le  seul  substantiel 
de  la  journée,  et  Souworow  v  taisait  largement  hon- 
neur. Jusqu'au  soir,  il  se  contentait    de    prendre  >.\u 

thé  ou  ducaié.  Le  vin,  L'eau-de-vie  et  surtout  L'aie 
anglaise  formaient  sa  boisson  ordinaire.  Quant  à  la 

cuisine,  elle  était  malheureusement  moins  cosmo- 
polite ;  elle  se  composait  exclusivement  de  ragoûts 
COSaqUes   détestables,    mais    que    personne    n'osait 


SOUWOROW. 


trouver  tels.  —  «  Une  pareille  délicatesse  aurait  dé- 
plu. » 

Les  manières  du  maréchal  affectaient  la  raideur 
militaire  en  toute  occasion.  «  Lorsqu'il  vous  saluait, 
il  s'arrêtait,  tournait  ses  pieds  en  dehors  presque 
sur  la  même  ligne,  se  redressait,  effaçait  ses  épaules, 
enfin  se  plaçait  comme  s'il  avait  dû  être  inspecté  et 
portait  ensuite  la  main  droite  ouverte  et  de  côté  à 
son  casque  ;  c'est  ainsi  que  le  soldat  salue.  Lors- 
qu'il voulait  marquer  une  plus  grande  considération 
à  la  personne  qu'il  rencontrait,  il  s'inclinait  très- 
bas,  d'assez  mauvaise  grâce  et  sans  rien  changer 
d'ailleurs  à  l'attitude  que  je  viens  de  décrire. 

Il  voulait  servir  de  modèle  de  subordination  à 
toute  l'armée.  C'est  pourquoi  son  aide  de  camp 
Tichinka  avait  mission  de  lui  ordonner  formelle- 
ment de  quitter  la  table,  si,  par  hasard,  il  s'oubliait 
à  manger  plus  que  d'ordinaire.  Se  retournant  alors, 
Souworow  demandait  d'un  ton  mi-sérieux,  mi-plai- 
sant :  «  De  quelle  part  ?  » 

—  Par  ordre  du  maréchal  Souworow. 

—  «  11  faut  qu'on  lui  obéisse,  »  répondait-il  en 
riant...  Et  il  se  levait. 

La  même  cérémonie  se  renouvelait  lorsqu'il  res- 
tait trop  longtemps  sous  la  tente,  ce  qui  lui  arri- 
vait quelquefois,  et  il  allait  aussitôt  se  promener. 

Son  désir  de  se  faire  adorer  du  soldat  en  faisant, 
comme  eux,  en  toute  occasion,  le  poussait  aux  actes 
les  plus  singuliers.  Ici,  je  copie  plus  que   jamais  le 


SOUWOROW*  7  I 


colonel  de  Guillaumanches,  qui  approuve  d'ailleurs 

sans  réserve  ce  qu'on  va  lire  : 

«  Si  Souworow  était  presse  de  quelques  besoins, 
soit  à  la  parade,  soit  pendant  quelques  manœuvres 
publiques,  il  y  satisfaisait  devant  tout  le  monde  afin 
que  le  soldat  n'eût  pas  honte,  en  L'imitant,  de  céder 

publiquement  aux  besoins  que  la  nature  a  imposés 
à  tous  les  hommes;  mais,  aussitôt  après,  il  se  tai- 
sait apporter  de  l'eau  et  une  serviette,  pour  se  laver 
et  essuyer  les  mains,  croyant  faire  en  cela  un  acte  de 
propreté,  et  rendre  un  hommage  public  à  la  pudeur. 
"  Je  l'ai  VU  tout  couvert  de  ses  ordres  nombreux, 
surchargé  de  diamants,  vêtu  d'un  uniforme  de  feld- 
maréchal  enrichi  de  superbes  broderies  sur  toutes 
les  tailles,  se  moucher  dans  ses  doigts  qu'il  essuvait 
sur  sa  manche,  et  cela  uniquement  parce  qu'il  se 
trouvait  devant  quelques  soldats.  La  première  fois 
que  je  fus  témoin  de  cette   singularité,    il    s'aperçut 

d'un  mouvement  d'étonnement  dont  je  ne  fus  pas 

maître  et  me  dit  :  m  Lorsqu'ils  voient  leur  général 
u  se  moucher  comme  eux  dans  ses  doigts,  ils  n'au- 
«  ront  ni  honte  ni  regrets  de  ne  point  avoir  de  mou- 
ci  choirs.  » 

Si  Souworow  se  mouchait  dans  ses  doigts,  il  ne 
se  piquait  pas  moins  d'une  grande  délicatesse  sur  ce 
chapitre  de  la  civilité  puérile  et   honnête.    ■  L'usage 

généralement  reçu  dans  la   bonne  compagnie,  de 

cracher  dans  son  mouchoir  lorsqu'on  est  en  SOCÛ 

lui  était  souverainement  antipathique,  et  lui  faisait 
éprouver  un  dégoût  qui  se  peignait  sur  tous 

traits  : 


74 


SOUWORO W 


«  Crachez  loin  de  vous!  disait-il,  et  ne  renfermez 
pas  avec  soin  dans  votre  poche  ce  que  vous  trouvez 
trop  sale  pour  mettre  à  terre.  » 

Quel  dommage  que  Souworow  n'ait  pas  connu  le 
système  japonais  où  le  mouchoir  est  remplacé  par 
une  provision  de  petits  carrés  de  papier  ! 

L'ordonnance  de  sa  maison  répondait  à  la  simpli- 
cité primitive  de  ses  manières.  Il  n'avait  qu'un  seul 
aide  de  camp  particulier,  ancien  soldat  qui  l'avait 
sauvé  dans  une  action  et  que  plus  tard  il  avait  fait 
colonel.  Il  n'avait  également  qu'un  seul  domestique. 
Aux  jours  de  cérémonie,  il  prenait  autant  de  sol- 
dats ou  de  Cosaques  que  son  service  l'exigeait.  Sa 
voiture  était  un  kibitk,  charrette  russe  traînée  par 
des  chevaux  de  réquisition.  Lui-même  n'avait  pas  de 
cheval,  et  dans  une  manœuvre  ou  à  la  guerre,  il 
montait  le  premier  coursier  venu. 

Dès  que  l'armée  campait,  Souworow  abandonnait 
la  maison  choisie  pour  son  quartier  général  et  il  n'y 
entrait  guère  que  pour  dîner.  Sa  tente,  —  une  tente 
de  simple  officier,  —  était  dressée  dans  un  coin  du 
jardin.  Même  dans  le  palais  de  l'impératrice,  son  lit 
se  composait  invariablement  de  quelques  bottes  de 
foin  recouvertes  d'un  manteau  d'uniforme. 

Très-ladre,  comme  on  l'a  vu  par  certains  détails, 
Souworow  savait  dépenser.  A  Varsovie,  le  payeur 
de  son  armée  prend  les  cent  cinquante  mille  francs 
qu'il  avait  en  caisse  pour  payer  une  dette  de  jeu. 
L'affaire  s'ébruite,  mais  le  maréchal  paye  de  ses  de- 


WOROW.  7: 


niers  en  écrivant  à  l'impératrice  :  «  Il  est  juste  que 

je  réponde  de  mes  officiers.  » 

En  1796,  il  sollicite  des  dons  de  terres    pour    ta 

officiers  qu'il  a  distingues.  Comme  La  réponse  tarde. 
il  distribue  une  de  ses  propriétés  particulières  et  il 

écril  de  nouveau  :  —  «  J'ai  vu  que  DM  demande  était 
indiscrète.  Riches  comme  nous  le  sommes  des  bien- 
faits de  notre  souveraine,  il  est  juste  que  nous  par- 
tagions avec  ceux  qui  l'ont  bien  servie.  » 

11  détestait  les  courtisans  et  ne  manquait  pas  l'oc- 
casion de  leur  l'aire  une  avanie.  Apres  l'avoir  rap- 
pelé d'exil,  l'empereur  Paul  l'envoie  complimenter 
par  son  favori  le  comte  K.  On  l'annonce. 

1  k.  !  s'écrie  SouWOrOW,  Le  comte  K.  !  Mais  je  ne 
connais  pas  de  famille  russe  de  ce  nom.  Au  surplus, 
qu'il  entre.  » 

Le  comte  est  introduit.  Même  répétition  de  la 
SCène.  I  .e  maréchal  joue  toujours  l'etonnement  et 
finit  par  lui  demander  de  quel  pavs  il  est  originaire. 
Je  suis  natif  de  l.i  Turquie,  repond  le  comte, 
c'est  à  la  grâce  de  l'empereur  que  je  dois  mon 
titre. 

—  Ah  !...  VOUS  a\e/    sans    doute    rendu   quelques 

services  éminents.  Dans  quel  corps  sves-vouf  servi 
\  quelles  batailles  avea-voui  assis) 

—  Je  nai  jamais  Servi  dans  l'armée. 

—  Jamais!     VOUS    elle/    donc    unploxe    dans    1*1 

affaires  ci>  îles.  \a  dans  quel  ministèn 

—  Dans  aucun.  J'ai  toujours  été  auprès  de  l'au- 
guste personne  de  Ss  Majesté. 


j6  SOUWOROW. 


—  Ah  !  mon  Dieu  !  et  en  quelle  qualité  ? 

—  J'ai  été  le  premier  valet  de  chambre  de  Sa  Ma- 
jesté impériale. 

—  Ah  !  très-bien,  s'écrie  Souworow.  » 
Puis,  se  retournant  vers  son  domestique  : 

«  Iwan,  vois-tu  ce  seigneur  ?  Il  a  été  ce  que  tu  es. 
A  la  vérité,  il  Tétait  auprès  de  notre  très-gracieux 
souverain.  Quel  beau  chemin  il  a  fait  !  Il  est  devenu 
comte!  il  est  décoré  des  ordres  de  Russie  !...  Ainsi. 
Iwan,  conduis-toi  bien  !  Qui  sait  ce  que  tu  peux 
devenir.  » 

Un  autre  jour,  il  rencontre  sur  l'escalier  du  pa- 
lais impérial  un  chauffeur  de  poêle,  c'est-à-dire  l'un 
des  plus  humbles  domestiques  de  la  maison.  Aussi- 
tôt, il  lui  donne  la  main,  il  l'embrasse  et  se  recom- 
mande avec  chaleur  à  sa  protection.  Etonnement 
général  des  courtisans. 

«  Que  voulez-vous,  leur  dit-il,  j'ai  entendu  dire 
qu'à  la  cour  le  plus  piètre  personnage  pouvait  nuire. 
Je  me  mets  donc  au  mieux  avec  tout  le  monde.  » 

J'ai  dit  que  Souworow  se  trouvait  bien  des  seaux 
d'eau  froide  qu'il  se  faisait  jeter  chaque  matin  sur  le 
corps.  Pour  pousser  son  armée  dans  la  voie  de  l'hy- 
drothérapie, il  se  plaisait  assez  souvent  à  l'enrhu- 
mer. «  Je  me  rappelle,  raconte  Guillaumanches, 
qu'un  jour  de  janvier,  à  la  parade,  sur  la  grande  place 
de  Varsovie,  il  était  onze  heures,  un  corps  d'environ 
dix  mille  hommes,  rangés  en  carré,  remplissait  cette 
place.  Le  froid  était  excessif,  un  givre  glaçant  tom- 


SOUWOROW.  77 


bail  du  ciel.  Le  maréchal,  vêtu  eu  simple  veite   de 

basill  blanc,  commence  son  discours  accoutumé.  11 
s'aperçoit  bientôt  que  la  rigueur  de  la  saison  faisait 
trouver  Ce  discours  beaucoup  trop  Long;  dus  lors,  il 
le  lit  durer  environ  deux  heures.  Chacun  rentra 
dans  son  quartier,  transi  de  froid,  et  presque  tout  le 
monde,  officiers,  sous-ofliciers,  soldats  furent  enrhu- 
més. Le  maréchal,  malgré  sa  veste  de  basin,  ne  le  tut 
pas.  Rarement  je  l'ai  vu  plus  gai  ;  ses  appartements 
retentissaient  d'éclats  de  toux  continuels  ;  c'était 
pour  lui    unu   douce    satisfaction  de  les  entendre.   » 

Comme  tous  les  originaux  célèbres,  Souworow 
n'aima  point  les  femmes;  —  elles  ont  un  tact  si  mer- 
veilleux pour  dérouter  les  affectations  de  l'orgueil 
masculin. 

Quand,  par  hasard,  il  se  trouvait  en  leur  présence, 
il  évitait  de  porter  les  yeux  sur  elles  et  surtout  de 
les  toucher.  11  se  maria  par  devoir,  sans  se  laisser 
captiver  davantage  par  l'amour  conjugal.  Au  sortir 
des  appartements  de  sa  femme,  OÙ  il  ne  se  présen- 
tait guère,  ■  il  se  faisait  jeter  plusieurs  seaux  d'eau 
sur  le  corps  comme  pour  se  purifier.  » 

11  fut  bon  père,  cependant.  Ali  moment  d'entrer 
en  campagne  sur  un  point  fort  éloigné,  il  se  détourne 

de  sa  route  pour  voir  sa  famille,  gagne  Moscou  en 
poste,  sans  s'arrêter  ni  jour  ni  nuit,  descend  à  la 
porte  de  son  hôtel,  et  monte  sans  bruit  à  la  chambre 
OU  ses  enfants  sont  couches.   I   ne   bougie  à  la  main, 

il  entr*ouvre  les  rideaux ,  considère  un  moment  les 

Objets  de  sa  tendresse,  les  bénît,  les   embrasse  dOU- 


78  SOUWORO  W 


cernent  et   remonte  vite  en  voiture  sans  que  leur 
sommeil  ait  été  troublé. 

Souworow  était  religieux  dans  toute  l'étendue  du 
mot.  Non-seulement  il  lisait  son  office  divin  tous 
les  matins,  mais  il  avait  enjoint  à  tous  ses  officiers 
de  réciter  la  prière  à  voix  haute  devant  leurs  soldats. 
Même  devant  un  simple  pope  il  s'arrêtait  volontiers 
et  demandait  sa  bénédiction.  Devant  un  évêque,  il 
ne  se  dispensait  jamais  de  cette  marque  de  respect. 

Les  ministres  de  tous  les  autres  cultes  avaient 
droit  à  ses  égards  particuliers.  C'est  ainsi  qu'arrivant 
en  Suisse,  à  l'Altorff  de  Guillaume  Tell,  il  s'em- 
pressa de  descendre  de  cheval  pour  demander  la  bé- 
nédiction du  curé.  —  Ce  qui  ne  l'empêchait  pas , 
quelques  minutes  après,  de  faire  donner  cinquante 
coups  de  bâton  au  même  ecclésiastique,  sur  je  ne 
sais  quelle  plainte.  «  Ses  respects,  dit  Guillauman- 
ches,  étaient  pour  le  ministre  des  autels  et  la  puni- 
tion pour  l'homme  délinquant.  »  —  Il  est  probable 
que  le  pauvre  curé  eût  donné  volontiers  tous  ces 
égards  pour  un  seul  coup  de  knout. 

Dans  ce  grand  respect  pour  la  religion,  entrait 
d'ailleurs  un  vif  sentiment  hiérarchique.  Souworow 
eût  confondu  volontiers ,  comme  son  empereur,  le 
pouvoir  religieux  et  le  pouvoir  militaire  en  sa  seule 
personne.  A  l'église,  dès  qu'il  avait  reçu  la  bénédic- 
tion du  prêtre  officiant,  il  se  retournait  vers  ses  of- 
ficiers et  les  bénissait  à  son  tour. 

A  table,  après  le  Benedicite  dont  il  ne  se  dispen- 


soi;  woro  w,  7  1 


sai)  fiiiilnif ,  il  lui  arrivait  souvent  «Je  donner  ■  une 

petite  bénédiction  •>  ù  ses  voisins.  Si  on  ne  répon- 
dait point  Amen,  il  disait  en  riant  :  «  CetU  qui  ne 
disent  point  Amen  n'auront  point  d'eau-de-vie.  »  — 
On  sait  que  le  verre  d'eau-de-vie  tient  au  commen- 
cement des  repas  russes,  la  place  de  notre  verre  de 
vifl  de  Madère. 

Lorsqu'il  tut  exilé  dans  un  de  ses  villages,  il  pas- 
sait une  grande  partie  du  temps  à  L'église,  dont  il 
s'était  tait  nommer  marguillier,  chantant  les  offices 
■  av#C  force  contorsions  »  et,  même,  sonnant  jour  et 
nuit  les  cloches  à  la  place  du  sonneur. 

La  cause  de  cet  exil  est  assez  curieuse  pour  être 
rapportée  ici.  L'esnpereur  Paul  1er  avait  eu  l'idée  de 

régler  la  ooiffttre  de  son  armée.  Partout,  il  avait  fiait 
envoyer  de  petits  bâtons  modèles  pour  la  mesure  des 
boucles  et  des  queues  de  l'armée.  Souworow  .se  mo- 
qua de  cette  minutie.  Ses  propos  lui  valurent  bien- 
tôt un  ordre  d'exil  auquel  il  .se  soumit  BVCC  éclat. 
VêtU  en  simple  grenadier,  il  assembla  ses  troupes 
e  dégrada  1  leurs  veux  de  toutes  ses  décorations 
qu'il  plaça  sur  une  sorte  d'autel  tonne  par  des  tam- 
bours et  des  timbales.  -  ><  Camarades,  s*écrie-t-il, 
un  temps  viendra  peut-être  OÙ  VOtre  général  repa- 
raîtra au  milieu  de  vous  ;  alors  il  reprendra  ces  dé- 
pouilles qu'il  vous  laisse  et  qu'il  portait  toujours 
dans  ses  \  ictoires.  » 

A  peine  étail-il  retiré  à  Moscou  qu'un  nouvel  ordre 
l'expédie  dans  un  village.   I. 'histoire  de  sa   dégrada- 


«So  SOUWOROW. 


tion  volontaire  avait  sans  doute  accru  la  colère  im- 
périale. 

L'officier  de  police  chargé  de  le  conduire  avait 
mission  de  lui  donner  quatre  heures  pour  se  pré- 
parer au  départ. 

«  Quatre  heures  !  mais  c'est  trop  de  bonté,  s'écrie 
ironiquement  le  maréchal...  Une  heure  suffit  à  Sou- 
worow.  » 

Et  apercevant  un  carrosse  à  sa  porte,  il  continue 
sur  le  même  ton  :  «  Souworow  allant  en  exil  n'a 
pas  besoin  d'un  carrosse,  il  peut  bien  s'y  rendre 
dans  l'équipage  dont  il  se  servait  pour  aller  à  la  cour 
de  Catherine  ou  à  la  tête  des  armées.  Qu'on  amène 
un  kibitk  !  » 

Revenu  à  de  meilleurs  sentiments,  l'empereur 
l'appelle  par  une  lettre  autographe  à  Saint-Péters- 
bourg, mais  le  proscrit  s'arrête  à  la  suscription  : 
Au  feld-maréchal  Souworow,  et  refuse  d'en  lire  da- 
vantage, déclarant  que  s'il  était  maréchal  il  ne  serait 
pas  exilé  et  gardé  dans  un  village.  «  Je  ne  suis  qu'un 
vieux  soldat!  —  dit-il.  » 

Il  fallut  que  Paul  Ier  écrivît  une  nouvelle  lettre 
en  mettant  cette  fois  :  A  mon  fidèle  sujet  Souworow. 

Comme  tous  les  Russes,  Souworow  avait  le  don 
des  langues  ;  il  en  parlait  huit  et  s'exprimait  très- 
bien  en  français.  Il  avait  lu  beaucoup,  connaissait 
l'histoire  ancienae  et  en  abusait  parfois  pour  se 
placer  au-dessus  de  César  et  d'Annibal.  A  cette  ad- 
miration peu  modeste  de  lui-même,  il  donnait  ce 
singulier  motif  :  «  Les  Romains  croyaient   bon  de 


SOUWOROWi  si 


se  vanter  beaucoup  en  public,  parce  que  cela  donne 
de  l'émulation  à  celui  qui  écoute.  » 

N'en  déplaise  à  (îuillaumanches,  qui  trouve  cette 
théorie  superbe,  je  crois  que  sur  ce  point,  comme 
sur  beaucoup  d'autres,  Souworow  ne  vovait  que  le 
petit  côté  des  choses.  —  N'importe  en  quel  monde, 
la  modestie  d'un  homme  remarquable  trappe  beau- 
coup plus  qu'une  outrecuidance  systématique. 


82  M.     DE     DOUDEAUVILLE. 


M.  DE    DOUDEAUVILLE 


Avec  Louis-François-Sosthènes  de  Larochefou- 
cauld,  duc  de  Doudeauville,  a  disparu  un  type  ex- 
centrique pour  notre  temps,  car  il  était  le  dernier 
qui  conservât  les  us  de  l'ancienne  aristocratie.  Nous 
ne  rappellerons  ici  ni  l'auteur  de  Maximes  que  sa 
parenté  avec  Larochefoucauld  ne  suffit  pas  pour  ex- 
pliquer, ni  le  directeur  des  Beaux-Arts  qui  fit  une 
petite  guerre  aux  nudités  des  Tuileries  et  aux  jupes 
courtes  de  l'Opéra.  Nous  ne  voulons  voir  que  le 
type  du  parfait  gentilhomme,  et  nous  prétendons  le 
faire  suffisamment  apprécier  en  rendant  compte  de 
l'emploi  d'une  de  ses  journées,  —  autant  vaut  dire 
de  toutes,  car  il  lui  en  coûtait  de  changer  ses  ma- 
nières d'être.  Nul  n'a  plus  ponctuellement  payé  sa 
dette  aux  obligations  de  ce  bas  monde. 

Dès  six  heures  du  matin,  Baptiste,  le  chasseur, 
pénétrait  dans  la  chambre  à  coucher,  grande  pièce 
tendue  de  rouge  fleurdelisée  d'or,  pleine  de  livres  et 
de  portraits  de  famille.  Il  disait  à  haute  voix,  selon 
l'ordre  formel  qu'il  en  avait  reçu  : 


M.    h  |    noi   ;>  i   \  D  I '  i  m.  y. 
«  II  est  l'heure,  monsieur  le  duc  !    -  Il  nj  faut  pa  l 

être  paresseux.  ■ 

Et  le  duc  de  sauter  vite  hors  du  lit,  de  passer  son 

pantalon  à  pied  rouge»  d'endosser  sa  robe  de  cham- 
bre rOUgfl  et  d'aller  s'installer  en  face  de  SOU  bureau 
a  cylindre,  dans  un  petit  fauteuil  donné  par 
Louis  XVIII. 

Sur  ce  bureau,  à  coté  de  boites  de  pastilles  et  de 
cigarettes,  reposait  un  choix  de  publications  ré- 
centes. Notre  lecteur  matinal  prenait  un  livre  et  l'an- 
notait au  cravon.  Ces  annotations,  recopiées  ensuite 
sur  des  feuille!  \  olantes,  étaient  interfoliecs  plus 
tard,  par  le  relieur,  dans  le  volume,  ou  toute  trace 
de  crayon  était  soigneusement  effacée  à  la  gomme. 

A  sept  heures,  arrivait  .M.  (maries  Bonnet,  le  se- 
cretaire  particulier  ;  il  dépouillait  le  courrier,  en 
taisait  lecture,  et  transcrivait  séance  tenante  les 
missives  dictées  par  le  duc,  mais  toujours  signées 
par  lui  en  grandes  lettres  serrées  qui  sentaient  d'une 
lieue  leur  di\-septieme  siècle. 

A  dix  heures,  entrée  du  cmtïcur  et  Au  déjeuner. 
Saut"  exception,  le  déjeuner,  servi  sur  une  petite  table 
à  écran  placée  dc\ant  la  cheminée,  se  composait 
d'un  potage  uras,  d'une  côtelette  et  de  pomjnes  de 
terre  à  la  crème.  Nm  appétit  satisfait,  M.  de  Dou- 
deamille  travaillait  une  pâtée  destinée  'i  son  grillon 
ta-,  uri.  Puis,  il  abandonnait  sa  tête  aux  lOÎns  de 
M.    Musetix,  son  coitleur,  en  rejetant   : 

«.  Tu  VSIS  encore  m'arracher  quelques  chc\ei  I 
<  m  '    il    n'v  a  pas  de  danuer,  monsieur  le  duc. 


84  M.     DE    DOUDEAUVILLE. 

—  Tu  le  sais  !  autant  de  cheveux  arrachés,  —  au- 
tant de  bottes  !  » 

Et  en  effet,  dès  que  le  fer  du  malheureux  artiste 
tirait  le  moindre  poil,  il  se  voyait  porter,  parla  main 
ducale,  une  botte  en  plein  abdomen.  Si  la  séance 
était  bonne,  il  recevait  une  pastille  en  signe  de  satis- 
faction ;  s'il  n'avait  pas  été  adroit  ou  si  le  duc  s'était 
montré  trop  nerveux,  la  retraite  de  Museux  était,  au 
contraire,  troublée  par  une  dernière  botte  ;  —  la 
plus  furieuse  de  toutes. 

Jusqu'à  onze  heures,  M.  de  Doudeauville  donnait 
ses  audiences.  Il  était  fort  accessible  et  fort  libéral, 
—  deux  qualités  qui  suffisaient  pour  lui  valoir  une 
clientèle  de  sénateur  romain. 

D'une  exquise  politesse  pour  les  femmes,  il  se 
levait  toujours  pour  elles,  et  s'avançant  jusqu'à  la 
porte,  il  disait  à  la  visiteuse,  quel  que  fût  son  âge  : 

«  Madame,  je  suis  à  vos  pieds.  Daignez  entrer. 
Veuillez  vous  asseoir.  » 

Et  tout  en  écoutant,  il  arrachait  une  à  une  les  pa- 
pillotes de  Museux.  Il  finissait  cette  opération  en 
fixant  sur  sa  tête  un  grand  peigne  circulaire  qui 
maintenait  l'encadrement  exact  de  ses  boucles. 

A  onze  heures,  ses  petits-fils  venaient  recevoir  le 
baiser  paternel.  Puis,  M.  de  Doudeauville  appelait 
Baptiste  pour  l'habiller  et  entamait  sur  le  choix  du 
vêtement  le  plus  en  harmonie  avec  l'état  de  la  tem- 
pérature une  discussion  dont  ce  fidèle  serviteur  ne 
manquait  jamais  de    trancher  le  nœud.  Sa  toilette 


M.    DK    DOUDEAUVILLE. 

laite,  il  passait  chez  la  duchesse  et   assistait,    -sans  y 
prendre  part,  au  déjeuner  de  famille. 

Vers  une  heure,  les  passants  de  la  rue  de  Ya- 
rennes  voyaient  s'ouvrir  les  portes  de  l'hôtel  du  nu- 
méro 47,  et  un  suisse  en  grande  tenue  frapper  sur  le 
pavé  un  coup  retentissant  de  sa  longue  canne.  — 
C'était  le  duc  qui  sortait  en  voiture. 

Une  fois  rentré,  il  s'habillait  de  noir,  mettait 
une  cravate  blanche  et  présidait  le  dîner,  auquel 
toute  la  famille  assistait  invariablement  en  grande 
toilette.  —  Puis  on  passait  au  salon,  qui  était 
resté  le  rendez-vous,  sans  mélange,  du  noble  fau- 
bourg. 

La  aussi  se  réunissait,  à  de  certains  jours,  la  So- 
ciété orientale,  dont  M.  de  Doudeauville  était  le  pré- 
sident et  aux  séances  de  laquelle  il  ne  manqua  jamais 
de  paraître  orné  de  toutes  ses  décorations,  y  com- 
prise la  grand'erou  de  Saint-Janvier.  Ces  minuties  de 
l'étiquette  étaient  pour  lui  une  loi. 

11  était  grand  d'Espagne  de  première  classe  et  an- 
cien colonel  de  la  garde  nationale  parisienne,  deux 
titres  qui  ont  du  marcher  de  compagnie  pour  la  pre- 
mière lois. 

Longtemps  avant  sa  mort,  M.  de  Doudeauville  ne 

voulait  plus  entendre  parler  de   médecin.    C'était    a 
la  somnambule  qu'il  demandait  la   guérisOfl    du    ca- 

tarrhe  qui  le  tourmentait.  Celle-là  paraissait   avec 

son  lils,  jeune  enfant  dont  elle  axait  Lut  son    magne- 


86  M.     DE    DOUDEAUVILLE. 

tiseur.  Elle  donnait  sa  consultation  dans  la  chambre 
même  où  notre  indiscrétion  a  conduit  le  lecteur. 

C'est  là  aussi  que  le  duc  entendait  la  messe  lorsque 
son  état  de  santé  ne  lui  permettait  pas  d'aller  aux 
offices. 

Le  manuscrit  de  ses  Mémoires,  —  dont  quelques . 
volumes  ont  paru  en  divers  temps, —  ne  compte  pas 
moins  de  cent  quinze  cahiers  in-folio.  Il  fit  en  outre 
beaucoup  de  brochures  politiques,  dont  l'une  lui  va- 
lut (i833)  trois  mois  de  prison  et  mille  francs 
d'amende.  Comme  citoyen,  il  prit  toujours  une  part 
active  aux  affaires  du  pays.  En  1845,  il  vint  présen- 
ter à  la  Chambre  des  députés  une  pétition,  où  il 
réclamait,  au  nom  de  la  France,  et  en  vingt-deux 
articles,  vingt-deux  libertés  nouvelles. 

«  Si  nous  pouvions  seulement  en  obtenir  la  moi- 
tié, —  disait  le  Corsaire,  —  nous  ne  disputerions 
pas  sur  le  reste.  Si  même  la  Chambre  en  accor- 
dait seulement  un  quart,  nous  serions  encore  satis- 
faits. » 

Mais  le  véritable  rôle  du  duc  de  Doudeauville  date 
de  la  Restauration,  où  il  fut  l'une  des  causes  se- 
crètes qui  rapprochèrent  Louis  XVIII  de  M.  deVil- 
lèle,  par  l'intermédiaire  de  Mme  de  Cayla. 

Nous  avons  dit  combien  M.  de  Doudeauville  était 
bon  et  généreux.  De  pareilles  qualités  sont  hérédi- 
taires dans  la  famille  à  un  degré  inouï.  —  On  en  ju- 
gera par  \efait  divers  que  nous  allons  rappeler  ;  il  a 
été  reproduit  en  i85o  par  tous  les  journaux  : 


M.      I)  B      l">  l'HK  \  '     VI*.] 


tt  Le  sieur  Lebouetti,  ancien  gentilhomme  ordi- 
naire de  la  Chambre  du  roi  Charles  X,  a  comparu 
devant  la  Cour  d'assises  de  la  Seine;  il  était  accuse* 
d'avoir  détourné,  au  préjudice  de  Mm''  la  duchesse 
douairière  delà  Rochcfoucauld-Doudeaux  ille,  dont  il 
était  l'intendant,  une  somme  de  plus  de  <">oo,ooo  fr.. 
v  compris  les  intérêts;  déclaré  coupable  par  le  jury, 
il  a  été  condamné  à  dix  années  de  réclusion. 

•  Cette  affaire  a   révélé  l'extrême  générosité  de 

M""'  feu  la  duches.se  de  Doudeauville,  qui,  après 
avoir  obtenu  l'aveu  d'une  soustraction  énorme,  non- 
seulement  avait  pardonné  à  son  intendant,  mais  avait 
encore  augmenté  SOll  salaire  de  i.ooofr.,  à  la  con- 
dition que  pour  cette  faute  et  par  expiation  il  la  ver- 
serait chaque  année  dans  la  caisse  d'une  maison  de 
charité  dont  eile  était  la  fondatrice.  Cette  bonne 
dame  a  été  bien  récompensée  !  » 


88  CHODRUC-DUCLOS. 


CHODRUC-DUCLOS 


Ce  gueux  célèbre  a  eu,  de  son  vivant,  en  1829, 
les  honneurs  d'une  biographie  en  quelque  sorte  offi- 
cielle. 

Le  portrait,  placé  en  tête  du  volume,  est  superbe. 
Chodruc  est  représenté  marchant  les  mains  croisées 
derrière  le  dos,  selon  son  habitude.  Le  profil,  régu- 
lier, ne  manque  pas  de  dignité.  L'œil  est  beau;  le 
nez,  aquilin;  les  lèvres,  fortes;  la  barbe  et  les  che- 
veux vont  se  perdant  sous  le  collet  d'une  redingote 
haut  montée.  Le  dos  est  voûté,  mais  les  épaules  sont 
larges,  et  les  mollets  affectent  une  saillie  vigou- 
reuse. 

La  tenue  est  celle  d'un  homme  qui  serait  sorti 
depuis  dix  ans  sans  changer  d'habits.  Le  fond  du 
chapeau  s'est  affaissé  ;  ses  bords  se  contournent 
comme  ceux  d'une  salade  de  ligueurs.  Redingote  et 
pantalon  sont  déchirés  avec  le  plus  grand  art.  Ce  ne 
sont  que  créneaux  et  dentelures  compliquées  comme 
celles  des  jupes  portées  aujourd'hui  par  nos  petites 
maîtresses.  Les  crevés  sont  nombreux.  Au  travers  du 


CffODR  rc-iin  i.' 

drap  le COIldC  s'est  fait  jour;  les  genoux  se  montrent 

à  nu;  il  y  a  solution  de  continuité  dans  bien  des 
coutures.  Quant  aux  bottes,  il  n'en  reste  plus  qu'une 
paire  de  semelles  retenues  par  des  lanières  croisées 
sur  des  pieds  emmaillotés  de  chiffons. 

Sous  cette  livrée  de  haillons,  qui  reconnaîtrait  un 
e\-beau  de  L'Empire?  Chodruc  avait  été  le  lion  de- 
cette  ville  coquette  qui  se  nomme  Bordeaux.  Et 
alors,  on  ne  l'appelait  que  le  Superbe,  comme  plus 
tard  on  ne  l'appela  que  l  Homme  à  la  longue  barbe. 

Fort,  beau,  adroit,  passionné  en  toutes  choses,  le 
Superbe  avait  lait  parler  de  lui  de  bonne  heure.  Lé- 
gitimiste exalté,  sa  vie  n'avait  été  qu'une  lutte  con- 
tinuelle contre  le  pouvoir  de  la  République  et  du 
Consulat,    —    lutte  pleine  d'épisodes  romanesques. 

Sa  première  équipée  date  du  siège  de  Lyon. 
Fuyant  la  maison  paternelle ,  il  court  se  joindre 
aux  défenseurs  de  la  ville.  Après  la  prise  de  celle-ci, 
le  voilà  captif  des  républicains.  Mais  il  est  déjà  ren- 
iant chéri  des  dames,  et  il  est  sauvé  par  une  Lyon- 
naise.        L'histoire  ne  dit  pas  à  quel  prix. 

La  jeunesse  de  Bordeaux   l'accueille,  au  retour,  a 

bras  ouverts.  Considéré  comme  un  modèle  de  bra- 
voure, il  veut  être  aussi  le  Brummel  de  la  Gironde. 

Son  tailleur  lui  ouvre  un  crédit  de  soixante  mille 
lianes  par  an;  il  change  trois  lois  de  chemise  en 
douze  heures  et  se  sert  des  foulards  les  plus  luis 
pour   tirer    ses   bottes,  car   il   n'v  avait    alors   de 

Imites  bien  laites  que  celles  ou  l'on  ne  pouvait 
entier. 


OO  CHODRUC-DUCLOS. 

Toutes  ces  coquetteries  étaient  soutenues  par  un 
poignet  de  fer.  Un  soir,  au  théâtre,  dans  une  loge, 
le  Superbe  voit  insulter  une  jeune  mère  par  deux 
malotrus.  Il  s'élance,  il  prend  le  plus  mutin  au 
collet,  et  le  tient  quelque  temps  à  bras  tendu  dans 
le  vide,,  au-dessus  du  parterre,  en  criant  :  Gare  là- 
dessous  !  Sur  la  prière  de  l'offensée ,  il  consent  ce- 
pendant à  reposer  l'offenseur  dans  la  loge,  et  il  se 
retire...  Saisie  d'admiration,  la  dame  ne  put  oublier 
le  Superbe,  et  si,  comme  la  Lyonnaise,  elle  n'avait 
pas  à  lui  sauver  la  vie,  elle  lui  sacrifia  du  moins  sa 
fortune.  Elle  était  veuve,  riche,  et  sensible,  comme 
on  disait  alors. 

Chodruc  était  passé  maître  au  tir  et  à  l'escrime. 
Son  biographe  veut  que  ce  soit  sans  avoir  fréquenté 
les  salles  d'armes.  Il  aurait  même  refusé  de  prendre 
jamais  leçon  en  disant  :  «  Si  j'ai  le  malheur  de  tuer 
jamais  mon  semblable,  je  ne  veux  pas  du  moins 
qu'il  soit  dit  que  je  l'ai  appris.  » 

La  réponse  est  belle,  mais  j'y  crois  faiblement. 
On  ne  peut  bien  tenir  une  épée  ou  un  pistolet  sans 
s'y  préparer  d'un  façon  qui  sente  l'étude. 

Chodruc  allait  donc  souvent  sur  le  terrain,  suivi 
par  la  voiture  de  la  sensible  veuve,  toujours  prête  à 
recueillir  le  blessé.  Avec  toute  son  adresse,  il  n'était 
pas  invulnérable,  mais  il  avait  des  manières  à  lui 
de  se  consoler  d'un  coup  de  pointe. 

«  Je  ne  donnerais  pas  ma  blessure  pour  vingt-cinq 
louis,  disait  il  un  jour  en  quittant  Raynal,  son  mé- 
decin. 


IODRUC-D1  «il 

—  Comment  cela  : 

—  Parce  que  Rayaal,  tan  me  saignant,  a  dti  qu'il 

n'avait  jamais  VU  de  plus  beau  sang.   » 

Apres  s'être  bien  battu  avec  les  particuliers,  le 
Superbe  imagina  de  lutter  avec  le  pouvoir.  Ce  n'é- 
taient pas  les  occasions  qui  manquaient  à  ses  sym- 
pathies politique  >. 

I   n  jour,  deux  partisans  des  Bourbons  attendaient 

à  l'ii        Dieu  ne  Bordeaux  le  moment  de  porter 

leurs  tètes  sur  l'echat'aud.  Le  Superbe  rallie  plusieurs 

partisans  déterminés ,  surprend  le  mot  d'ordre,  ut 

.se  munit,  chez  le  costumier  du  théâtre,  de  plusieurs 
COStumes  de  gardes  nationaux,  (iràce  à  ces  unitbr 
meSj  il  organise  une  fausse  patrouille  qui  enlève  les 
deux  condamnes.  Les  saUveurs  et  les  sauvés  tirent 
ensuite  aux  jambes,  mais  Chodruc  est  arrête  a 
Saintes  et  ramené  à  Bordeaux  sous  le  coup  d'un 
procès  criminel.  11  doit  son  salut  à  l'éloquence  de 
l'avocat  berrerc. 

Enhardis  par  ce    premier   succès,  les    muscadins 
de    Bordeaux    insultèrent    au    spectacle    le    gênerai 

l.annes,  qui  commandait  alors  ba division.  Celui-ci 
fait, séance  tenante,  affréter  les  perturbateurs.  Ni 

tureUement,  le  Superbe  tait  p. nue  de  la  bande  ou 
brille  Pevronne;,  un  futur  ministre.  Relâché  le  len- 
demain, il  se  voit  saisi  de  DOUVCau  et  impliqué  dans 

une  Ccheuse  affaire,  à  laquelle  il  échappe  encore 
en  prouvant  un  dlibi.  Mais  toutes  ces  complications 
ne  sont  pas  dénouées  axant  quatre  mois.  Pendant 
cette  longue  détention,  le   Superbe  ne  CBSJC  de  y.Vn\ 


<)2  CHODRUC-DUCLOS. 

ner  à  ses  gardiens  les  plus  chaudes  alarmes.  Tantôt 
c'est  un  gardien  dont  il  fend  la  tête  d'un  coup  de 
cruche,  tantôt  c'est  un  gendarme  dont  il  arrache  le 
sabre  pour  tomber  en  garde  dans  le  vestibule  même 
de  la  prison. 

Deux  autres  gendarmes  mènent  le  Superbe  à  l'in- 
terrogatoire en  voiture;  il  joue  si  vigoureusement 
des  pieds  et  des  mains  que  le  voilà  sautant  par  la 
portière  et  allant  se  tapir  dans  les  décombres  d'une 
maison  démolie.  On  ne  peut  l'en  tirer  qu'après  un 
siège  en  règle. 

Cette  fois  encore  la  justice  bordelaise  use  d'une 
indulgence  surprenante  ;  et  le  Superbe  en  est  quitte 
pour  quatre  mois  de  détention. 

Au  sortir  des  cachots,  Chodruc  va  respirer  à  bord 
d'un  bâtiment  corsaire ,  sur  lequel  il  fait  une  croi- 
sière en  amateur.  Il  ne  revient  au  port  que  pour  se 
brouiller  de  nouveau  avec  la  gendarmerie.  Paris  lui 
paraît  devoir  être  un  séjour  moins  dangereux  ;  là, 
de  nouvelles  incartades  lui  font  bientôt  donner  pour 
logement  l'Abbaye.  De  guerre  lasse  ,  il  accepte  un 
ordre  d'embarquement  pour  l'escadre  de  Bruix,  à 
Brest  ;  mais,  en  chemin,  il  tourne  à  gauche,  et  va  re- 
joindre les  Chouans  avec  les  cinq  cents  francs  que 
Fouché  lui  avait  donnés  pour  indemnité  de  route. 

La  pacification  complète  de  la  Bretagne  et  de  la 
Vendée  ne  permet  pas  au  Superbe  d'exercer  beau- 
coup de  bravoure  sur  ce  nouveau  terrain.  Force  lui 
est  de  rentrer  dans  ses  foyers  avec  un  passe-port  du 
général  Hédouville.  Mais  il  est  trop  connu  à   Bor- 


CHODR.UOD1  CLO 

d'eaux,  et  Fouché  ne  veut  point  se  laisser  mystifier 

deux  t'ois.  On  reprend   le  Superbe,  on   le  dirige  Sur 

\  meennes ,  puis    sur    Bicetre,  d'où    la    Restauration 
seule  put  le  l'aire  sortir. 

Au\  Ccnt-Jours,  il  se  jette  dans  la  Vendée.  Son 
dernier  duel  l'y  attendait. 

Un  Larochejaequelein  ,  son  compagnon  d'armes, 
le  traite  de  roturier  : 

«  Je  m'en  lais  gloire,  répond  Chodruc.  Je  me 
bats  pour  mon  roi,  et  non  pas,  comme  vous,  pour 
un  morceau  de  parchemin.  » 

Puis,  il  force  son  compagnon  d'armes  à  se  ren- 
dre sur  le  terrain,  et  il  le  tue.  —  Quelle  leçon  de 
principes!  là  quel  théâtre  bien  choisi  pour  la 
donner  ! 

Du  reste,  cette  rencontre  devait  être  aussi  fatale 
au  roturier  qu'au  noble.  Les  Larochejaequelein  de- 
mandèrent justice  au  roi,  et  le  bouillant  défenseur 
de  la  Légitimité  lut  condamné  ù  ne  rien  recevoir  de 
cette  Restauration  pour  laquelle  il  avait  t'ait  tant 
de  coups  de  tête. 

11  a  beau  provoquer  le  colonel  Kabvier  au  restau- 
rant et  le  blesser  à  l'épaule  sans  lui  laisser  le  temps 
d'avaler  son  potage  ; 

11  a  beau  voir  Peyronnet,  son  ancien  compagnon, 
devenir  garde  des  sceaux  ; 

La  manne  officielle  ne  tombe  pas  pour  lui. 

On  Lui  offre,  il  est  vrai,  l'epaulettc  de  comman- 
dant de  gendarmerie.  Mais  elle  parait  trop  mesquine 

à  cet  ancien  entonecur  de  gendarmes.        H  veut  être 


94  CHODRUC-DUCLOS. 

-colonel,  et  même  général,  au  dire  de  certains.  On 
le  laisse  marchander,  on  le  laisse  s'user,  se  froisser, 
s'aigrir  au  milieu  des  humiliations  et  des  déceptions 
qui  attendent  à  Paris  plus  d'un  pétitionnaire.  Et  si 
Chodruc  menace,  la  police  de  M.  Decazes,  encore 
un  enfant  de  la  Gascogne,  est  là  pour  lui  prouver 
qu'elle  saura  suivre  l'exemple  de  Fouché. 

C'en  est  fait  alors.  Notre  solliciteur  crache  sur 
l'humanité.  Il  vivra  désormais  en  cynique.  Le  Su- 
perbe ne  sera  plus  que  l'Homme  à  la  longue  barbe 
du  Palais-Royal ,  car  c'est  au  Palais-Royal ,  c'est  au 
centre  même  de  l'élégance  parisienne  de  son  temps, 
que,  nouveau  Diogène,  il  étalera  ses  haillons,  c'est 
là  que  sa  dégradation  physique  insultera  publique- 
ment à  l'ingratitude  de  ses  amis  du  pouvoir. 

Dès  lors,  son  chapeau  et  ses  vêtements  devinrent 
petit  à  petit  ceux  du  portrait  que  j'ai  décrit  en  com- 
mençant. Sa  redingote  passa  successivement  du  bleu 
au  violet,  du  violet  au  gris  poussière,  et  du  gris  au 
noir  de  crasse.  En  i83o,  les  lambeaux  qui  le  cou- 
vraient étaient  attachés  avec  des  ficelles  ;  les  feuilles 
de  papier  chargées  de  boucher  les  trous  jouaient 
d'assez  mauvaise  grâce  le  rôle  de  crevés  dans  le 
costume  de  ce  nouveau  don  César  de  Bazan. 

A  dix  heures  du  soir  en  hiver  ;  à  minuit,  en  été, 
Chodruc  quittait  sa  promenade  favorite  pour  se 
perdre  dans  les  ruelles  immondes  sur  lesquelles  se 
dresse  aujourd'hui  le  grand  hôtel  du  Louvre.  Il  en- 
trait dans  un  hôtel  du  dernier  ordre,  jetait  sans  dire 
un  mot  sa  pièce  de  vingt  sous  sur  la  table,  prenait 


CHODS DC-DUCLO 

une  chandellt  el  montait  à  une  chambre  dont  il  re- 
filant d'ouvrir  la  porte  à  qui  que  ce  lut.  De  Jeux  à 
quatre  heures  de  l'après-midi,  selon  la  saison,  il  se 
lésait,  descendait,  remettait  la  cle  aussi  .silencieuse- 
ment que  la  veille,  et  allait  s'attabler  chez  une  frui- 
tière du  voisinage  OÙ  il  proportionnait  son  appétit 
au  contenu  de  sa  bourse.  Puis,  il  allait  digérer  au 
faubourg  Saint-Germain,  et  revenait  invariablement 
au  Palais-Royal. 

Si  rude  et  si  abject  que  lût  le  momie  au  milieu 
duquel  vivait  Chodruc,  on  y  redoutait  sa  malpro- 
preté, son  mutisme,  ses  colères  parfois  terribles, 
le  sans-taçon  avec  lequel  il  vaguait  souvent  tout  nu 
dans  l'hôtel  où  il  passait  la  nuit.  Dans  deux  bouges 
de  la  rue  Picrrc-I  .escot,  l'hôtel  de  France  et  l'hôtel 
de  Lyon,  on  se  vit  obligé  de  recourir  à  la  force 
publique  pour  lui  faire  changer  de  domicile.  L'hôtel 
de  Verdun  fut,  je  crois,  sa  dernière  demeure. 

Au  Palais-Royal,  les  promeneurs  et  les  marchands 
soutiraient  plus  encore  que  les  habitants  de  la  rue 
Pierre-I  .escot.  I  .a  pudeur  publique  invoqua  la  rigueur 
de  l'autorité.  Efl  r8a8,  après  cinq  années  de  pro- 
menades, l'Homme  à  la  barbe  parut  deux  fois  sur  les 
lianes  de  l.i  police  correctionnelle.  (  )n  apprit  alors, 
non  sans  ctonnement,  que  ses  tantes  de  la  Réole  lui 
avaient  laissé  douze  cents  francs  de  rentes,  et  qu'il 
possédait  uwc  petite  ferme  sur  les  bords  vie  la  (  ia 
ronne,  sans  préjudice  de  ce  que  lui  donnaient  ses 
anciens  amis  du  noble  faubouru. 


()6  CHODRUC-DUGLOS. 


Un  côté  caractéristique  du  caractère  de  Duclos, 
c'est  que  ;  s'il  ne  rougissait  pas  de  demander ,  il 
s'indignait  de  ce  qu'on  lui  offrît. 

Les  personnes  compatissantes  qui  croyaient  lui 
devoir  une  charité  se  voyaient  repoussées  par  un  : 
«  Je  ne  reçois  rien,  » —  ou —  «  Gardez  votre  argent, 
j'en  ai  peut-être  plus  que  vous.  » 

Aux  juges  qui  l'interrogeaient ,  il  se  contentait  de 
répondre  : 

«  Mes  moyens  d'existence!  J'emprunte  à  ceux  que 
je  connais  et  qui  savent  que  je  pourrai  leur  rendre... 
La  pudeur!  Je  n'y  ai  jamais  porté  atteinte.  Chaque 
jour,  avant  de  sortir,  je  répare  mes  vêtements.  De- 
puis cinq  ans,  je  n'ai  pas  découché.  Ce  n'est  pas  là 
être  un  vagabond.  » 

Ce  qui  ne  l'empêcha  pas  d'être  plusieurs  fois  con- 
damné à  la  prison,  en  1828,  en  1829  et  en  1 836. 

Outre  la  biographie  que  j'ai  citée ,  j'ai  trouvé  des 
notes  sur  Duclos  dans  une  Histoire  des  fous  célèbres 
imprimée  en  i835  et  dans  un  article  de  YEncyclo- 
pédiana.  Ce  dernier  n'a  guère  plus  d'une  page,  mais 
il  est  spirituellement  fait,  et  je  regrette  de  n'en  pas 
connaître  l'auteur;  je  lui  emprunte  ces  dernières 
lignes  : 

Chodruc-Duclos,  qui  avait  vécu  dans  l'intimité  des  hommes 
les  plus  distingués  parmi  ses  compatriotes,  avait-il  jamais  été 
un  homme  d'esprit,  je  l'ignore.  Ce  que  je  puis  dire,  c'est  que 
son  esprit  avait  suivi  sa  fortune,  et  que  ses  rares  discours 
n'étaient  guère  plus  élégants  que  sa  culotte. 

Au  surplus,  il  parlait  peu  ;  par  la  raison  qu'on  ne  lui  don- 
nait pas  le  temps  de  faire  de  longues  conversations,  ses  con- 
tribuables n'ayanv  rien  de  plus  pressé,  après  avoir  donné  leur 


C  lion  RUC-D  UCLO  i.  07 

aumône,  que  de  quitterMCompagnie.il  ne  cherchait  pas 

retenir. 

Le  Palaie-Royal  était  pour  lui  comme  une  grande  toile 
d'araignée  dont  il  était  le  mattre,  et  dont  il  av.iit  calculé  les 
lignée,  le--  arcs  et  les  tangentes,  s.i  vue.  des  plus  perçantes, 
apercevait  d'un  bout  I  l'autre  du  jardin  lea personnes  qu'il 
avait  constituées  ses  tributaires;  il  calculait  sur-le-champ  le 
circuit  et  les  évolutions  qu'il  avait  à  faire  pour  tomber  sur 
elles  à  l'i m proriste  et  sans  qu'elles  pussent  l'éviter.  Son  mot 
était  :  1  Prêtez-moi  une  petite  pièce  ;  l'ai  besoin  de  prendre  un 
bouillon.  » 

On  a  déjà  raconte  que  ChodniC-Dudos,  apercevant,  en  1 
pendant  les  trois  journées,  un  combattant  qui  visait  des 
Suisses,  prit  un  fusil,  le  chargea,  et.  donnant  une  leçon  de  tir 
au  maladroit  plébéien,  tua  un  Suisse,  par  manière  d'exemple. 
Puis  remit  le  fusil  aux  mains  qui  le  lui  avaient  confié,  en  di- 
sant :  1  Voilà  la  manière  de  s'en  servir;  je  vous  le  rends  parce 
que  ce  n'est  pas  mon  opinion.- 

Cette  anecdote  inventée  exprime  assez  bien  l'attitude  de 
cette  espèce  de  lazsarone  devenu  indifférent  à  tout  ce  qui 
passionnait  la  foule  autour  de  lui,  mais  en  qui  devait  sur- 
vivre, quoique  comprimé,  le  goût  des  exercices  où  il  avait 
excellé. 

En  terminant,  je  m'aperçois  que  je  n'ai  pas  tou- 
ché un  mot  cfune  correspondance  amoureuse  publiée 

Jans  la  biographie  dont  j'ai  parle  des  le  commence* 

ment  de  cette  notice.      -  En  tout,  je  n'v  compte  que 
cinq  lettres   assez  médiocres,  toutes   relatives  à 
querelles   de  famille,  à  des  pertes   de  jeu.   Nul  frag- 
ment ne  peut  mieux  que  celui-ci  taire  juger  du  ca- 
ractère et  du  style  de  Chodruc.  Il  dépeint  sa  rentrée 

de  \i\e  force  dans  li  maison  maternelle  : 

...Je  frappe;   le  bon  chien    de  garde  répond  et  MmbleaTC 
le  domestique   d'aller  ouvrir,    .le    trappe.    1e  trappe.  1e  frappe  ; 


*)8  CHODRUC  -  DUGLOS. 

point  on  ne  vient  ouvrir  :  je  me  méfie  de  tout,  et  sors  de  de- 
vant la  porte,  semblant  croire  que  madame  ma  mère  n'est  pas 
encore  rentrée;  et  cependant  je  ne  doutais  de  rien.  Je  m'a- 
chemine vers  Tourny,  et  là,  je  me  livre  à  bien  des  idées  :  je 
m'arrête  à  celle  de  revenir  à  la  charge,  et  si  l'on  ne  m'ouvre 
la  porte,  à  l'enfoncer.  Très-résolu,  je  marche  à  grands  pas;  je 
frappe  de  nouveau;  un  voisin  officieux,  pour  épargner  ma 
peine,  médit  qu'il  n'y  a  personne;  qu'on  est  parti.  Je  ne  ré- 
ponds point,  je  frappe  encore  pour  la  dernière  fois;  j'essaye 
si  la  porte  est  enfonçable  :  je  trouve  beaucoup  de  résistance; 
mais  comptant  sur  ma  force,  je  vois  un  moyen  de  réussir, 
c'est  de  me  fracasser  contre  la  porte  ou  de  fracasser  la  porte. 
Je  traverse  la  rue  bien  directement  devant  l'endroit  qui  m'of- 
îrait  le  plus  beau  jeu  ;  et  là,  prenant  ma  course  avec  la  vio- 
lence que  vous  me  connaissez,  je  me  précipite  sur  la  porte,  je 
l'enfonce  et  tombe  avec  elle,  sans  heureusement  me  faire  au- 
cun mal;  je  l'arrange  ensuite  du  mieux  que  je  peux,  et  me 
couche... 

Par  tout  ce  qui  précède,  le  lecteur  a  déjà  jugé  Cho- 
druc-Duclos.  La  force  et  le  courage  qu'il  eût  pu  si 
glorieusement  employer  dans  un  temps  où  l'on  se 
tenait  partout  furent  dépensés  sottement  et  inutile- 
ment par  lui  au  milieu  d'un  monde  de  viveurs  peu 
délicats  ;  pour  comble  de  disgrâce,  il  ne  put  se  faire 
prendre  au  sérieux  par  le  parti  pour  lequel  il  avait 
lutté  si  bruyamment.  Dès  lors,  partisan  méconnu, 
viveur  ruiné,  il  chercha  l'ostentation  dans  la  misère, 
«comme  il  l'avait  autrefois  cherchée  dans  le  luxe. 
C'est  un  faux  cynique,  car  il  fut  cynique  par  dépit, 
et  non  par  vocation. 


PIERRE 


ri  ERF  E    LE    GR  A\  D 


On  assure  qu'entrant  à  l'improviste  àans  la  cabine 
d'un  capitaine  de  navire,  Pierre  le  (i  ranci  le  vit  ca- 
cher un  livre  sous  la  table,  Il  voulut  pénétrer  le 
motif  de  cette  manœuvre,  et  il  découvrit  que  le  ca- 
pitaine craignait  de  l'offenser  en  laissant  voir  une 

notice    OÙ    les    Russes   étaient     représentés    comme 
canal  le  dé  taire  d'excellentes  choses,  mais  à  la  ççn- 

■  i)  d'étnB  bien  battus  des  la  moindre  faute. 

Loin  de  voir  une  impertinence  dans  ce  jugement,, 

le  c/ar   aurait   déclaré    qu'il    contenait    v.ne    '^wnde 

\  enté. 

L'histoire  semble  digne  de  foi    m  on  examine  de 

i  la  conduite  du  souverain   qui    en    est    le  héros, 

Pierre  le  Grand  eui  affaire  à  un  peuple  sauvage,  via 
il  duquel  la  douceur  eût  paru  faiblesse.  Aussi  son 
on  poin.  canne  peuvent-ils  être  consi- 

dérés comme  ses  trois   grands   instruments  de  ci\i- 

Sur  une  fausse  dénonciation  de  MerunkolT,  Pierre 
frappe  l'architecte  Le  Blond,  qui  a  la  faiblesse  d'eu 


IOO  PIERRE     LE     GRAND. 

mourir  de  honte,  bien  que  le  czar,  revenu  ensuite 
de  son  erreur,  ait  saisi  le  dénonciateur  au  collet  et 
l'ait  rudement  frotté  contre  une  muraille. 

Après  la  bataille  de  Pultawa,  il  rosse  un  de  ses 
officiers  qui  parlait  mal  de  Charles  XII. 

A  la  prise  de  Narva,  il  soufflette  le  comte  de  Horn, 
en  l'accusant  d'avoir  fait  répandre  trop  de  sang  par 
une  résistance  inutile. 

Au  milieu  des  Strélitz  conjurés  pour  l'assassiner, 
il  frappe  à  coups  de  poing  et  le  chef  des  conjurés  et 
le  capitaine  de  sa  propre  garde,  venus  trop  tard,  à 
son  gré,  pour  le  dégager. 

Il  se  lève  de  table  pour  rosser  un  seigneur  russe 
qui  lui  donnait  à  dîner,  parce  que  celui-ci  avoue  que 
sa  maison  était  infestée  par  les  taracanes,  —  scara- 
bées très-communs  en  Russie  et  que  le  czar  avait 
en  horreur. 

Il  rosse  son  lieutenant  général  de  police  parce 
qu'il  trouve  un  pont  de  Saint-Pétersbourg  mal  en- 
tretenu. 

Il  rosse  Wolinski,  son  ambassadeur  à  la  cour  de 
Perse,  pour  une  faute  que  celui-ci  n'avait  point  com- 
mise. Ayant  ensuite  reconnu  son  erreur,  il  s'en  ex- 
cuse ainsi  :  «  Très-fâché,  Wolinski  !  mais  vous  mé- 
riterez bien  cette  petite  correction  quelque  jour,  et 
alors  faites-moi  souvenir  que  vous  avez  du  crédit.  » 

Et  comment  Wolinski  se  serait-il  plaint,  quand  la 
même  infortune  était  échue  au  fastueux  Menzikoft 
lui-même,  à  Menzikotf  son  favori,  auquel  le  czar 
confiait  le  soin  de  le  représenter  près  des  cours 
étrangères.  Il  avait  beau  être  en  grande  tenue,  dans 


PI  i  i<  i<  i      Ll      Gît  AU  D.  IOI 

son  carrosse   «i   six  chevaux,  au    milieu  d'une    nuée 

de   pages  et  de  chambellans,  —  si  le  maître  était 

mécontent,  il  fallait  bien  vite  descendre  pour  accep- 
ter publiquement  une  ration  de  coups  de  canne, 
puis  remonter  en  voiture  avec  la  même  sérénité  que 

s'il  avait  reçu  des  compliments. 

Quelquefois  la  canne  opérait  sur  les  masses. 

Ainsi,  le  Sénat  avait  ordre  de  s'assembler  tous  les 
jours  dès  huit  heures  du  matin  pour  expédier  les 
affaires  de  l'empire.  Un  jour,  Pierre  le  Grand  arrive 
de  voyage  à  ['improviste,  et  ne  trouve  personne  en 

séance.  Les  sénateurs,  trop  confiants  en  l'absence 
du  maître,  dormaient  la  grasse  matinée.  11  les  fait 
quérir  sans  délai,  et  se  tenant  à  la  porte,  il  distribue 
à  chacun  dès  l'entrée  une  volée  terrible. 

Un  seul  sénateur,  âgé  et  infirme,  averti  par  les 
sentinelles,  échappe  en  criant  d'une  voix  suppliante  : 

m  Père,  si  tu  me  frappes  comme  les  autres,  je  suis 
Ufl  homme  perdu.  » 

Enfin,  n'oublions  pas  que  le  czar  battit  le  chef  de 

ses   cuisines  pour  avoir  laissé    manger  un    morceau 

de  son  fromage  favori,       le  fromage  de  Limbourg, 
qu'il  avait,  en  bon  ménager,  pris  soin  de  mesurer 

avec  un  compas  après  son  repas  de  la  veille. 

la  canne,  qui  jouait  un  rôle  si  actif,  portait 
le  nom  de  DubitlH    en  russe  :  gTÛS  bâton  ■  (l'était  un 

gros  jonc  à  pomme  d'ivoire,  qui  devait  rudement 
frapper  lorsqu'il  était  manœuvré  par  un  homme  de 

si\  pieds  trois  pouces  comme  Pierre  le  (  iiaïui.  A' 


]Q2  PIERRE     LE     GRAND. 


sa  mort,  elle  fut  placée  au  musée  de  l'Académie,  à 
côté  des  habits  qu'il  portait  d'ordinaire. 

La  vue  de  cet  instrument  rappelait  plus  d'un  sou- 
venir désagréable  aux  visiteurs.  Aussi  Stœhlin  ra- 
conte comment,  se  promenant  un  jour  au  musée  ,  il 
entendit  Velten,  le  cuisinier  en  chef  dont  nous  ve- 
nons de  parler ,  dire  au  conservateur  Schumacher  : 
«  Mon  gendre,  vous  devriez  bien  mettre  cet  instru- 
ment de  côté  et  ne  pas  le  montrer,  car  ceux  qui  le 
voient  tremblent  qu'il  ne  danse  sur  leur  dos,  comme 
il  a  fait  souvent  sur  le  mien.  » 

De  semblables  corrections  n'avaient  d'ailleurs  rien 
de  déshonorant  pour  la  dignité  nationale.  Les 
Russes  n'en  mouraient  pas  comme  ce  pauvre  Le- 
blond.  Puis,  le  czar  faisait  souvent  luire  un  rayon 
de  soleil  après  l'orage.  C'est  ainsi  qu'après  avoir 
bâtonné  son  lieutenant  de  police,  il  l'invitait  à  pren- 
dre place  à  ses  côtés  dans  sa  carriole,  lui  disant 
avec  bonté  :  Sadiss,  brat!  (assieds-toi,  frère  P 

Une  fois  en  vie,  Pierre  le  Grand  fut  las  de  châtier 
de  sa  propre  main.  Il  éprouva  le  besoin  de  s'adjoin- 
dre un  homme,  je  devrais  dire  un  bâton.  Il  jeta  les 
yeux  sur  un  capitaine  nommé  Sinœwin  qui  avait 
pris  deux  frégates  au  commencement  de  la  guerre 
avec  la  Suède.  Nommé  contre-amiral,  doté  d'une 
gratification  de  dix  mille  roubles,  quelle  ne  fut  pas 
la  joie  de  ce  vaillant  marin  lorsque  le  czar  daigna 
lui  dire  : 

«  Je  te  fais  mon  confident,  et  je  te  chargerai  de 
punir  ceux  qui  manqueront  à  leur  devoir.  » 


P1ERR1     il      SRAND. 

Comme  |a  chaîne  n'était  pu  une  sinécure.  Pierre 

ne  tarde  pas  a  dire  à  son  confident  : 
«  Nous  dînerons  demain  chez  un  seigneur  qui 

Commis  des  exactions.  Pendant  le  repas,  tu   le  que- 
rellent   SOUS  le   premier  prétexte   \enu,  et  tu  ne  le 
lâcheras  pas  sans  lui  avoir  appliqué  cinquante  coi 
de  bâton...  pas  un  de  moins  !  » 

L'amphitryon,  rossé  aussi  rigoureusement  que  L 
programme  le  voulait,  se  traîne  aux  pieds  du  maître; 

il  lui  demande  justice. 

««   Pourquoi  as-tu  rançonné  telle  et  telle  \ille 
contente  de  répondre  celui-ci,  tu  n'as  que  ce  que  tu 
mérites.  Sinœwin  a  bien  lait.  Trinque  avec  lui,  cm  - 
brassez-vous...  et  sois  plus  sa^c!  » 

Pierre  le  Grand  donnait  parfois  à  ses   corrections 

un  vrai  prologue  de  comédie. 

Quelques  princes  de  sa  cour  dépensaient  au 
de  leurs  revenus.   Il  en  lait  venir  un  dans  son  c1 
net:  il  lui  demande  amicalement  à  quel  chiffre  mon- 
tait   sa    dépense    annuelle.    Surpris,    le    dissipât* 
déclare  ne   pouvoir  répondit   bien  au   juste,  mais  il 
propose  de  consulter  son  intendant. 

«  Tu  ne    sais  donc  pas,  dit    Pierre,  combien    il  tr- 
iant d'argent  .  Je  t'aurais  cru  plus  de  bon  sen   .  M 
n'importe!  Yovons   si  nous   ne   pourrions  pas  en 
nous  taire  le  calcul.  Quelques  centaines   de  POUh 

de  plus  ou  de  moins  ne  seront  pas  iutc  affaire 

El  voilà  le  car  détaillant  le  budget  \\^y  chap 
demandant  successivement  ce  que  coûtent  les  éqol 

pages,  les  domestiques,  les  habits  et    les  récepl 


104  PIERRE     LE     GRAND. 

de  son  sujet.  Une  fois  son  addition  faite,  —  le  total 
en  était  considérable,  —  il  opère  de  même  pour  les 
revenus  et  arrive  à  un  chiffre  inférieur  de  plus  de 
moitié... 

«  Tu  me  trompes  ou  tu  pilles  mes  caisses  !  s'écrie- 
t-il  aussitôt  en  le  prenant  aux  cheveux.  » 

Après  l'avoir  bien  bâtonné,  il  le  renvoie  avec  cette 
péroraison  : 

«  Va-t'en,  et  fais  rendre  compte  de  la  même  ma- 
nière à  ton  intendant.  Apprenez  tous  deux  que  la 
dépense  ne  doit  pas  excéder  la  recette  et  que  qui- 
conque vit  aux  dépens  d'autrui  est  un  voleur.  » 

N'exagérons  pas  cependant.  Dubina  se  reposa  en 
certains  jours.  —  Dans  ses  moments  de  bonne  hu- 
meur, Pierre  variait  le  mode  du  châtiment.  Son 
ami  Menzikoff  l'éprouva  d'une  façon  assez  comique. 

Le  czar  se  reposait  à  Cronstadt  et  il  avait  donné 
à  sa  sentinelle  l'ordre  de  ne  laisser  entrer  personne. 
Menzikoff  se  présente.  On  oppose  la  consigne,  et 
comme  il  veut  passer  outre,  le  factionnaire  fait  mine 
de  le  repousser  à  coups  de  crosse.  Menzikoff,  fu- 
rieux, demande  qu'il  soit   fait  justice  de  l'insolent. 

«  Connais-tu  ce  seigneur  ?  dit  Pierre  à  la  senti- 
nelle. 

—  Oui,  sire...  c'est  Menzikoff. 

—  Est-il  vrai  que  tu  as  voulu  lui  donner  des  coups 
de  crosse,  et  pourquoi? 

—  Parce  qu'il  prétendait  entrer  malgré  l'ordre  de 
Votre  Majesté. 

—  Très-bien  !  Qu'on  apporte  trois  verres  d'eau- 


PIERRE    LE    GRAND. 

de-vie  1...  Tenez,  Menzikoff,  buvez  à  l.i  santé  de  ce 
brave  que-  }e  Eus  sous-officier.  ■ 
Le  favori  boit  et  croit  en  être  quitte. 
Encore    un   verre,   Menzikoff!    Rebuvez    à   la 
santé  de  ce  sous-officier  auquel    je  donne  le  grade 

tic  lieutenant,    a 

11  reboit  encore  en   taisant  la  grimace. 

«  Allons,  un  troisième  verre  !  fait  l'impitoyable  au- 
tocrate,—  portez  toujours  la  santé1  du  lieutenant; 
je  le  fais  capitaine.  —  Puis,  allez  le  taire  équiper 
Conformément  a  son  nouveau  grade.  Et  que  dans 
trois  jours  il  puisse  paraître  décemment  devant 
moi  !...  Encore  un  mot.  Si  jamais  vous  vous  avisez 
de  chercher  à   molester  un    homme   qui    a    lait    son 

devoir,  ceci,  et  le  czar  montrait  Dubina,  -  ceci 
VOUS  apprendra  le  vôtre.   » 

De  tous  les  actes   de   ce  grand    justicier,    le    plus 
étrange  est  certainement  la  condamnation  de   la  com- 
tesse   Hamilton.  Suédoise  d'origine,   dame    d'hon 
neur  de  l'impératrice,  la  comtesse    Hamilton  avait 

toujours  été   traitée    par    le    c/ar   avec   beaucoup   de 

bienveillance;  elle  passait  même  pour  avoir  été  son 

amie.  Peut-être  se  tia-t-elle  trop  à  une  ta\eur  paSSS 
gère!...  En  tous  cas,  aucune  sollicitation  ne  put  lui 
éviter  (fenCOUrir  la    peine    capitale     pour    un     triple 

infanticide. 

Le  jour  de  l'exécution,  la    coupable    paru!    devant 

e  peuple.  Yctue  ^.\\\n<:  robe  de   soie  blanche    garnie 

de  rubans  noirs,  coquetterie  dernière  I         elle  fut 

conduite  au  supplice. 


1()(>  PIERRE     LE     GRAND. 

L'empereur  vint  prendre  congé  de  la  coupable,  et. 
il  lui  dit  en  l'embrassant  :  «  Je  ne  puis  violer  les  lois 
pour  te  sauver.  Supporte  ton  supplice  avec  courage 
dans  l'espérance  que  Dieu  te  pardonnera  tes  péchés. 
Adresse-lui  ta  prière  avec  un  cœur  contrit.   » 

M1I('  Hamilton  se  mit  à  genoux,  pria,  et  on  lui 
trancha  la  tête,  le  czar  s'étant  détourné. 

Tel  est  le  récit  fait  par  Stœhlin,  d'après  un  témoin 
de  l'exécution  qui  était  Vœtius,  menuisier  de  la 
cour,  chargé  de  dresser  l'échafaud. 

L'historien  édité  par  le  prince  Galitzin  ajoute 
que  Pierre  ramassa  la  tête  tombée,  la  baisa,  détailla 
en  véritable  anatomiste  les  veines  du  col  à  ceux  de 
sa  suite,  puis  la  réunit  au  tronc  après  un  second 
baiser. 

Cette  funèbre  parade  n'eût  peut-être  jamais  eu  lieu 
si  la  comtesse  Hamilton  eût  ménagé  la  réputation 
de  l'impératrice  mieux  que  la  vie  de  ses  propres  en- 
fants. Mais  elle  avait  été  précédemment  convaincue 
de  dire  que  l'impératrice  s'enivrait,  et  ce  délit  lui 
avait  déjà  valu  les  batogues. 

Comme  on  a  le  droit  de  ne  pas  savoir  ce  qu'était 
le  supplice  des  batogues,  j'ajouterai  qu'il  consistait 
en  ceci  :  —  On  s'étendait,  face  contre  terre,  et  deux 
exécuteurs  tenant  la  tête  et  les  pieds  du  patient  entre 
leurs  genoux,  frappaient  le  corps  à  coups  de  ba- 
guettes jusqu'à  ce  qu'il  devînt  bleu.  On  usait  parfois 
quarante  à  cinquante  baguettes  en  une  séance,  car 
elles  se  cassaient  souvent. 

Ce  châtiment  qui  permettait  de  conserver  la  che- 


P1ERR1     i   >     CRAN IX 

mise,  était  réservé  aux  prêtres,  à  l'armée  et  aux  ; 
sonnes  de  distinction. 

Nous  venons  de  voir  un  exemple  singulier  Je 
l'amour  du  czar  pour  la  science.  Son  désir  d'ins- 
truire la  nation  russe  était   si  vif  qu'il   eût  appris 

tous  les  métiers,        et  il  en  savait  beaucoup,  — pam 

les  naturaliser  ensuite  dans  ses  immenses  po 
sions.  Tout  ce  qui  se  rattachait   .1  la    chirurgie  lai 

inspirait   surtout    un    vif   intérêt.    Il    pratiquait    i 
saignées;    il   lit    même    la    ponction    à    une    hvdm- 
pique. 

Les  exploits  d'un  bateleur  qui  arrachait  les  dent  . 
avec  la  pointe  d'un  sabre  lui  causèrent  un  tel  en- 
thousiasme qu'il  voulut  prendre  leçon  :  il  en  pro 
si  bien  que,  par  la  suite,  il  lit  courir  plus  d'un  dan- 
ger aux  mâchoires  des  personnages  qui  l'accompa- 
gnaient. 

Il  \  eut  cependant  un  Russe  qui  dut  peut-être  ta 
vie  à  ces  velléités  d'opérateur...  Il  s'était  attiré  le 
courroux  de  l'empereur  et  se  rendait  au  palais,  non 
sans  grande  appréhension,  lorsqu'il  lui  prit  Pidét 
d'entrer  en  couchant  sa  joue  sur  la  main  comme  s'il 
eût  eu  une  grande  y.i^c  de   dents.  Le  bâton  Lm 

rial,     qui     était    déjà    levé,     s'abaissa    devant    C( 
teinte  haï  die. 

«  Qu'est-ce 

—  Ah!  sire...  depuis  hier...    la  plus    forte  rage  Je 

dents. 

Est-elle  creuse    taule  c/av  visiblement  ad 


JOS  PIERRE     LE    GRAND. 

—  Elle  est  gâtée  et  me  cause  souvent  de  la  dou- 
leur. 

—  Qu'on  m'apporte  mes  instruments  !  » 
L'histoire  ajoute  que  le  pardon  suivit  de  près  l'ex- 
traction de  cette  innocente  molaire. 

Le  procédé  s'ébruita  et  plus  d'un  coupable  inquiet 
de  son  sort  voulut  y  recourir.  Mais  toutes  les  réé- 
ditions de  la  même  scène  n'eurent  pas  un  égal  suc- 
cès. Un  certain  Alsufief,  dénoncé  pour  désobéis- 
sance aux  ordres  impériaux,  crut  échapper  en  exhi- 
bant sa  dent  creuse  et  en  entendant  son  empereur 
demander  ses  instruments,  mais  le  czar  choisit  cette 
fois  la  dent  la  plus  forte,  la  plus  saine,  et  il  la  tour- 
menta de  telle  sorte  qu'il  souleva  trois  fois  le  pa- 
tient au  bout  du  poignet,  avec  la  vigueur  d'un 
maréchal  de  village. 

Le  tour  de  la  dent  fut  aussi  joué  par  PolbojarofT, 
valet  de  chambre  du  czar,  mari  malheureux  d'une 
femme  acariâtre  et  galante.  Un  jour,  son  chagrin 
était  si  visible,  que  le  czar  en  demandait  la  cause. 
PolbojarofT  eut  l'idée  diabolique  de  prétexter  qu'il 
souffrait  pour  sa  femme  en  proie  au  plus  terrible 
mal  de  dents. 

Pierre  saisit  avec  empressement  cette  occasion  de 
taire  une  nouvelle  prouesse.  Il  court  armé  de  son 
pélican  chez  M"lc  PolbojarofT,  la  couche  par  terre  et 
lui  extirpe  deux  dents  indiquées  par  l'époux  vin- 
dicatif, qui  répond  froidement  aux  injures  de  sa 
femme  : 

«  Cet  emportement   prouve   combien    votre  mal 


PIERRE     il      '■  k  a  H  i».  IO9 

était   vit".    Toutes    les    fois    qu'il    recommencera,    je 

prierai  le  czar  de  renouveler  cette  habile  opéra- 
tion. » 

Mais  la  femme  ne  se  tut  pas  pour  cela,  et  le  c/ar, 

instruit  par  elle  de  la  supercherie,  chargea  la  ter- 
rible Duhina  d'enseigner  à  Polbojarofl  plus  de  res- 
pect pour  l'art  dentaire. 

Pierre  le  Grand  était  vraiment  trop  autocrate  pour 
laisser  au  pouvoir  religieux  une  prépondérance  qui 
avait  contrarie  ses  prédécesseurs.  11  se  refusa  donc 
a  remplacer  le  patriarche  de  L'Eglise  russe,  et  comme, 
dans  un  synode,  on  le  pressait  de  pourvoir  à  cette 
Vacance,  il  se  frappa  la  poitrine  en  criant  : 

«  Le  voilà!  votre  patriarche!  » 

Les  popes  pliaient  devant  cette  volonté  de  ter. 
mais  non  sans  laisser  échapper  aucune  occasion  de 
réagir  Contre  elle.  Les  miracles  leur  coûtaient  peu 
.ui  besoin  pour  passionner  L'esprit  public.  Ainsi  , 
lorsque  Pierre  le  Grand  voulut  favoriser  Pétersbourg, 
Sa  ville  nouvelle,  au  détriment  de  Moscou  .  la  vite 
sainte,  une  vierge  peinte  dans  une  église  r.:.uve  se 
mit  à  pleurer.  On  crie  au  prodige.  Le  peuple  ac- 
court en  foule,  répétant  que  la  vierge  sainte  s'en- 
nuie horriblement  loin  de  Moscou.  Pierre'  se  trou- 
vait au  canal  de  Ladoga.  Prévenu  par  courriel-,  il 
marche  toute  la  nuit;  il  arrive,  conduit  par  les 
popes  jusqu'aux  pieds  de  L'image  miraculeuse.  Apres 

L'avoir  considérée,  il  donne  ordre  de  l'apporter  dans 

son  palais  et  procède  .1    un  examen   dont    Stiehlin    a 


I  IO  PIERRE     LE     GRAND. 

conservé  tous  les  détails,  d'après  un  témoin  irrécu- 
sable, Cormidon ,  intendant  de  la  cour  : 

«  Il  trouva  d'abord  de  très-petits  trous  dans  les  coins  des 
yeux  que  l'ombre  formée  par  l'enfoncement  qui  les  termine, 
rendait  presque  imperceptibles.  L'empereur  retourna  l'image, 
ôta  la  bordure  supérieure  du  cadre,  enleva  de  sa  propre  main 
la  seconde  toile  qui  le  couvrait  par  derrière  et  jouit  du  plaisir 
de  voir  réaliser  ses  soupçons,  en  découvrant  La  source  men- 
songère des  larmes  de  cette  pauvre  image.  C'était  une  petite 
cavité  aux  environs  des  yeux,  pratiquée  dans  l'épaisseur  de  la 
planche;  il  s'y  trouva  encore  quelques  gouttes  de  l'huile  qu'on 
y  avait  mise  précédemment,  et  le  tout  était  recouvert  par  une 
espèce  de  doublure.  Voici  le  trésor!  s'écria  Pierre  le  Grand, 
voici  la  source  des  larmes  miraculeuses.  Alors  il  fit  approcher 
tous  ceux  qui  étaient  présents  pour  donner  plus  d'authenticité 
à  la  découverte,  et  les  assurer  par  leurs  propres  yeux  de  l'arti- 
fice et  de  la  fourberie. 

«  Pour  faire  bien  comprendre  ce  mécanisme  aux  assistants, 
ce  prince  leur  dit  qu'il  était  tout  naturel  que  de  l'huile  figée 
se  conservât  longtemps  sans  couler,  dans  un  lieu  frais,  jus- 
qu'à ce  que  la  chaleur  lui  rendît  la  fluidité;  qu'il  leur  avait 
montré  les  trous  au  travers  desquels  elle  filtrait  en  forme  de 
larmes  par  les  coins  des  yeux,  ce  qui  arrivait  toutes  les  fois 
que  la  flamme  des  lumières  qu'on  mettait  devant  était  proche 
et  avait  échauffé  l'air  qui  l'environnait. 

«  La  découverte  de  cette  supercherie  criminelle,  manifestée 
devant  tant  de  témoins,  causa  beaucoup  de  joie  à  Pierre  le 
Grand.  Il  reprit  sa  tranquillité,  et  dissimulant  son  indignation 
ainsi  que  le  désir  qu'il  avait  de  découvrir  les  auteurs  de  cet 
artifice,  il  se  contenta  pour  le  moment  d'adresser  ces  paroles 
à  l'assemblée  :  «  Vous  avez  tous  vu,  dit-il,  la  source  des  pré- 
«  tendues  larmes  de  l'image  de  la  vierge,  publiez  partout  et 
«  faites  connaître  au  public  ce  que  vous  avez  vu  de  vos  pro- 
«  près  yeux  et  dont  vous  êtes  convaincus.  Détruisez  l'effet  du 
c  présage  insensé  autant  que  malicieux  qui  a  été  tiré  de  cette 
«  imposture  prétendue  miraculeuse,  et  qu'elle  soit  exposée  à 


PIERR]      LE    GRAND.  lit 

une  dérision  générale  Pour  moi,  ie  garde  cette  Image, 
divine,  mais  très-ingénieusement  fabri  [uée,  pour  la  dé| 
■   dans  mon  cabinet  «.les  ai  I 

Cependant  l'empereur,  outré  d'une  pareille  machinai 
et  mortifié  du  présage  ni'avaient  fait  tirer  ces  larnaes  artifi- 
cielles, mit.  en  secret,  tout  en  QBUVre  pour  en  découvrir  l'au- 
teur. Il  y  réussit,  au  bout  «.le  quelque  temps  ct  à  la  suite  de 
plusieui  i  recherches  sourdes.  L'imposteur,  après  avoir  avoue 
toutes  les  circonstances  de  s, m  crime  et  le  motif  qui  l'avait 
tait  agir,  fut  si  sévèrement  châtie,  «pic  personne  ne  se  i  . 
dans  la  suite  d'entreprendre  rien  de  pareil. 

La  papauté  était,  naturellement  aussi,  en  butte 
aux  mauvaises  plaisanteries  de  ce  souverain  peu  or- 
thodoxe. Le  titre  «.le  pape  était  donne  au  chef  de 
ses  soixante  fous  ;  ils  portaient  le  cordon  de  l'Épe- 
ron d'or,  qui  s'acquiert,  comme  on  sait,  à  prix  d'ar- 
gent, et  qui  avait  été  acheté  a  Kome.au  prix  de 
soixante  roubles  pour  chacun. 

I  n  peu  avant  sa  mon,  le  c/ar  tomba  élan-,  une 
mélancolie  profonde  que  les  médecins  cherchèrent 
a  combattre  en  ordonnant  des  divertissements  et  des 
mascarades.  On  organisa  donc  sur  un  pied  grandit 

l'élection  élu  nou\eau  pape  des  tous. 

Cette  parodie  des  cérémonies  romaines  eut  heu 
élans  la  maison  de  Sotof,  le  y-\\^-  défunt,  sur  le  haut 
de  laquelle  on  avail  établi  un  carillon  muni  île  deux 

cloches  ele  bois,  deux  cloches  de  plomb  et  soixai 
quatre  cloches  de  pierre.  La  chambre  d'élection  était 

meublée  <\\-u  trône  .1    six  marches  sur  lesquelles  un 
tonneau  était    commis    ù    l.i  garde   de  deux    BacchUS 

qui  avaient   la   permission   de  l'enivrer  el  qui 
usèrent  pendant  huit  jouis.  Autour  du  trône  étaient 


112  PIERRE     LE     GRAND. 

rangées  treize  chaises  percées  occupées  par  treize 
autres  Bacchus. 

Dans  l'autre  chambre ,  où  devait  se  tenir  le  con- 
clave ,  on  avait  dressé  quatorze  loges  séparées  par 
des  nattes.  Au  devant  de  chaque  loge,  pendait  un 
soulier  d'écorce  d'arbre  qui  servait  de  lustre.  Sur 
une  table ,  au  milieu  de  la  chambre ,  un  tonneau 
d'eau-de-vie  et  un  tonneau  de  viande  salée  étaient 
livrés  à  la  discrétion  des  cardinaux  improvisés  pour 
ce  sacré  collège. 

Le  conclave  fut  ouvert  par  une  cérémonie  que  re- 
latent minutieusement  les  anecdotes  éditées  par  le 
prince  Galitzin.  On  ne  me  croirait  point  si  je  n'en 
reproduisais  le  texte  : 

L'empereur  convoqua  tout  le  conclave  pour  le  3  janvier, 
à  deux  heures  après-midi.  Il  s'assembla  dans  la  maison  de 
Butturlin,  et  se  mit  en  marche  vers  celle  de  Sotof  dans  l'ordre 
suivant  : 

i°  Un  maréchal  en  habit  bourgeois,  avec  une  grande  ba- 
guette enveloppée  d'un  drap  rouge; 

2°  Douze  fifres  habillés  en  enfants  de  chœur  du  pape,  habits 
et  parements  rouges,  tenant  chacun  une  cuillère  entourée  de 
petites  sonnettes  ; 

3°  Un  second  maréchal  ; 

4°  Soixante  enfants  de  chœur  ; 

5"  Cent  officiers  de  l'état  civil  et  militaire,  avec  les  lieute- 
nants généraux,  trois  à  trois,  en  habits  ordinaires; 

(5°  Un  troisième  maréchal,  habillé  en  cardinal  avec  un  man- 
teau rouge  garni  de  petit  gris  blanc,  suivi  : 

i.  Du  prince  Fepnin  avec  un  autre  seigneur,  en  habit  ordi- 
naire. 

2.  Des  généraux  Butturlin  et  Gollowin,  le  premier  dans  son 
uniforme,  l'autre  en  cardinal. 


PIERRE    LE    G  i<  \  N  i>. 


3.  l>c  Pierre  l".  en  lurtoul  rouge  avec  un  petit  c » 1 1  c t .  ayant 

.1  v.i  droite  le  prince  Cétar  habille  en  cardinal. 

|.   D'un  nain  en  habit  noir,  tenant  un  rouleau   de  papier   à 
la  main,  mis  comme  le  secrétaire  ecclésiasti.jue. 

'?.  I)e  quatre  rangs  de  cardinaux  en   habits  pontificaux. 
(ï.    I)e    six     bègues,    comme    orateurs   du    pape,  chacun    bé- 
.mt  d'une  manière  différente.  Ils  étaient   admirables    dans 
leur  genre. 

7.  l)e  Bacchus,  plein  de  vin  et  d'esprit-de-vin.  assis  sur  un 
tonneau,  tenant  un  gobelet   d'argent;   derrière  était   un  petit 

Bacchus  qui  lui  tournait  le  dos.  tenant  élevé,  avcc  les  vieux 

m. uns,  au-dessus  de  sa  tête,  un  Bacchui  d'argent  doré.  Ils 
étaient  portés  sur  une  bière  par  leixc  paysans  tOUl  à  lait 
ivres,  tirés,  p,ir  l.i  force,  des  cabarets  pour  assister  a  la  céré- 
monie. 

Devant  le  bière  marchait  un  vieillard  tenant  des  tiges  de 
bois  de  sapin  sc-ches,  qu'un  autre  homme  allumait  de  temps 
en  temps  avec  un  flambeau  pour  représenter  l'encens. 

S.  In  très-grand  tonneau  posé  sur  une  machine  portée  par 
douze  hommes  chauves,  ayant  chacun  une  vessie  de  cochon 
enflée  à  la  main. 

<i.  L'orateur  Zérégof,  en  habit  noir,  manteau  long  et  bon- 
net carré  de  velours  noir  avec  des  pointes  d'argent,  tenant 
une  crosse  en    forme  de  pelle  sur   laquelle  était   un    BaccbUS 

peint. 
10.  Sept  cardinaui  en  habits  pontificaux,  avec  un  Bacchus 

peint  sur   la  poitrine;    en    main   un  livre  de  chansons  à  l'hon- 
neur de  Bacchus. 
L'impératrice  suivait  de  loin,  en   carrosse,  pourvoir  cette 

procession.  On  avait  allumé  dans  toutes  les  rues  vies  tonneaux 
«le  poix. 

\  l'arrivée  de  U  procession  dans  la  cour  de  la  maison,  un 

grand  nombre  vie  Russes  Irappa  a  toutes  lorces  sur  vies  ton- 
neaux \ivles.  ce  qui  lit    un  tintamarre  terrible     I  |      .ardmaux 

furent  introduits  et   enfermés  dans   la  chsmbrc  on, 

avec  une  bonne  sentinelle  a  la  porte. 

L'empereur  resta  jusqu'à  minuit,  cl.  en  se  retirant,  mil  son 


114  PIERRE    LE    GRAND. 

sceau  sur  la  porte,  en  sorte  que  personne  ne  pût  sortir.  Le 
conclave  resta  fermé  de  même,  et  chacun  des  cardinaux  oblige 
de  boire  tous  les  quarts  d'heure  une  grande  cuillère  de  hois 
d'eau-de-vie,  sans  compter  d'autres  boissons. 

Le  lendemain  matin,  à  six  heures,  Pierre  Ier  revint  faire 
ouvrir  les  portes  aux  prisonniers.  Les  cardinaux  passèrent  en- 
suite dans  la  grande  salle  destinée  pour  l'élection,  publièrent 
les  trois  candidats,  en  détaillant  les  qualités  qui  les  rendaient 
recommandables.  Ils  ne  purent  se  réunir  sur  un  seul  sujet, 
on  passa  aux  voix  :  mais  chaque  fois  elles  furent  égales  pour 
les  trois  candidats.  Alors  on  convint  de  les  ballotter,  et  le 
choix  tomba  sur  le  commissaire  des  vivres,  nommé  Strohost. 
qui  fut  tout  de  suite  porté  sur  le  trône.  Plusieurs  cardinaux 
pleurèrent  amèrement  d'avoir  manqué  cette  dignité,  puisque 
le  nouveau  pape  jouissait  de  deux  mille  roubles  d'appointe- 
ments, outre  une  maison  à  Moscou  et  à  Saint-Pétersbourg  et 
autant  de  bière  et  d'eau-de-vie  de  la  cave  de  l'empereur  qu'il 
lui  en  fallait  pour  sa  consommation  et  celle  de  sa  famille. 
Chacun  fut  obligé  de  lui  baiser  la  main  et  la  mule,  sous 
peine  d'une  amende  pécuniaire. 

De  son  côté,  il  distribua  de  l'eau-de-vie  à  tout  le  monde: 
Bacchus  la  tirait  du  tonneau  qui  était  sous  le  trône.  Après 
quoi  on  descendit  le  pape  du  trône,  on  le  mit  dans  le  grand 
tonneau  dont  nous  avons  fait  mention  rempli  de  bière,  dont 
il  versa  à  boire,  à  droite  et  à  gauche,  à  tous  les  assistants. 

On  servit  ensuite  une  grande  table  au  conclave  ;  l'abbesse 
et  ses  trois  assistantes  portèrent  les  plats.  Il  y  en  avait  de 
viande  de  loups,  de  renards,  d'ours,   de  chats,  de  souris,  etc. 

La  simplicité  de  Pierre  le  Grand  était  extrême.  — 
Toute  sa  maison  se  composait  de  douze  jeunes 
gentilshommes  qui  servaient  de  valets  de  chambre 
et  de  douze  grenadiers  de  sa  garde. 

Il  ne  mit  guère  plus  de  quatre  fois  en  sa  vie  un 
habit  de  gala: —  il  gardait  volontiers  son  uniforme, 
en  y  joignant  à  l'occasion  les  accessoires  les  plus 


RI  I   RRI     Il      <,  l<  \  N  l>.  I  l  S 

bi/.ine      C'è       lill       m'en    plcinScn.it.  au  moment 

de  donner  audience  a  un  ambassadeur  polonais,  il 
lit  que  le  froid  était  un  peu  vit'  pour  sa  tête.  Re- 
gardant .1  cote  de  lui.  il  cueillit,  eu  guise  de  calotte, 
l'énorme  perruque  de  son  chancelier  (iolouinc  qui 
resta   ch  iuvc   pendant    toute  la   .séance,    dont     l'eUe: 

devait  être  assez  bouffon. 
Pierre  avait   lui-même  peu  de  cheveux,  Pendant 
campagne  de  Perse,  il  se  les  était  fiait  couper 

et  en  avait  fait  taire  une  petite  perruque  qu'il  gardait 
dans  sa  poche  et  qu'il  mettait  à  l'occasion.  Si  elle 
ne  suffisait  pas.  il  usait  du  procède  relaté  plus  haut 
en  prenant  la  perruque  de  Menschikoff  OU  de  tout 
autre  seigneur  à  sa  portée. 

A  L'occasion,  il  ne  dédaignait  point  les  perruques 
Je  bourgmestre.  A  Dantxick,  un  dimanche,  il  était 

entre  à    l'église  pendant    le   service   divin.    Pour  lui 
taire  honneur,  le  bourgmestre  le  place  à  se- 
au bapC  des MiagistratS  municipaux,  mais  à  peine  le 
CZar  est-il  assis  qu'il  sent  le  froid  tomber  des  VOÛtes 
sur  son  cr.ine  et  qu'il  se  coiffe  sans  façon  de  l'ample 

perruque  de  son  voisin.  Cette  liberté  parut  étrai 
aux  Dantzickois.  Il  tant  ajouter  qu'après  le  sermon. 
Pierre  replaça   la   perruque  où  il   l'avait   prise,  en 

remerciant  par  une  petite  inclination  de  U 

I  es  récits  de  sou  voyage  en  France  me  donnent 

encore    une    dernière    preuve    de    son    sans-fa       ' 

propos  de  perruques.  Arrivé  .!  Pari  .  dan 

tements   qui    lui    avaient    été    préparés, il  ne  voulut 

point  touehei  aux  habits  qui  l'attendaient,  et 


110  PIERRE     LE     GRAND. 

tenta  de  coiffer  une  perruque  à  la  française  après  en 
avoir  rogné  la  moitié  à  grands  coups  de  ciseaux.  Je 
aisse    à  penser  si   le    Paris  de    la    mode   cria   au 
Ta  r tare. 

J'ai  dit  qu'il  avait  pour  pages  une  douzaine  de 
jeunes  gentilshommes.  Sans  leur  donner  de  fonc- 
tions précises,  il  les  pliait  à  tous  les  métiers  :  adju- 
dants, chambellans,  fourriers,  courriers,  ou  valets 
de  chambre.  En  voyage,  le  page  de  service  faisait 
même  les  fonctions  d'oreiller,  et  voici  comment. 
Presque  toujours  le  czar  ne  reposait  que  sur  la 
paille  et  donnait  à  son  page  l'ordre  de  se  coucher 
comme  un  traversin.  «  Dans  cette  posture,  il  fallait 
que  le  malheureux  prît  patience  et  ne  fît  pas  le 
moindre  mouvement.  Car ,  dit  Stœhlin ,  autant  il 
était  gai  après  avoir  reposé ,  autant  il  était  sombre 
et  de  mauvaise  humeur  quand  on  troublait  son 
sommeil.  » 

Vue  sous  certains  côtés,  cette  simplicité  excessive 
touchait  à  la  parcimonie. 

Il  faisait  raccommoder  ses  bas  et  ressemeler  ses 
souliers. 

Sa  voiture  était  une  carriole  à  deux  roues.  Pen- 
dant l'hiver,  il  prenait  de  simples  traîneaux  de  place 
et  se  trouvait  souvent  obligé  d'emprunter  au  pre- 
mier passant  pour  payer  le  cocher. 

Il  était  parrain  de  presque  tous  les  enfants  des 
officiers  de  ses  gardes.  A  l'occasion,  il  ne  refusait 
même  pas  les  simples  soldats  ;  mais  pour  ceux-ci  il 
ne  donnait  pas  plus  d'un  rouble  de  cadeau  en  em- 


PIERRE    LE    GRAND.  i  I  ~ 

brassant  l'accouchée.    Les  femmes  d'officiers  o 

liaient  un  ducat. 

Pour  taire  gagner  son  maître  d'hôtel,  il  avait  ima- 
giné d'organiser  chez  lui  des  dîners  et  des  soUpei 

prix  fixe,  —  ses  généraux  et  ses  officiers  y  pavaient 
comme  lui  leur  quote-part  d'un  ducat. 

l'ilote  amateur,  il  conduisit  plus  d'une  fois  des 
vaisseaux  anglais  de  Saint-Pétersbourg  à  Cronstadt, 
recevant  chaque  fois  le  salaire  ordinaire  en  firom 

et  en  argent. 

Une  autre  fois,  il  fabriqua  près  de  huit  cents  livres 
de  fer  dans  la  première  usine  métallurgique  qui  avait 
été  établie  de  son  temps  en  Russie  par  un  Allemand. 
Werner  Muller.  Les  seigneurs  de  sa  suite  avaient 
la  charge  d'apporter  le  charbon  et  de  faire  aller  le 
soufflet  Puis,  il  réclama  son  salaire  en  disant  : 

«  Voilà  de  quoi  acheter  des  souliers.  C'est  autant 

d'épargné.  » 

Les  souliers  furent  achetés  et  le  c/ar  se  plaisait  a 
les  montrer  à  sa  cour  en  répétant  : 

■   Voilà  des  souliers  acquis   du  travail    de   mes 

mains.   » 

Les  dangers  courus  par  Pierre  dans  sa  jeunesse 

lui  donnaient  une  crise  ner\  euse  particulière  a  cer- 
tains moments  et  surtout  en  cas  de  grande  colère  OU 

de  réveil  subit.  Le  moyen  de  combattre  cette  infir- 
mité était  singulier.  Son  cuisinier  courait  aussi  vite 

que  possible  tuer  une  pie  ;  sans  la  plumer  ni  la  \  îder, 

il    la    rôtissait  jusqu'au  point  ou    elle  était  as. 


1  1 8  PIERRE     LE     GRAND. 

-cinée  pour  en  faire  une  poudre  dont  une  dose  gué- 
rissait l'illustre  malade. 

Stœhlin  ne  dit  pas  un  mot  du  remède  de  la  pie, 
mais  il  en  indique  un  autre  que  le  comte  Paul  Ja- 
gouchinsky,  page  du  czar,  avait  imaginé  le  premier. 
Dès  qu'on  voyait  Pierre  tendre  le  cou  et  contracter 
le  visage,  on  allait  bien  vite  chercher  l'impératrice 
ou  la  première  femme  ou  fille  venue,  pourvu  qu'elle 
fût  jeune  et  belle.  La  surprise  agréable  causée  par 
cette  apparition  inattendue  suffisait,  paraît-il,  pour 
amener  la  prompte  disparition  de  l'accès. 

Le  second  remède  me  paraît  infiniment  plus 
naturel. 


L  HOMME    AUX    FA  RFA  M  '» 


i.'HO.M.Mi:    Al  X    FARFADE  I  S 


La  ru€  Guénégaud  et   la  rue  Mazarine  peuvent 
encore  se  souvenir  de  V Homme  aux  farfadets* 

Il  s'appelait  Berbiguier,  il  se  disait  natif  de  Oar- 

pentras,  et  il  avait  le  courage  d'en  être  lier.  Ses  eu- 
lottes  eourtes,  son  habit  à  la  française,  sa  coiffure 
en  ailes  de  pigeon,  sa  figure  soigneusement  rasée, 
annonçaient  un  citoyen  dévoué  aux  bons  principe!. 
11  payait  régulièrement  son  terme,  il  se  montrait 
poli  vis-à-vis  de  tous,  il  se  piquait  d'une  grande  dé- 
licatesse  dans  les  affaires  les  plus  litigieuses.  Hrel, 

il  eût  été  le  modèle  des  rentiers,  sans  sa  malheu- 
reuse croyance  aux  farfadets. 

Pour  Berbiguier,  tout  était  empoisonné  par  CfcS 
lutins  invisibles.  A  eux,  rien  qu'à  eux,  il  attribuai: 
les  calamités  de  ce  monde,  grandes  ou  petites.  Coco, 
K>n  écureuil  favori,  meurt  dans  sa  cage...  c'est  un 
farfadet  qui  l'aura  étranglé.  —  l  n  feu  de  cheminée 
lui  vaut  la   visite  des   pompiers.         Farfadets!  — 

Pendant  une  nuit  sans  sommeil,    une    puce    ;ir; 
nable  lui  eause  mille  tourments,  1  arîadette  !    barla- 
detle! 


120  L  HOMME    AUX     FARFADETS. 

Nouveau  Don  Quichotte,  notre  halluciné  fait  à 
ces  ennemis  du  genre  humain  la  guerre  la  plus 
étrange. 

L'hiver,  il  jette  brusquement  une  poignée  de  gros 
sel  dans  le  feu,  et  il  écoute  avec  délices  les  pétille- 
ments, les  craquements,  des  farfadets  tapis  dans  la 
cheminée. 

Sur  tous  les  réchauds  de  sa  cuisine,  des  cœurs  de 
bœufs,  lardés  de  milliers  d'épingles,  mijotent  cons- 
tamment dans  de  vastes  marmites.  A  chacune  de 
ces  épingles  cuisent  plusieurs  farfadets,  embrochés 
la  veille. 

Ces  farfadets,  il  est  bien  entendu  qu'on  ne  les 
voit  pas,  mais  cela  n'empêche  pas  Berbiguier  de  les 
montrer. 

Si  Berbiguier  se  réveille  pendant  la  nuit,  il  plonge 
aussitôt  le  pouce  et  l'index  dans  un  pot  de  tabac  à 
priser,  et  il  en  lance  à  toute  volée  des  pincées  nom- 
breuses. Surpris  par  cette  habile  manœuvre,  les  far- 
fadets éternuent,se  frottent  les  yeux  comme  de  sim- 
ples gendarmes.  Aussitôt,  le  diligent  Berbiguier  de 
les  percer  avec  ses  longues  épingles  noires,  et  de 
clouer  subtilement  leur  invisibilité  sur  la  cou- 
verture. 

Mais  ce  n'est  pas  la  fin  du  supplice. —  Dès  l'aube, 
les  prisonniers  empalés  sont  réunis  et  jetés  dans  des 
bouteilles  remplies  de  vinaigre,  —  liquide  qu'ils  ont 
en  horreur. 

Les  bouteilles,  dites  bouteilles-prisons,  sont  ca- 
chetées avec  soin  ;  puis,  rangées  en  évidence  sur  la 
commode,  afin  que  les  infortunés  détenus  puissent. 


L  HO  MM I     \  i  '  \     I    I 

l.i  nuit  suivante,  assister  à  la  capture  de  leurs  con- 
frères. Dès  que  le  nombre  des  bouteille  trop 
grand,  elles  sont  transportées  à  la  cave,  bien  enve- 
loppées dans  les  pages  du  grand  ouvrage  révélateur 
de  M.  Berbiguier  sur  les  farfadets,  afin,  ajoute 
sardoniquement  ce  dernier,  qu'ils  puissent  lire  L:  ga- 

-ctU\        dernier  raffinement  de  cruauté! 

A  la  ville,  les  épingles  vengeresses  reposaient  dans 

les  poches  de  son  habit  ;  mais  elles  n'y  restaient  pas 
longtemps. 

C'était  quelque  chose  de  singulier,  rapporte  un  témoin  ocu 
lairc.  cité  par  l'auteur  anonyme  des  Fous cilèbrety que  devoir 
Berbiguier  s'interrompre,  au  milieu  d'une  conversation  grave, 
pour  tirer  une  épingle  de  son  étui,  l'approcher  doucement  de 
son  habillement,  et  l'y  enfoncer  en  éclatant  de  rire. 

«  Oh!  oh!  disait-il,  tu    as  beau  te   débattre   et    me    monl 

les  griffes,  tu  iras  en  bouteille  avec  les  autres... Canaille mau 
dite!  je  vous  apprendrai  a  vivre! 

Puis,  s'il  s'était  interrompu  au  milieu  d'une  discussion  po 

liti  [ue,  il  la  reprenait  au  point  où  il  l'avait  laissée,  disait  s. m 
sentiment  sur  les  affaires  du   temps,    appréciait    les    faits,    e 

déduisait  les  conséquences  avec  beaucoup  de  sagacité;  - 
cela  durait  jusqu'à  ce  qu'il  lui  prit  de  nouveau  fantaisie  il  i 

brocher  un  farfadet. 

Quelqu'un  ayant  voulu    un   jour  entrer  dans  sa  folie,  lui 
dit  :     Je  vois  que  vous  faites  bonne  chasse  ce  soii 

—   Oh!  ce   n'est    rien'     je    vais     faire    semblant    de    dormir 

dans  l'embrasure  d'une  fenêtre,  et  roua  en  verres  de  belle 

Il  s'étendit  en  effet  dans  un  fauteuil,  ferma  lesyeua,  et  au 
bout  de  quelques  secondes  il  lardait  ses  vêtement    d'é|  ii 

avec  une  telle  rapidité   que    l'étui    tut    vidé    en    quelques    I 

nutes.  Cette  exécution  fut  suivie  d'une  Invitation  gracie 
pour  le  lendemain.  —     Venex  chez  moi,  dit  Berbiguier,  je  les 
débroeberai  devant  vou 


122  L  HOMME    AUX    FARFADETS. 

A  l'heure  convenue,  l'invité  trouve  notre  maniaque  debout, 
vêtu  d'une  simple  chemise,  malgré  un  froid  très-vif. 

«  Je  vous  attendais,  dit-il,  pour  commencer...  » 

Et  jetant  un  drap  blanc  sur  le  parquet,  puis,  plaçant  au  mi- 
lieu du  drap  un  porte-manteau  chargé  de  ses  habits,  il  ôte 
toutes  les  épingles  en  tapant  à  coups  redoublés  d'une  baguette 
de  fer  et  en  criant  : 

«  Ah  !  scélérats,  vous  ne  l'avez  pas  volé...  Tenez,  voyez- 
vous  ce  petit  noir?...  Pan!  pan!  C'est  le  plus  effronté 
de  la  bande...  Et  cet  autre,  avec  sa  tête  de  crapaud  et  sa  queue 
de  singe!...  Oh!  tu  as  beau  faire  la  grimace,  je  ne  te  crains 
pas...  Pan  !  pan  !  attrape  encore  celui-là...  » 

Résolu  à  poursuivre  les  farfadets  sur  tous  les  ter- 
rains, et  remarquant  avec  une  rare  lucidité  qu'ils 
cherchaient  à  troubler  son  cerveau,  Berbiguier  leur 
porta  le  dernier  coup  par  la  publication  d'un  grand 
ouvrage.  Le  récit  de  ses  souffrances'et  l'exposé  delà 
doctrine  anti-farfadéenne  lui  fournirent  la  matière 
de  trois  volumes  in-octavo.. 

Ses  achats  d'épingles,  de  marmites,  de  cœur  de 
bœuf  et  autres  engins  de  destruction  entraînaient 
déjà  certains  frais,  sans  compter  le  salaire  quotidien 
de  plusieurs  commissionnaires  du  quartier  payés  à 
l'heure  pour  l'aider  dans  sa  guerre  d'extermination. 
Mais  ce  fut  bien  autre  chose  quand  il  fallut  faire 
gémir  la  presse.  Que  ne  psya  point  alors  le  naïf 
Berbiguier  ! 

Un  homme  de  lettres  ne  rougit  pas  de  lui  prendre 
dix  mille  francs  pour  revoir  le  manuscrit.  L'impri- 
meur demanda  dix  autres  mille  francs  pour  une  be- 
sogne qui  en  valait  au  plus  le  tiers.  Enfin  un  artiste 
lui  fit   payer   mille     écus    quelques    lithographies 


I.'IIOMM  B     Al"  \     i    \  l<  I    \  M  ' 

.ment     grotesques    représentant    Berl 
dans  les   diverses  phases  de    son   existi  ur- 

mentée. 

Beaucoup  d'exemplaires  turent  adi 
verains,  aux  ministres  et  aux  bibliothèques;  leurs 
reliures  en  veau  plain  relevée  par  des  filets,  el  par 
tranches  dorées,  durent  encore  ajouter  à  la 
des  frais  qui  écrasèrent  l'auteur. 

Dans  ces  trois  volumes,  on  retrouve  avec  d'in- 
croyables naïvetés  de  détails,  le  récit  des  événements 
qui  causèrent  les  singularités  de  Berbiguier. 

Très-crédule  sur  le  chapitre  de  la  cartomanc 
commença  par  être  dupe  d'une  association   formée 

entr  urne  vie  me  une    tireu   , 

d'Avignon  nommée  la  Mansotte.  En  cherchant  t 
le  grand  jeu  un  prétexte  pour  lui  extorquerquelq 

pièces    blanches    et    deux     ou    trois     DOUteil 

liqueur,  ces  deux  sorcières  réussirent  à   en    taire  un 
maniaque  accompli. 

Surexcité  par  des  cauchemars    successifs,   le  mal- 
heureux Berbiguier  chercha  tour  à  tour  un  remède 
dans  la  religion,  dans  la  médecine  et  dans  la  née 
mancic.   Pour  comble  de  •    bruit    de 

doléances  avait  attire  les  mauvais  plaisants  qui  ne 
lui  épargnaient  point  les  mystifications. 
Les  hommes  de  l'art  eux-mêmes  se  mirent  de  la 

partie.  -     Pendant  son  séjour  ,'i  1"  ion 

dont  il  était   P  biguier  fut  ben 

pitié  par  un  chirurgien  qui  lui  propo 

netisme.  Celte  CU1 


124  L  HOiMME    AUX    FARFADETS. 

nement  un  nouveau  moyen  de  mettre  en  scène  le 
dada  du  malade.  On  le  posta  dans  un  grand  jardin, 
sous  un  arbre  qu'on  fit  semblant  de  magnétiser.  Là, 
Berbiguier  restait  gravement  en  faction  pendant  le 
nombre  d'heures  prescrit,  tenant  d'une  main  une 
baguette  magnétique,  et,  de  l'autre,  un  verre  rempli 
d'eau  qu'il  devait  boire  à  petites  gorgées,  —  ce  qui, 
ajoute-t-il,  dans  ses  mémoires,  —  le  faisait  vomir 
abondamment. 

Cette  eau  contenait  sans  doute  une  dose  d'émé- 
tique. 

Après  avoir  vomi,  le  patient  ne  manquait  pas  de 
se  déclarer  soulagé  d'un  mal  de  cœur  qu'il  attribuait 
à  la  puissance  des  farfadets. 

Ces  stations  incroyables  firent  du  bruit  dans  Avi- 
gnon, et  les  promeneurs  se  rendirent  en  foule  au 
jardin  pour  en  jouir.  Aller  voir  vomir  Berbiguier 
devint  une  partie  de  plaisir. 

Quelques  personnes  compatissantes  essayèrent  de 
désabuser  la  pauvre  dupe.  Elles  ne  réussirent  qu'à 
le  faire  changer  de  jardin.  Un  jour  cependant,  il  dut 
renoncer  à  ce  genre  d'exercice,  —  mais,  plutôt  que 
s'avouer  mystifié,  il  préféra  dénoncer  son  chirur- 
gien comme  un  farfadet  déguisé  et  il  eut  du  moins 
l'âpre  jouissance  de  l'ajouter  à  la  liste  de  ses  perse 
cuteurs. 

Appelé  à  Paris  par  des  affaires  d'intérêt,  Ber- 
biguier y  continua  ce  genre  de  vie  tourmenté.  Logé 
d'abord  dans  des  hôtels  d'étudiants,  il  ne  tarda  pas 
à  être  le  point  de  mire  de  leurs  plaisanteries,   et   la 


LHI  lRPADI  123 

liste  des  farfadets  s'en  allongea  d'autant.  Les  trois 
volumes  de  Berbiguier  sont  curieux  sous  ce  rapport. 
Pas  une  conversation,  pas  une  mauvaise  plaisante- 
rie, qui  ne  s'y  trouve  détaillée  tout  au  long  et  dont 

les  auteurs,   nommés    en    toutes    Lettres,    ne    -oient 

voués  à  l'exécration  publique!  In  sourire,  un  cli- 
gnement d'yeux,  un  geste  quelconque  suffisaient 
pour  vous  foire  ranger  dans  la  classe  des  farfadets. 

Par  exemple,  un  chapitre  entier  est    consacre  à  une 

farfadette  déguisée  en  femme  du  monde  qui  se  trahit 
en  posant  sa  main  sur  la  cuisse  de  l'impressionnable 
Berbiguier. 

Au  fond,  l'ennemi  des  farfadets  n'était  pas,  je  Crois, 
mécontent  de  la  notoriété  qu'il  s'était  conquise. 
11  se  drape  volontiers  dans  son  apostolat. 

u  Je  voudrais  bien,  écrit-il,  que  les  farfadets  ne 
fussent  que  des  plaisants  qui  aient  voulu  s'amuser 
de   ma  crédulité;  mais,    hélas  !  la  naturelle  m'a 

été  marâtre,  elle  m'a  gratifié  de  beaucoup  de  facultés 
et  particulièrement  de  celle  de  bien  réfléchir.  » 

Dans  les  derniers  temps,  il  voulut   joindre  à 
nom  quelque  chose   de  sonore,  et    il    se   lit    appeler 

Berbiguier  de  Terre-Neuve  du  Thym.  Trop  cons- 
ciencieui  pour  ne  pas  justifier  ce  titre,  il  avait, dit-i] 
dans   ses   mémoires .  l'ait   remplir  plusieurs  cai 
de  terre  neuve  et  il  y  avait  planté  du  thym.       dette 
naïveté  pourrait  sembler  caustique  aujourd'hui,  i 
de  gens  à  particule  n'ont   pas  même  w\)  semblable 
majorât  ! 
Berbiguier   \oulm   ensuite  trouver  femme. 


Ï2D  L'HOMME     AUX     FARFADETS. 


grand  ouvrage  contient  à  ce  sujet  un  avis  matrimo- 
nial des  plus  boulions.  Je  le  recommande  aux  ama- 
teurs du  genre  : 

«  Ce  sera  une  femme  qui  complétera  la  victoire  que  je  vais 
bientôt  remporter  (sur  les  farfadets)  :  j'associerai  ma  destinée  à 
la  sienne,  je  lui  donnerai  tout  ce  que  je  possède.  Après  avoir 
reçu  la  bénédiction  nuptiale,  et  avoir  fait  constater  l'acte 
civil  qui  doivent  m'unir  à  cette  vertueuse  créature,  je  ne  m'oc- 
cuperai qu'à  la  rendre  heureuse.  Toujours  auprès  d'elle,  je  ne 
l'entretiendrai  que  de  mon  amour.  Sans  cesse  aux  genoux  de 
cette  créature  vertueuse  et  charmante,  je  coulerai  des  jours 
heureux...  et  lorsque  je  me  verrai  renaître,  ma  jouissance  sera 
à  son  comble.  Voilà  donc,  lui  dirai-je,  ceux  qui  doivent  per- 
pétuer la  race  des  Terre-Neuve  du  Thym.  C'est  à  eux  qu'il  est 
réservé  de  recevoir  la  bénédiction  de  l'espèce  humaine  que 
j'aurai  délivré  de  la  race  des  farfadets...  Quelle  jouissance 
pour  ma  progéniture! 

«  Il  faut  bien,  puisque  j'ai  été  si  malheureux,  que  je  goûte 
un  peu  de  bonheur.  C'est  une  femme  vertueuse  qui  doit  me 
procurer  cette  agréable  compensation.  Lorsque  je  l'aurai  in- 
troduite dans  l'appartement  qui  doit  être  le  témoin  de  notre 
félicité,  mes  fourneaux  anti-farfadéens  seront  remplacés  par 
l'autel  conjugal,  mes  épingles  par  les  bijoux  sans  faste  dont  je 
veux  la  décorer;  mes  cœurs  de  bœuf  par  un  cœur  qui  ne  pal- 
pitera que  pour  elle...  On  ne  verra  plus  mes  murailles  tapis- 
sées des  imprécations  que  je  lance  chaque  jour  contre  mes 
ennemis,  on  n'y  lira  que  des  aphorismes  dictés  par  mon 
amour  conjugal.  —  Sexe  adoré  de  tous  les  êtres  vertueux,  tu 
me  fais  oublier  mes  souffrances.  » 

Tant  d'éloquence  devait  être  dépensée  en  pure 
perte.  Berbiguier  mourut  célibataire  en  1 833,  disent 
les  biographes,  et  beaucoup  plus  tard,  s'il  faut  croire 
M.  Jules  de  la  Madelène,  qui  le  retrouva  dans  le 
Midi  vers  i85o. 


1  y 


M.   Al) OLP  II  E    BERTRO  N 


La  première  fois  que  je  vis  ce  nom,  j'avoue  que 
je  fus  vivement  intrigué.  C'était  en  [856.  Avec  l'aide 
plus  que  désintéressée  de  collaborateurs  amis,  j'avais 
alors  fondé  et  je  rédigeais  une  Rente  anecdotiQue, 

—  petit  recueil  qui,  comme  quelques  autres,  a  été 

surtout  recherche  depuis  l'époque  où   il   a  cessé  de 

paraître.  Nous  étions  tous  très-friands  de  ce  qu'on 

appelle  en  littérature  la  curiosité.  Prospectus  éton- 
nants,   annonces    ingénieuses,    pamphlets   de    deux 
rers  grotesques,  on  recueillait  tout,  comme 
la  manne  divine.  Jugez  de  l'admiration  ai  ec  laqu< 

fut  considérée  l'invitation  ci-jointe  : 

M<  msieur. 

Monsieur  et   Madame   Bertron  vous  prient  de 

vouloir  bien  leur  faire  l'honneur  de  venir  dîner  che\ 

eux.  n  Paris,  nu  dlEnghieny   . 

ON    i  IRL1  i;  \   DE   L'ORDRE    I  Nil 

i        -,  le  i  J 

P    R    s     V 


128  M.     ADOLPHE     BERTRON. 

Quel  était  ce  dîner  d'ordre  universel?  J'avais  beau 
demander.  Personne  ne  savait.  Un  des  nôtres  partit 
bravement  pour  aller  voir  l'amphitryon,  mais  il 
resta  en  route  et  il  revint  sans  avoir  eu  le  courage 
d'accomplir  sa  mission.  —  La  chronique  était  alors 
bien  moins  visiteuse  qu'aujourd'hui.  —  On  se  con- 
tenta donc  d'imprimer  un  fac-similé  de  l'invitation... 
et  on  attendit. 

Quinze  jours  après,  les  notes  recueillies  permet- 
taient de  donner  les  détails  suivants  : 

«  Nous  avons  recueilli  plusieurs  renseignements  sur  M.  Ber- 
tron,  dont  les  invitations  à  dîner  nous  avaient,  il  y  a  juste  un 
mois,  intrigué  si  fort. 

«  M.  Bertron  est  un  riche  propriétaire  fort  connu  dans  le 
ressort  de  la  sous-préfecture  de  Sceaux.  Acquéreur  du  magnifi- 
que domaine  qu'a  possédé  en  dernier  lieu  l'amiral  Titchakoff, 
il  vient  d'en  morceler  le  parc  en  soixante-dix  lots  qu'il  prétend 
vendre  séparément  à  des  conditions  tout  exceptionnelles. 
Ainsi ,  les  acheteurs  sont  tenus  de  bâtir  une  maison  dans 
chaque  lot.  M.  Bertron  refuserait  de  vendre  à  celui  qui 
prendrait  deux  lots  à  la  fois  pour  y  construire  à  sa  guise  une 
villa  plus  grande  que  celle  du  voisin. 

«  Ces  soixante-dix  maisons  devant  recevoir  la  dénomination 
collective  de  Cité-Bertron,  celui-ci  serait  désolé  qu'il  en  man- 
quât une  seule. 

«  Pendant  qu'il  fondait  une  cité,  M.  Bertron  a  songé  qu'il 
ne  lui  en  coûterait  guère  plus  de  gratifier  les  peuples  d'un 
nouveau  système  humanitaire.  C'est  de  cette  préoccupation 
philanthropique  qu'est  né  l'Ordre  universel  ;  théorie  fort  com- 
plexe et  dont  nous  n'essayerons  pas  aujourd'hui  l'analyse,  faute 
de  données  assez  exactes.  Une  fois  aux  prises  avec  la  difficulté 
de  propager  ce  système,  M.  Bertron  a  cru  pouvoir  se  faire 
mieux  comprendre  à  table.  D'un  convive  bien  traité  on  fait 
sans  grands  efforts  un  prosélyte.  Invoquant  les  mânes  de  Gri- 


ADOLPHE! 


mod  >lc  l.i  Reynière,  te  créateur  Je  l'Ordre  universel  s'c»t  donc 
mis  ;i  l'œuvre,  après  avoir  trouvé  un  bon  cuisinier.  I  oui  les 
grands  dignitaires  ^c  l'État  doivent  dit-on,  être  successive- 
ment convia  philosophiques;  l'Ordre  universel 
y  est  exposé  avec  détails  au  dessert.  ■ 

Oïl  a  toujours  dit  qu'un  bonheur  n'arrive  jamais 
seul.  Cette  fois,  Li  Revue  anecdotique  éprouva  les. 
effets  de  ce  charmant  proverbe.  Elle  reçut  la 
visite  de  M.  Bertron  Lui-même. 

Ce  joui-  solennel  est  encoreprésent  à  ma  mémoire. 
11  était  quatre  heures.  Les  rédacteurs  Je  Li  Revue 
anecdotique,  L.  Goepp,  F.  Platel,  I ..  Enaull  el  <>.  Du- 
plessis ,   se   trouvaient   comme   d'habitude  réunis 

dans  ta  Caverne  sombre  qui  leur  servait  de  bu- 
reau, au  no  g  de  la  rue  de  Seine.  Grâce  aux  obli- 
geantes communications  de  notre  respectable  voi- 
sine, .M""'  Dairnwœl,  qui  cumulait  avec  les  fonctions 
de  libraire  la  lâche  peu  compliquée  —  de  rece- 
voir les  abonnements,  j'avais  su,  la  veille,  qu'un 
personnage  mystérieux  avait  pris  sur  mon  compte 
des  notes  tort  détaillées. 

"  Mais,  madame,  comment  est  ce  monsieur? 

—  Tout  ce  que  je  puis  vous  dire,  c'est  qu'il  a 
une  calèche  a  lui. 

—  I   ne  calèche  I  !  !   » 

Les  visiteurs  à  calèche  étaient  rares  au  n"  •>  de  la 

rue  de  Seine.     Aussi,    j    quelles    Conjectures    ne 

livra-t-on  point!  Le  lendemain  on  n'v  pensait  plus, 

quand  notre  seuil  tut  franchi  par  un  visiteur  arme 
de  lunettes.  Son  fige,  son  abdomen,  son  fronl  quel- 
que peu  dégarni,  son   menton   soigneusement  n 


1-50  M.     ADOLPHE     BERTRON. 


nous  donnèrent  d'abord  à  penser  que  c'était  un  no- 
taire qui  s'était  trompé  de  porte... 

«  Monsieur  Larchey ?  —  demanda  l'inconnu,  es- 
sayant de  percer  le  nuage  olympique  qui  envelop- 
pait la  rédaction  de  la  Revue,  où  presque  tous  fu- 
maient sous  prétexte  de  combattre  l'humidité  du 
rez-de-chaussée. 

—  C'est  moi,  monsieur. 

—  Je  désire  vous  entretenir  en  particulier.   » 
Après  avoir  fait  les  honneurs   de   l'escalier    tortu 

qui  montait  au  salon,  je  priai  le  visiteur  de  prendre 
un  fauteuil,  —  notre  unique,  —  et  j'attendis. 

«  Je  suis  M.  Bertron...  » 

Je  m'inclinai. 

«  Votre  Revue  croit  me  connaître...  du  moins 
elle  s'est  occupée  de  moi...  J'ai  vu  le  numéro  qui 
me  concerne.  La  nature  de  votre  recueil  ne  me  pa- 
raît pas  en  rapport  avec  la  gravité  du  problème  so- 
cial que  je  veux  résoudre;  ce  que  vous  avez  dit  de 
moi  n'est  pas  très-exact,  mais  enfin  je  me  plais  ù 
croire  que  vous  n'avez  eu  aucune  intention  malveil- 
lante à  mon  égard...  D'ailleurs,  je  tiens  avant  tout  à 
ce  que  la  lumière  se  fasse.   » 

La  conversation  continua  sur  ce  ton  presque  ami- 
cal. M.  Bertron  voulut  être  présenté  à  nos  amis,  et 
il  ne  nous  quitta  pas  sans  promettre  de  revenir  nous 
voir.  Il  revint,  en  effet,  plusieurs  fois.  Comme  on 
s'en  doute,  l'Ordre  universel  était  la  base  de  toutes 
nos  conversations,  et  son  inventeur  en  arrivait  natu- 
rellement à    parler  des    sacrifices   imposés  par   la 


M.     AliOi.rill 

propagation  du  système.  Je  me  souviens  qu' une  £ 
il  conta  comment  un   lithographe  de  talent  l'a 
représenté*  en  pécheur  d'hommes,  prêt  à  lancer  sur 
le  genre  humain  un  filet  symbolique,  dont  les  plis 

étaient  soigneusement  ramènes  sur  l'épaule;   —  cV 
tait  Yépervier  de  l'Ordre  universel. 

Kt  comme  cette  fantaisie  taisait  sourire  un  ;. 

tant,  .M.  Bertron  le  menaça  du  doigt  en  disant  : 

«  Ne  sourie/  pas,  monsieur!  ne  souriez  pas  1 1 
Vous  \  ris  comme  lus  autres...  » 

De  tout  ceci,  on  peut  conclure  que  M.  Dertron  est 
un  réformateur  convaincu.  Pour  en  avqir  une  idée,  il 
ne  faut  pas  s'en  tenir  à  ses  dernières  proclamations  : 
il  faut  lire  sa  profession  Je  foi  de  i852  et  sa  Com- 
binaison nouvelle,  brochure  imprimée  la  même  an- 
née.  De  leur  Lecture,  il  m'a  semble  ressortir  que    le 

bonheur  universel  dépend,    selon    .M.   Bertron,  du 

commerce  mis  entre  les  mains   de    L'État.    Produits 
du  sol  et  produits  manufacturés,   tOUl    serait,    sans 
monopole  toutefois,  entreposé  et  vendu   comme    le 
tabac,  la  poudre  et  Les  cartes  .'i  jouer.  Et  les   béné 
fices  de  l'exploitation  gouvernementale  seraient  I 
que  les  impots  seraient   énormément  réduits,  que 
tous  le.  producteurs  auraient  lui  déboÉché  assuré, 
et  que,  par  conséquent t  le  bonheur  universel  ne 
rail  plus  un  m\  die. 

Maïs  ce  qui   a    rendu   M.    Bertron  popuiaii 

i  brochure,  qui  est  peu  connue  ;  C 

.  manifestes  et   des    proclamations  qui  sont, 


IJ2  "    M.     ADOLPHE    BERTRON. 

leur  genre,  des  monuments.  J'ai  cherché  à  en  faire 
la  collection,  et,  bien  qu'elle  ait  encore  de  regretta- 
bles lacunes,  elle  renferme  des  pièces  fort  curieuses. 
On  peut  en  juger  par  deux  professions  de  foi  repro- 
duites ici  en  fac-similé.  La  première  ■  ne  pourra  dé- 
plaire «  au  sexe  qui  embellit  la  vie,  »  —  comme  dit 
M.  Prudhomme  qui  a  tous  droits  d'être  cité  ici. 

ÉLECTION 

Dimanche  8  et  Lundi  19  mai  18  58 


CANDIDAT  HUMAIN 


ADOLPHE     BERTRON 


Français, 

Pour  constituer  un  Etat  Humain,  c'est-à-dire  un  gouverne- 
ment parfait  et  digne  d'être  appelé  l'Empire  du  genre  Humain  : 
—  que  faut-il  ?...  Il  faut  que  la  femme  ait  toujours,  d'une  an- 
née d'avance,  un  budget  Humain,  pour  elle  et  ses  enfants, 
seule  garantie  de  leur  dignité  et  de  leur  inviolabilité!... 

Qu'est-ce  donc ,  allez-vous  me  demander,  qu'un  budget 
Humain  ?...  C'est  tout.  —  C'est  l'abolition  de  toutes  les  tyran- 
nies de  ce  monde;  —  moins  la  tyrannie  de  la  femme.  —  Eh 
bien,  quand  nt>us  n'aurons  que  la  tyrannie  de  notre  mère  à 
subir,  —  serons-nous  loin  d'un  État  de  Bonheur  Parfait  ? 

Electeurs, 

Ma  candidature  n'a  d'autre  but  que  de  tenir  de  vous,  de 
votre  souveraineté  toute-puissante,  un  mandat  pour  indiquer, 
comme  Législateur,  les  Voies  et  Moyens,  —  qui  sont  le  résul- 


M .     k  D  OL  P  H 1      i  OH. 


tat  de  quarante  ans  d'étude  dans  les  diverses  professions  <juc 
j'ai  tant  aimées  et  i|uc  j'aime  encore  à  exercer. 

ADOLPHE  il  R  i  RON, 

Ancien  négociant,  ancien  manufacturier,  ancien 
magistrat,  propriétaire,  agronome  et  cultiva- 
teur, 

C  \Mni) v!  Hum  wn. 

Paris,  5  mai  i858L 

Il  ne  sera  pas  distribué  de  Bulletins  aux  sections. 

Cette   autre    circulaire   s/adresse  aill  électeurs  de 

Maine-et-Loire.  Je  la  tiens  pour  la  plus  précieuse. 
en  raison  de  l'autobiographie  qu'on  va  lire  : 

ÉLECTEURS    El     ING1  \ 

Conçu  dans  l'une  des  maisons  de  négoce  de  mon  père,  en 

la  ville  d'Angers,  le  9  juin  i8o3,  jour  «.le  la  fête  du  Dieu 
des  chrétiens;  né  à  La  Flèche,  dans  le  \icu\  château  de  cette 
ville,  sur  le  Loir,  le  5  mars  1  s. >  (  Hc  .  Mes  père,  mère,  mes 
lieux  paternels  et  maternels  sont  originaires  du  département 
de  Maine-et-Loire,  dans  lequel  j'ai  des  propriétés.  L'un  de  mes 
aïeux  figure  sur  l'un  des  tableaux  du  Muséum,  présentant  les 

de  la  ville  à   Henri    IV.  et  avant   été  le  député  de   r 
villc  aux  États  de  Bloîs,  en   i.^;;. 

Elève  de  l'Ecole  militaire  de  La  Flèche,  des  collèges  d'An- 

du  Mans,  de  Précigné  et  de  plusieurs  pensionnats,  entre 
autres.de  celui  de  M.  hel.iroche .  professeur  de  rhétorique, 

maison  du  Musée,  mes  jours  de  congé,  je  les  ai  passes  dans  la 
charmante   lamille   de    notre   br.i\e   camarade  Camille   Desva 
rannes,  avec    les  excellentes  amies  de    ma  uure.   M"*'  GaUl 
et    ehe/    nos    bons   parents    Lemasson ,   que    nous   aVODI    tant 
Biméea  et    pie  nous  aimons  tOU JOUIS,  etc. 

Dès  mon   enfance   et  toujours,  je   n'ai  pu  suiur,  m    \ 

infliger    une     injustice  a    mes     camarades,     s.uis     ternir; 

aussi  .h  ic  préféré  conserver  ma  dignité  intacte,  a  l'instruction 


IJ4  W-     ADOLPHE    BERTRON. 


de  professeurs  trop  souvent  inhumains.  Voici  le  seul  motif 
de  mes  mutations  de  maisons  d'instruction. 

«  A  six  ans,  je  me  suis  battu  en  duel  pour  conserver  à  une 
jeune  fille,  d'un  pauvre  officier  tué  sous  les  drapeaux,  sa  répu- 
tation, qu'un  élève  artilleur  allait  compromettre. 

«  Aujourd'hui ,  mon  expérience,  acquise  par  un  travail  et 
une  théorie  très-variés,  et  par  mes  observations  dans  mes 
voyages,  est  grande.  Je  vous  avoue  que  je  ne  sais  où  existe  ce 
que  je  ne  connais  pas;  je  ne  pense  pas  même  que  rien  de  ce 
qui  intéresse  l'humanité  me  soit  étranger. 

«  J'ai  été  et  je  suis  encore  producteur,  cultivateur,  arbori- 
culteur, etc.,  ex-fabricant,  c'est-à-dire  transformateur  de  ma- 
tières premières,  ex-négociant,  financier.  Ayant  été  dix  ans 
magistrat,  et  commissaire  expert  du  gouvernement,  en  1846 
j'ai  refusé  la  croix  de  la  Légion  d'honneur;  je  ne  suis  pas 
étranger  à  l'administration,  votant  chaque  année  le  budget  de 
deux  communes  du  département  de  la  Seine,  comme  l'un 
des  plus  imposés,  et  je  possède,  en  définitif,  je  dois  le  dire, 
pour  faire  taire  les  inhumains,     des  connaissances  générales. 

<(  Je  viens  au  nom  de  mon  expérience,  et  comme  Angevin  . 
vous  demander  un  mandat  de  confiance,  celui  de  vous  repré- 
senter au  Corps  législatif;  vous  déclarant  qu'en  vous  faisant 
cette  demande,  ce  n'est  que  pour  devenir  et  être  réellement  le 
législateur  du  Genre  Humain,  fonctions  que  personne  n'a  en- 
core occupées,  et  que  je  saurai  remplir  dignement,  c'est-à-dire 
comme  un  véritable  et  brave  Français  et  Angevin. 

«Aucune  religion,  ni  aucun  gouvernement  n'ont  fait  ce 
qu'il  aurait  fallu  faire:  unir  les  nations...  abolir  les  guerres 
et  faire  de  notre  globe  un  vrai  paradis.  Avec  l'humanité 
toute  entière  que  ne  peut-on  pas  faire  !  Laisser  le  genre  hu- 
main divisé,  c'est  une  grave  erreur,  —  c'est  mal,  —  c'est  donc 
ce  qu'il  ne  faut  pas;  c'est  pour  cela  que  je  continue  à  prendre 
la  qualification  de  candidat  humain,  voulant  unir  toutes  les 
nationalités,  toutes  les  sociétés,  toutes  les  familles,  tous  les 
individus  entre  eux  :  aussi,  n'ai-je  jamais  voulu  consentir  à 
m'enchaîner  ni  religieusement,  ni  dynastiquement,  ni  poli- 
tiquement. Voici  peut-être  un  des  motifs  pour  lesquels  je  n'ai 


M.    ADOLPHE    :  '  ^  • 


i  i     été  élu.  Pour   moi,  le  mot  Humain  signifie 

à-Jirc  perfection.  Sachez- le  bien  tous,  l'ordre  e-a  l'abolition 
de  toutes  les  misères  humaines.  Jamais  aucune  candidature 
n'a  été  plus  significative  que  la  mienne. 

Mon  élection   sera    l'avènement  de  La  perfection  en  tout  et 
partout.   Angevin         I       zc  qu'il   faut.—  c'e^t   ce    pie   n 
devons  tous  vouloir. 

.(  i  ic>\.  candidat  humain,  i 

:  ci î i  parc  et  petit  palais  de  L'Human 
i  i  novembre  [85q. 


A  ces  proclamations  en  ont  succédé  d'autres,  non 
moins  dignes  de  l'attention  de  nos  concitoy< 
l'amour  do  collectionneurs.  M.  Bertron  n\ 
encore  député,  mais  il  n'a  pas  perdu  courage.  A 
c  «traire.  Il  a  posé  en  principe  la  perpétuité  de 
candidature.  Dès  le  7  janvier  [860,  il  a  déclaré  que, 
croyant  être  suffisamment  connu,  il  ne  distribue] 
plus  de  circulaires,  de  bulletins  ni  d'affiches,  et  qu'il 
se  contenterait  de  remplir  les  formalités  voulues 
pour  que  son  nom  soit  porté  sur  le  tableau  à 
les  élections,     -  «  ce  <.|ui,  aioute-t-il,  prouvera  que 
je  sais  attendre.  » 

I  1  constance  de  M.  Bertron  parait  pourtani 
s'être  démentie  en  une  épreuve  suprême.  La  va- 
cance un  peu  forcée  du  troue  mexicain  lui  a  pa 
une  si  belle  occasion  d'appliquer  ses  théories  humai- 
nes sur  une  grande  échelle,  qu'il  a  brigué  la  cou- 
ronne de  Montezuma.  Je  reproduis  ce  dernier  d< 
ment  d'après  un  journal  qui  ne  l'a  point  dan 


1 36  M.     ADOLPHE     BERTRON. 


«  Mexicains  ! 

«  Longtemps  je  fus  Candidat  Humain  au  Corps  législatif; 
mes  concitoyens  sont  restés  sourds  à  mes  exhortations.  Dieu 
soit  loué!  il  me  réservait  une  plus  haute  destinée  :  le  soin 
d'assurer  le  bonheur  des  Mexicains  ! 

«  On  me  dit  que  vous  voulez  absolument  un  roi  !  prenez- 
moi  ! 

«  Je  ne  suis  pas  de  race  royale,  mais  seulement  propriétaire 
à  Sceaux,  dans  le  département  de  la  Seine.  J'ai  extrait  de  l'huile 
de  la  boue  parisienne;  je  saurai,  si  vous  m'honorez  de  votre 
confiance,  faire  sortir  l'ordre  le  plus  parfait  des  bas-fonds  de 
l'anarchie  mexicaine. 

«  Je  licencierai  une  armée  qui  n'a  pas  su  protéger  les  gran- 
des routes  contre  ses  propres  brigandages,  et  tout  l'argent  que 
dévoraient  les  soldats,  je  l'emploierai  à  les  faire  travailler.  Us 
deviendront  propriétaires,  pères  de  famille,  cesseront  d'enle- 
ver les  jeunes  filles  et  d'entretenir  dans  le  pays  cette  passion 
du  jeu  si  funeste  à  votre  dignité  et  à  votre  liberté!  A  l'inté- 
rieur, je  vous  laisserai  faire  à  peu  près  tout  ce  que  vous  vou- 
drez ;  je  vous  habituerai  à  vous  défendre  vous-mêmes,  à  agir 
sans  protection;  enfin,  je  me  contenterai  d'une  liste  civile 
aussi  médiocre  que  possible,  voulant  donner  l'exemple  delà 
simplicité. 

«  Signé  :  Ad.  Bertron, 

«  Candidat  Humain.  » 


Le  Mexique  resta  sourd  à  la  voix  du  Candidat  Hu- 
main, et  la  France  connaît  le  reste.  En  lisant  depuis 
les  papiers  publics,  M.  Bertron  a  dû  trouver  plus 
confortable  que  jamais  son  petit  palais  de  Sceaux. 


LE   PRIN<  i  ->7 


M0NS1  E  l'K   LE   PRINCE 


Il  était  fils  du  vainqueur  de  Rocroy.  On  l'appelait 

Monsieur  le    /'rince,  selon    la    coutume    qui    donna 

quelque  temps  aux  Condé  le  privilège  de  cette 
abréviation.  S'il  ne  s'illustra  point    sur  les  champs 

de  bataille,  c'est  que  son  père,  au  dire  de  la  Biog 

phie  Michaud)  ne  lui  avait  rien  laissé  à  faire  pour 
l'illustration  de  sa  famille.  Toujours  courtoise,  la 
Biographie  ajoute  que  M.  le  Prince  fut,  vers  la  tin 

vie  sa  vie,  sujet  à  des  vapeurs  qui  le  rendirent  la  fable 

de  la  cour,  mais  qu'il  ne  faut  pas  trop  s'en  rapporter 
là-dessus  aux  Mémoires  de  Saint-Simon,  dont  la 
malignité  est  connue,  (les  réserves,  que  rien  d'ail- 
leurs ne  soutient,  tombent  devant  les  laits  tres-pre- 
cis  détailles  par  l'historien.  Je  me  rallie  donc  à 
Saint-Simon,  et  j'ajoute,  en  pleine  confiance,  un  ori- 
ginal de  plus  à  ma  collectif >n. 

I  n  des  plus  fidèles  gentilshommes  de   la  maison 
de  Condé,       il  s'appelait    Verrillon,         se  \, 

presse  par   M.    le    Prince    d'acquérir    une    propriété 


I  38  MONSIEUR     LE     PRINCE. 

voisine  de  Chantilly.  Il  s'en  excusa  en  disant  :  «  C'est 
trop  loin  ou  trop  près,  car  je  préfère  la  petite 
chambre  que  j'occupe  au  château,  tant  que  Votre 
Altesse  aura  des  bontés  pour  moi.  Si,  au  contraire, 
elle  venait  à  ne  plus  me  souffrir,  je  ne  saurais  trop 
m'éloigner.  » 

Ce  Verrillon  connaissait  bien  son  patron.  M.  le 
Prince  offrait  en  effet  un  tel  contraste  de  défauts  et 
de  qualités  que,  s'il  était  charmant  pour  ceux  aux- 
quels il  désirait  plaire,  il  était  d'autant  plus  redou- 
table pour  ceux  qu'il  n'avait  pas  raison  de  ménager. 

II  fallait,  pour  lui  tenir  tête,  être  aussi  fort  que  le 
président  Rose.  Ce  président  ne  voulait  pas  céder 
un  parc  dont  M.  le  Prince  avait  envie.  Pour  l'en 
dégoûter,  celui-ci  ne  trouva  rien  de  mieux  que  d'y 
faire  jeter,  par  dessus  les  murailles,  des  renards  pris 
vivants  tout  exprès. 

En  homme  avisé,  le  président  alla  se  plaindre  di- 
rectement au  roi  Louis  XIV,  qui  le  préserva  de 
toute  entreprise  nouvelle.  Il  faut  dire  que  Rose  n'é- 
tait pas  un  président  ordinaire  :  il  avait  la  main  du 
roi,  ou,  pour  parler  plus  clairement,  son  écriture 
ressemblait  tellement  à  l'écriture  royale, que  Sa  Ma- 
jesté se  reposait  sur  lui  de  l'expédition  de  beaucoup 
de  lettres  autographes  ;  —  preuve  de  confiance  dont 
rébruitement  a  dû  rendre  soucieux  plus  d'un  collec- 
tionneur. 

Ses  querelles  avec  les  voisins  ne  l'empêchaient 
point  de  s'abandonner  à  l'amour  et  à  la  jalousie.  Sur 
le  premier  chef,  il  est  peu  d'extravagances  qu'il  n'ait 


EUB     LE     l'  l<  I  \(   i  . 

léguisant  quand  il  le  fallait,  en   mar- 
chand .1  l.i  toilette  pour  arriver  plus  sûrement  à 
but.  En  une  autre  occasion,  Un,  dont  la  ;  mie 

était  extrême,  donna  une  grande   :  l  X.1V, 

tout   exprès    pour   retenir  quelques  jours  de  plus 
la  femme  du  due  de  Nevers,  qui  allait  partir   p< 
lie. 

Mutin,  et  eeei  est  le  comble  du  genre,  il  loua,  der- 
rière L'église  Saint-Sulpice,  tout  un  côté  de  rue 
rien  que    pour    donner  quelques    rendez-vous    sans 

.  remarqué  par  des  voisins.  Après  le  déména( 
ment  des  locataires,  tous  les  murs  mitoyens  turent 

percés  et  les  appartements  meublés  à  neuf. 

Qu'il  devait  être  beau  de  voir  M.  le  Prince  u 
sant  une  enfilade  de  cinquante  ou  soixante  chambres 

pour  aller  en  bonne  fortune  ! 
Madame  la  Princesse  n'en  était,  pas  plu>  tranquille 

pour  Cela.   M.  le  prince  n'était  jamais  tellement 
CUpé  ailleurs,  qu'il  ne  trouvât  le  temps  de  faire    en- 
rager sa  femme  :  toujours  il  la  tenait  en  haleine.  I 
malheureuse  était  habituée  à  se  tenir  toujoui 

.1  partir,  elle  ne  devait  être  retardée  par  aucun  pré- 
parant'de  toilette  ;  mais  dès  qu'elle  était  montée  en 

carrosse,  il  \  avait  contre-ordre,  et  il  fallait  re  i 
cendre.  Pendant  quinze  pairs  de  suite  il   lui  fit 
commencer  ainsi  un  voyagea  KontainebU 

De  même  en  e.is  de  sortie,  il  fallait  qu'ell< 

l'itinéraire  le  plus  t  'en- 

voyait chercher  à  tout  propos,   fui 


140 


MONSIEUR    LE     PRINCE. 


à  la  sainte  table,  —  et  cela  pour  n'avoir  rien  à    lui 
dire. 

Notez  que  madame  la  princesse  était  non-seule- 
ment vertueuse,  mais  laide,  mais  un  peu  bossue. 

M.  le  Prince  était  lui-même  la  victime  de  ses  in- 
certitudes. Le  matin,  il  ne  savait  jamais  où  il  cou- 
cherait le  soir.  Dans  tous  ses  domaines,  on  avait 
chaque  jour  ordre  de  l'attendre.  Que  ce  fût  à  Paris, 
à  Ecouen  ou  à  Chantilly,  sans  compter  Versailles  ou 
telle  autre  résidence  de  la  cour,  il  fallait  lui  tenir 
partout  un  dîner  prêt.  Il  est  vrai  que  la  carte  était 
invariable  et  que  le  menu  ne  souffrait  pas  de  com- 
plication :  il  se  composait  d'un  potage  et  d'une  poule 
rôtie  sur  une  croûte  de  pain  ;  encore  la  moitié  de 
cette  poule  était-elle  gardée  pour  le  souper. 

Malgré  cette  humeur  voyageuse,  il  avait  des  pré- 
férences marquées  pour  Chantilly  ;  il  s'y  promenait 
constamment  suivi  de  plusieurs  secrétaires  qui,  la 
plume  en  main,  prenaient  note  des  réparations  et 
des  embellissements  qui  lui  venaient  en  tête  pen- 
dant la  route.  Personne/d'ailleurs,  n'y  était  invité, 
hors  quelques  pères  jésuites.  Pendant  des  semaines 
entières,  il  se  celait  même  aux  yeux  de  ses  servi- 
teurs. 

Ces  habitudes  solitaires  influèrent  sans  doute  sur 
sa  raison.  On  remarqua  dans  ses  allures  certains 
tics  étranges.  Des  courtisans  prétendirent  avoir  vu 
M.   le   Prince   jeter    la   tête  en    l'air  et    ouvrir    la 


MONSIEUR     Ll      PRIN<  [41 

bouche,  comme  un  chien  de  c  iboyant  sur  une 

piste. 
I  il  un  temps  où  l'on  se  repaissait  beaucoup  de  m\  - 

thologie,  il  n'est  pas  étonnant  d'ailleurs  que  de  pa- 
reilles idées  entrassent  dans  uu  cer\  eau  malade. 

[1  s'imagina  pendant  quelque  temps  être  devenu 
lièvre,  et,  de  crainte  qu'il  ne  se  sauvât,  les  curés 

rent,  dit-on,  ordre  de  ne  pas  laisser  sonner  leurs 
cloches,  pendant  un  voyage  à  Dijon  ou  il  allait  pré- 
sider les  États  provinciaux. 

I  n  autre  jour,  il  crut  avoir  été  changé  en  plante, 

et  il  voulait  absolument  qu'on  l'arrosât.  Voici  com- 
ment le  fait  est  relate  dans  les  Mémoires  de  Riche- 
lieu :  "  Après  s'être  mis  dans  le  petit  jardin  de  l'hô- 
tel Condé,  il  chargea  de  cette  commission  m.  de 
Plainville,  un  de  ses  pages,  qui,  n'en  voulant  rien 
faire.  Laissa  les  deux  arrosoirs  remplis  d'eau  et  alla 
se  cacher.  M.  le  prince  en  fut  dans  une  colère  épou- 
vantable, mais  cette  idée  lui  étant  passée  comme  une 
autre,  le  prince  oublia  le  tour  que  son  page  lui  avait 
joue.  » 

Fort  souvent,  il  croyait  encore  être  chauve* 

ris,  et  il  avait  si   grande  peur  d'aller  cogner  de   la 

tète  au  plafond,  qu'il  avait  lait  matelasser,  à  Chan- 
tilly, Un  Cabinet  qui    lui  servait  de    retraite    pendant 

le  temps  de  cette   prétendue  transformation. 

I  OUte  la  cour  le  taxa  enfin  de  folie,  quand  on  sut 

lc  qui  s'était  passé  à  Versailles  chez  la  maréchal 
Noailles.  Etant   de   service,  celle-ci   avait    reçu  le 

prince  dans  sa  chambre  à  coucher.   Le  ht  était  tait. 


I42  MONSIEUR     LE     PRINCE. 

mais  il  y  manquait  la  courte-pointe.  Voilà  le  prince 
qui  se  met  à  crier  :  «  Ah  !  le  bon  lit  !  »  et  il  saute 
dessus,  exécute  sept  à  huit  culbutes,  puis  redescend 
en  s'excusant  avec  politesse  sur  une  manœuvre  dé- 
terminée ,  assure-t-il ,  par  l'air  appétissant  d'une 
couche  si  bien  dressée. 

La  maréchale  prit  le  parti  d'en  rire,  mais  elle  ne 
se  fit  pas  faute  de  conter  l'aventure. 

Ce  n'était  là  que  le  prélude  d'accidents  plus  graves. 
Très-sobre,  comme  on  l'a  vu,  M.  le  prince  n'avait 
pas  été  pour  cela  préservé  de  la  goutte,  et  il  exagé- 
rait  encore  la  rigueur  de  son  régime.  Fort  de  son 
intelligence  naturelle  et  d'un  esprit  qu'il  avait  tou- 
jours fort  cultivé,  il  ne  consultait  ses  médecins  que 
pour  discuter  avec  eux.  Il  s'était  même  composé  un 
régime  particulier  dont  le  trait  suivant  fera  juger. 
—  Il  n'entrait  rien  dans  son  corps  et  il  n'en  sortait 
rien  qu'il  ne  le  vît  peser  lui-même,  et  qu'il  n'en 
écrivît  le  compte,  —  à  l'imitation  du  docteur  Dodard 
qui,  vers  le  même  temps,  passait  une  partie  de  sa 
vie  dans  une  balance,  pesant  aliments,  boissons  et 
déjections,  pour  évaluer  la  quantité  de  fluide  perdue 
par  la  transpiration. 

Mais  M.  le  Prince  n'était  pas  soutenu  par  le  feu 
scientifique  de  Dodard.  Il  en  vint  à  s'imaginer  qu'il 
était  mort,  et,  comme  tel,  à  refuser  toute  nourri- 
ture. Craignant  de  le  voir  mourir  de  faim,  les  méde- 
cins finirent  par  abonder  dans  son  sens.  Ils  le  pro- 
clamèrent mort  et  bien  mort. —  Seulement  ils  affir- 


MONSIEUR     i         PRIN< 

murent  c| ne  certains  morts  mangeaient,  et  ils  lui 
amenèrent  quelques  COmpères  de  bon  appétit,  prêts 
à  jurer  qu'ils  accouraient  du  cimetière  voisin   pour 

eoir.'i  la  table  de  Son  Altesse  défunte. 

M.  le  Prince  consentit    à    manger   a\ec    ses    nou- 
veaux collègues,  qui  étaient  d'ailleurs  gens  de 
tinction,  l'un  se  faisant  passer  pour  son  grand'père 
et  l'autre  pour  le  défunt  maréchal  Je    Luxembou 

masques  cachaient  Jeux  de   ses  valets  Je  cham- 
.  Girard  et  Richard.  Le  premier  jour,   ils   l*ii 
tèrent  en  cérémonie  à    dîfl  un  souterrain  Je 

Phôtel,  chez  t'ombre  du  maréchal  Je  Turenne  qui 
était  représentée  par  un  troisième  domestique. 

(le  repas  étrange  mt  servi  par  des  valets  vêtus  de 
linceuls  c<>  i  convivessous  l'oeil  des  médecins 

qui,  malgré  la  gravité  Je  la   situation,  a  ien 

Je  la  peine  à  ne  pas  éclater  Je  rire,  -    i  ait  l'un 

J'eux,  le  docteur  Finoi,        il  s'y    tenait   des    pr<> 
Je  Vautre  monde,  ce  qu'on  peut  croire  sans  peine. 

Tant  que  cette  iJée  continua,  rapporte  Rich( 

le  prince  mangea  dans  le  souterrain  où  on  lui  faisait 
donner  des  rej  a  .  par  tous  les  grands  seigneurs  dé- 
cédés de  s  i  connaissance. 

Vprès  les  médecins,  les  confesseurs  eurent  ei 
leur  part  des  bizarreries  Je  M.  le  prince.  Je  viens  de 
dire  qu'il    o    lit  volontiers  les  Pères  de  la Com 
de  Jésus,  (l'était  un   des  leurs,  le   Père  i  ucas,  qui 
dirigeait  la  conscience  Je  ><>n  \h,         i  .msl^ 
un  peu  avant  Pâques,  une    bonne  chaise  de 
l'allait  quérir  à  Caeti,  où  ii   était  recteur,  ei 


144  MONSEUR    LE     PRINCE. 

nait  à  son  noble  pénitent.  En  apprenant  que  le  chef 
de  la  maison  de  Condé  est  au  plus  mal,  on  ne  doit 
donc  pas  s'étonner  que  le  Père  Lucas  n'ait  pas  at- 
tendu la  chaise.  Il  monte  dans  le  coche,  il  accourt, 
fort  de  son  pieux  ministère,  mais  c'est  pour  se  voir 
refuser  la  porte,  sans  qu'il  soit  même  question  de 
le  rembourser  des  frais  du  voyage. 

Que  s'était-il  donc  passé?  —  M.  le  Prince  n'avait 
garde  de  mourir  dans  l'impénitence.  Seulement  il 
avait  changé  de  directeur.  L'évolution  s'était  faite 
avec  un  mystère  des  plus  diplomatiques.  Un  secré- 
taire de  confiance  avait  d'abord  été  rendre  visite  au 
Père  de  Latour,  général  de  l'Oratoire;  il  lui  avait  ex- 
posé comment  M.  le  Prince  désirait  l'entretenir 
très  secrètement.  On  voulait  même  que  le  Père  ne 
vînt  que  la  nuit,  seul  et  sous  habit  séculier.  Ces  deux 
dernières  conditions  furent  rejetées  comme  étant 
contraires  à  la  règle  et  à  la  dignité  de  l'ordre.  Le 
luxe  des  autres  précautions  rendait  d'ailleurs  celles-là 
bien  inutiles.  Un  carrosse  de  remise  venait  à  cer- 
tains jours  attendre  le  Père  de  Latour  qui  y  mon- 
tait accompagné  d'un  secrétaire  et  d'un  oratorien. 
Tous  trois  descendaient  à  la  porte  d'une  maison 
voisine  de  l'hôtel  de  Condé.  Puis,  à  la  lueur  d'une 
lanterne,  ils  s'engageaient  dans  une  longue  suite  de 
corridors  coupés  par  plusieurs  portes  secrètes.  — 
Au  retour  on  observait  le  même  cérémonial. 

S'il  faut  en  croire  les  Souvenirs  de  Richelieu,  le 
prince  se  serait  rendu  lui-même  à  l'Oratoire,  en 
prenant  mille  précautions,  et  c'est   en   revenant  de 


MONSIEUR     il      PRIK 

cette  excursion  qu'il  se   mit   au   lit  pour  la    dernière 
t'ois. 

La  fin  de  ce  pénitent  volage  ne  tut  pas  moins  sin- 
gulière que  sa  \ic.  Les  médecins  lui  avant  t'ait  pi 
sentir  que    les    sacrements    seraient   bientôt   néces- 
saires, il  voulut   les  recevoir  sur-le-champ.    Il  se  fil 
ensuite  apporter  à  son  chevet  deux  grands   bâti 

et  manda  la  princesse  sa  femme  et  M11,  de  Langeron, 

la  dame  de  compagnie.  Des  qu'elles  turent  arrivées, 

il  leur  déclara  que,  pendant  sa  vie,  il  les  avait  trop 
maltraitées  pour  ne  pas  être  puni.  Montrant  les 
deux  bâtons,  \\  les  exhorta  à  l'en  frapper  jusqu'à  ce 
que  mort  s'ensuivît.  Mais  ces  dames  lui  tirent  gr 
et  laissèrent  la  mort  arriver  toute  seule  quelques 
heures  après.  I  ne  bonne  bastonnade  eût  peut- 
être  sauvé  M.  le  Prince. 


I46  LE     GÉNÉRAL    MAREY-MONGE. 


LE    GENERAL    MAREY-MONGE 


Le  sabre  fut  une  des  plus  grandes  préoccupations 
de  sa  vie. 

Dès  l'École  polytechnique,  il  rêvait  armes  blanches 
et  se  livrait  avec  passion  à  l'escrime,  qu'il  pratiqua 
jusqu'à  ia  fin  de  s-1  vie,  à  soixante-sept  ans.  A  sa 
sortie  de  l'école  de  Metz,  l'amour  du  sabre  déter- 
minait son  entrée  dans  un  régiment  d'artillerie  à 
cheval.  Là,  donnant  suite  à  une  idée  favorite,  il 
faisait  exécuter  à  la  manufacture  de  Klingenthal  des 
modèles  de  son  invention  et  les  essayait  de  sa  main 
sur  des  mannequins  ou  sur  des  chevaux  livrés  à 
Péquarrissage ,  —  pauvres  bêtes  dont  il  tranchait 
parfois  la  tête  d'un  seul  coup. 

En  i83o,  après  la  conquête  d'Alger,  un  caprice 
très-prononcé  pour  le  yatagan  lui  fait  délaisser  le 
sabre  de  l'artilleur  pour  organiser  nos  deux  premiers 
escadrons  de  cavalerie  indigène  ;  il  apprend  leur 
langue  et  adopte  leur  manière  de  vivre  dans  les 
moindres  détails. 


1 4  7 

-     —  '  '  i    ■■■■-■»  .  ■  ■■».    ■        

lui  confie,  quatre  ans  après,  la  formation  des 
ibis;  il  chargea  leur  tête  avec  un  sang-froid 
roïque,  prend  de  sa  main  deux  drapeaux,  et  donne 

M    IrOlipeS,  dans   une  rencontre,  le    spectacle   le 

plus  ivant.  Au\  pri  i  un  chef  aral 

prolonge  te  combat  tout  exprès  pour  Le  frapper  d*un 

coup  porté  selon  le  -  règles  de  l'art. 

tard,  en    France,  d'un   impoi 

commandement,  —  celui  de  la  division  de  Met/,  — 

rai  Marey  ne  rompit  pas  avec  le  goût  domi- 
nant de  sa  vie.  Sa  collection  d'armes  devint  superbe, 

et  ipa   de    la    perfectionner. 

Crimée,  plusieurs  officiers,  —entre  autres  lefameux 
colonel  Dupin,  portaient  un  sabre  qu'ils  appelaient 
\larejr}  et  qu'ils  regardaient  comme  l'idéal  de  l'arme 
de  guerre. 

Mais  ce   n'était    pas  encore  l'idéal  de  l'inventeur. 

Vers  la  lin  de  sa  carrière,  il  prétendait  être  arrivé 

au   dernier  mot    de    la   science  'exécution  d' 

sabre  de  cavalerie  dont  la  pointe  ressemblait  à  uv  /. 

Cette  arme  résolvait  parfaitement  le  probU 

mer  l'ennemi  d'  ;  de  taille,  en  avant  et  en 

arrière ,  à  droite  et  be. 

Cequine  l'empêchait  pas, à  la  moindre 
de  poursuivre  d'autres  solutions  non  moins  pitto- 
resque >. 

Telle  e>t,  par  exemple,   l'histoire    dtl 

'.  n  jour,  Marey-Monge  lit,  dans  un  u   i         lique 

i  nant   le  bai   .  ai\  ,i  un  ch 


I48  LE     GÉNÉRAL    MAREY-MONGE. 

il  voulait  se  défaire,  lui  avait  traîtreusement  ouvert 
le  ventre  d'un  coup  de  sabre ,  sans  que  le  malheu- 
reux ait  pu  apercevoir  le  mouvement  du  bras.  Il  n'en 
fallait  pas  plus  pour  amener  la  recherche  d'une 
arme  capable  de  satisfaire  à  ces  conditions.  Voici,  à 
peu  près,  la  formule  d'a'près  laquelle  il  fit  exécuter 
son  desiderata  :    • 

«  Lame  droite,  fourreau  en  bois  complètement 
ouvert  du  côté  du  tranchant  de  la  lame  et  terminé 
par  une  pointe  en  métal,  destinée  à  loger  la  pointe 
en  renforçant  le  fourreau.  La  poignée  en  métal  a 
sous  son  quillon  une  partie  annulaire  dans  laquelle 
s'engage  le  haut  du  fourreau.  » 

Voici  maintenant  quelle  était  la  manière  de  s'en 
servir  :  —  «  Ayant  le  sabre  à  la  ceinture,  à  l'orien- 
tale, prendre  de  la  main  gauche  la  barbe  de  son  vis- 
à-vis  pour  lui  donner  l'accolade ,  selon  le  mode  de 
Joas;  tirer  doucement  de  la  main  droite  la  lame  dont 
le  bout  se  dégage  en  même  temps ,  allonger  vive- 
ment le  bras  et....  ouvrir  l'abdomen....  » 

Par  un  contraste  frappant ,  ce  grand  sabreur  ca- 
chait sous  son  extérieur  glacial  un  cœur  d'or.  Il 
adorait  les  enfants.  Aussi,  grâce  à  lui,  tous  les  en- 
fants de  troupe  des  cinq  ou  six  régiments  en  garni- 
son dans  sa  résidence  jouissaient  chaque  année, 
pendant  quinze  jours,  de  la  félicité  la  plus  pure. 
C'était  pendant  la  première  quinzaine  de  mai,  — 
époque  où  une  foire  annuelle  faisait  affluer  les  ba- 
ladins à  Metz.  Aux  approches  de  ce  temps-là ,  il 
faisait  venir  un  capitaine ,  lui  remettait  une  somme 


\L    MARI 

dont  l'emploi  était  réglé  jour  par  jour,  et  le  char- 
geait de  présider  aux  divertissements  de  la  troupe 

enfantine.    La    bière    et    les    échaudés   n'étaient    pas 

oubliés,  et,  de  temps  en  temps,  le  général   allait, 

par  lui-même,  voir  si  OH  s'amusait  bien. 


I  DO  SANTE  UïL. 


SANTE  UII.. 


On  peut,  sans  exagération,  avancer  que  Santeuil 
fut  l'enfant  gâté  du  siècle  de  Louis  XIV. 

Prélats  sévères,  duchesses  hautaines,  courtisans 
à  cheval  sur  l'étiquette,  tous  ont  choyé  un  moine 
turbulent  et  colère,  parce  qu'il  avait  le  double  ta- 
lent d'être  gai  convive  et  bon  poète  latin.  On  lui 
passait  ses  brutalités  en  faveur  de  ses  beaux  vers,  et 
ses  folies  étaient  toujours  sauvées  par  sa  grande 
naïveté.  Sous  l'habit  religieux,  Santeuil  continue 
l'éternelle  tradition  de  cette  bohème  lettrée  qui  ne 
commence  pas  plus  à  Villon  qu'elle  ne  finit  à  Mur- 
ger,  de  cette  bohème  qui  revivra  toujours  dans  l'àme 
insouciante  des  artistes  et  des  poètes. 

A  un  autre  point  de  vue,  Santeuil  est  un  exemple 
remarquable  des  immunités  accordées  au  talent  par 
ses  contemporains. 

S'il  vivait  en  1 867,  notre  siècle  progressiste  n'aurait 
certes  pas  pour  lui  les  bontés  de  la  cour  du  grand 
roi.  — Aujourd'hui,  l'archevêque  le  plus  tolérant 
ferait  changer  Santeuil  de  diocèse,  —  et,  alors,  Bos- 


suet,  l'inflexible    Bossuet,    Lui    écrivait  -il, 

illustre  San  teuil,  vous  inviter  chez  moi  ?  Qui  peut  \ 
être  mieux  reçu  que  vous?  •  Aujourd'hui  les  vers 
latins  de  Santeuil  ne  pourraient  faire  le  plus  petit 
bruit  hors  de  l'Université,  et  alors  une  prin- 
cesse de  Bourbon  s'occupail  de  les  traduire,  en 
soumettant  humblement  son  texte  à  l'auteur.-  Au- 
jourd'hui, enfin,  Santeuil  n'aurai]  dans  aucun 
salon,  -  et  alors  la  duchesse  du  Maine,  comme  le 
prince  de  Coude  et  comme  tant  d'autres,  se  fai- 
sait unu  joie  de  l'avoir  pour  hôte,  et  de  goûter  a\ec 
lui  à  ces  bonnes  rôties  au   vin   qu'il  aimait  tant. 

( .  réflexioas  m'autorisent  à  prier  les  Lecteurs 
de  ne  pas  juger  trop  sévèrement  les  escapades  de 
Santeuil.  De  son  temps  elles  échappaient  aux  ri- 
gueurs implacables  de  ce  qu'on  nomme  aujourd'hui 
la  loi  des  convenances.  La  discipline  ecclésiastique 
elle-même  ne  se  sentait  point  la  force  de  sévil 
COntre  cet  enfant  en  cheveux  gris,  comme  disait  !  i 
Bruyère;  sa  conduite  était  pure,  d'ailleurs,  et 
piété  sincère. 

bons  mots  de  Santeuil  ont  été  mi- 
nutieusement rapportes  par  un  chanoine  de  Saint- 
Benoît,  Dinouart,  qui  tenait  lui-même  tous 
seignementS  des  religieux  et  du  bibliothécaire  de  la 
maison  de  Saint-YLtnr.  J 'avais  besoin  de  l'authcn- 
ticit(  irce    pour    repeler    des   an, 

qui  pourraient  à    première    vue   sembler  peu 

blés.  J'ai  doue  suivi  pas  j  pas  le  pi       Dino     rt,  en 
de  quelques  faits  cités  d  S        nin 


I  52  SANTEUIL. 


du  président  Bouhier,  qui  avait  connu  personnelle- 
ment Santeuil. 

Santeuil  n'était  pas  un  travailleur  de  nuit.  C'était 
à  l'aube  que  sonnait  l'heure  de  ses  inspirations.  Dès 
le  petit  jour,  il  descendait  au  jardin  du  couvent, 
traversant  les  allées,  gesticulant,  criant  comme  s'il 
eût  tenu  tête  à  trois  ou  quatre  personnes.  Aussi 
disait-on  qu'il  n'était  pas  seul,  mais  toujours  en 
compagnie  d'Apollon  et  des  Muses. 

A  huit  heures,  il  montait  dans  sa  chambre,  une 
chambre  à  feu,  fait  complaisamment  observer  Di- 
nouart,  où  il  y  avait  deux  lits,  l'un  pour  lui,  l'autre 
pour  son  vieux  domestique.  Tout  en  faisant  sa 
trempette  dans  un  verre.de  vin,  —  il  adorait  les 
trempettes, —  Santeuil  écrivait  ce  qu'il  avait  ru- 
miné dans  sa  promenade  matinale  ;  à  dix  heures  il 
allait  à  l'église  entendre  les  offices,  puis  sortait 
presque  toujours  pour  dîner  en  ville. 
.  On  voit  que,  même  au  dernier  siècle,  un  intérieur 
de  chanoine  parisien  ne  réalisait  pas  tout  le  confor- 
table de  la  vie.  Non-seulement  les  domestiques  cou- 
chaient dans  la  chambre  des  maîtres,  mais  ceux-ci 
y  faisaient  même  leur  petite  cuisine.  Un  chanoine  de 
Saint-Honoré,  ayant  un  jour  retenu  Santeuil  à  dé- 
jeuner, fit  griller  dans  sa  chambre  des  côtelettes  qui 
causèrent  une  si  grande  fumée  qu'ils  furent  obligés 
d'ouvrir  toutes  les  fenêtres,  mais  elle  ne  se  dissipa 
pas  pour  cela.  Santeuil,  après  s'être  longtemps  dé- 
pité contre  elle  et  lui  avoir  dit  des  injures,  entra 
dans  une  telle  colère  qu'il  jeta  gril  et  côtelettes  par 


I!.. 


la  fenêtre,  en  criani  :  ■  Au  diable  la  viande,  quand 
la  fumée  n'en  vaut  rien  !  •> 
Il  s'en  alla  ensuite  sans  rien  vouloir  manger. 

La  moindre  contrariété  l'entraînait  .  de  pareilles 
algarades. 
Comme  il  passait  à   Poissy,  une  grosse    pluie  le 

force  à  chercher  asile  dans  L'église  de  l'abbaye.    lue 

religieuse  allait  y  prononcer  ses  vœux.  Santeuil  ar- 
rive tout  crotté  jusqu'au  chœur  ;  il  s'installe  dans  le 
fauteuil  préparé  pour  la  mère  de  la  professe.  I  n 
sacristain  L'invite  à  se  placer  ailleurs.  Santeuil   ne 

répond    pas.   Le  sacristain    veut   le    prendre   par    le 

ras;  le  poing  de  Santeuil  se  ferme  et  retombe  sur 
le  malheureux  qui  va  rouler  à  dix  pas.  Grand  scan- 
dale! mais  personne  n'ose  plus  expulser  le  vigou- 
reux inconnu  ^\i\  fauteuil  où  il  s'était  reploi 
rêvant  à  quelque  œuvre  nouvelle.  L'abbesse  alar- 
mée dépêche,  comme  arbitre,  le  docteur  KerragUS  ; 
celui-ci  reste  Stupéfait  à  l'aspect  de  Santeuil  qu'il 
attendait  justement  ce  jour-là  : 

«  Quoi,  c'est  nous!  et  dans  quel  état  !  Pourquoi 
n'êtes-vous  pas  venu  d'abord  chez  moi  ' 

•  -  Je  ne  serais  pas  ainsi  si  j'étais  \enu  en  car- 
rOSSe,  o  répond  Santeuil. 

'  >n  ne  put  rien  en  tirer  de  plus,  et  il  fallut  lui 
laisser  jusqu'à  la  lin  la  libre  propriété  de  son  fau- 
teuil. 

i  ne  autre  lois,  il  lui  prend  envie  d'aller  féliciter 

<»n   ami    Bignon,  promu    à    l'intendance        \ 


1  54  ■  S  AN  T  EU  IL. 

En  voyant  un  ecclésiastique  mal  vêtu,  rabat  chif- 
fonné, bâton  à  la  main,  le  suisse  barre  le  passage. 
Santeuil  le  fait  reculer  à  coups  de  poing,  et  il  esca- 
lade l'escalier.  A  l'antichambre,  un  huissier  l'arrête 
de  nouveau. 

Gomme  il  s'obstine  à  ne  pas  dire  son  nom,  on 
annonce  à  M.  l'intendant  un  prêtre  de  mauvaise 
mine. 

ce  Qu'il  attende  !  »  dit  Bignon. 

Mais  l'attente  n'est  pas  faite  pour  Santeuil  ;  il  fait 
un  tel  tapage  que  quatre  laquais  s'avancent  pour 
l'expulser.  —  Un  contre  quatre!...  Soit.  —  Il  cul- 
bute le  premier,  il  cogne  le  second ,  mais  les 
deux  autres  saisissent  ce  prêtre  enragé  par  derrière 
et  le  trament  sur  Tescalier.  Mlle  Bignon  accourt  au 
tumulte  : 

«  Quoi  !  c'est  vous,  mon  pauvre  Santeuil  !  Vous 
faire  traiter  de  la  sorte.  Mais  aussi  pourquoi  ne  pas 
vous  nommer  ?  » 

Enfin,  tout  s'arrange,  le  combat  cesse  et  le  batail- 
leur n'en  dîne  qu'avec  plus  d'appétit. 

Quand  ce  n'était  pas  l'église  ou  i'antichambre, 
la  place  publique  était  i'arène  de  ces  beaux  pu- 
gilats. 

Un  marchand  d'estampes  avait  étalé,  dans  la  rue 
Saint-Honoré,  une  suite  de  portraits  parmi  lesquels 
on  remarquait  ceux  d'Arlequin  et  de  Santeuil.  Ce- 
lui-ci se  trouve  devant  l'étalage  en  même  temps  que 
l'abbé  Boileau,  l'auteur  des  Flagellants,  qui  lui  dit 
en  riant  :  «  Pourquoi  ce  marchand  vous  a-t-il  placé 


i  t.  in..  1 35 

a    la   gauche  de  L'Arlequin?  V<  -  bien  La 

droite.  » 
Santeuil  prend  mal   la   plaisanterie,  >nd  : 

Quant  à  vol:  ,  l'abbé,  i  de   la 

gauche  ni  Je  la  droite.  »  Et,  avec  une  grande 
bourrade,  il  l'envoie  tomber  sur  l'éventaire  d'une 
marchande  d'oranges.  I  i  oranges  roulent  à  terre, 
et  la  marchande  saisit  au  collet  l'abbé  qi  euil 

abandonne  en  criant  :  «  Voilà  la  place  que  tu  mé- 
rites.  » 

Si  Santeuil  ne  pouvait  faire    le  coup  de  p    . 
nuise  était  chargée  de  punir. 

Pendant  une  de  ses  excursions  aux  environs  de 
Paris,  un  orage  le  surprend.  Trempe  jusqu'aux  «>s, 
il  se  jette  i\  la  portière  d'une  voiture  passant  Sur  la. 
route,  et  il  demande,  sans  se  nommer,  une  place. 
La  vue  de  son  costume  souille,  et  du  bâton  qu'il 
avail  COUpé  en  route  pour  aider  sa  marche,  inspi- 
rèrent une  médiocre  confiance  au  maître  de  l'équi- 
page qui  était  L'abbé  Longuet,  parent  du  chancelier 
Le  Tellicr.  Refuse  et  humilie,  Santeuil  grimpe  sur 
le  siège  <.k  derrière,   à   cote  des  laquais.  I  .a  plu.. 

le  vent  redoublent,  mais  il  Tau  appel  à  la  flamme 
poétique  pour  braver  la  temp  i  cervelle  bout 

et  la  poésie  latine  moderne  est  riche  d'une  satire 
de  plus  .'i  l'heure  ou  il  peut  enfin  rentrer  à  Saint- 
Yictor.         Inutile  de   ^\\w  contre  qui  la    satire  était 

dui- 

Quand  mure  poëtc    -   tentait  en  verve,  tous  les 


I  56  SANTEUIL. 


lieux  lui  étaient  bons.  Nous  venons  de  le  voir  com- 
posant sur  un  siège  de  voiture.  Un  autre  jour, 
comme  il  était  à  l'église,  il  se  glisse  dans  un  con- 
fessionnal. Il  ne  s'y  trouvait  personne  ,  hors  une 
bonne  femme  qui,  s'agenouillant  aussitôt,  commence 
la  revue  de  ses  péchés.  Santeuil  n'y  prenait  point 
garde  et  poussait  de  son  côté  des  exclamations  qui 
étaient  prises  pour  exhortations  pieuses.  A  la  fin, 
la  pénitente  insiste  pour  avoir  l'absolution. 

«  Eh  !  que  voulez-vous  ?  dit  Santeuil  ;  est-ce  que 
je  suis  prêtre  ? 

—  Mais  vous  m'avez  laissé  parler  ! 

—  Pourquoi  me  parliez-vous  ? 

—  C'est  indigne.  Je  m'en  plaindrai  à  votre  prieur. 

—  Va!  va!  répond-il...  moi,  je  dirai  tout  à  ton 
mari  !  » 

L'affaire  en  resta  là,  mais  le  quiproquo  fit  la  joie 
de  Santeuil  qui  le  racontait  partout  sans  penser  à 
mal.  Louis  XIV,  en  ayant  eu  connaissance,  prit 
l'affaire  au  sérieux,  et  demanda  à  M.  de  Harlay, 
archevêque  de  Paris,  quel  homme  çtait  Santeuil. 

«  Un  homme  d'esprit  qui  a  fait  honneur  à  l'Église 
par  de  très-belles  hymnes. 

—  M'en  répondez-vous  ? 

—  Oui,  certes  ! 

—  Eh  bien,  passe  pour  cette  fois  !...  mais  dites- 
lui  de  ne  plus  se  moquer  de  la  confession.  » 

Le  prélat  fit  yenir  Santeuil  et  lui  infligea  une  ré- 
primande qui  coupa  court  aux  récits  de  son  his- 
toire. 


m  in..  1 5  7 

Le  soir  même, quand  Morphée  ne  l'absorbait 
Santeuil  songeait  à  ses  vers.   Une  nuit,  il  se  lève 

tout  a  COUp,  et  parcourt    les   corridors  du   cornent, 
en  s'écriant  :  o  Je  l'ai  trouve,  je  l'ai  trou.. 

Les  religieux  s'éveillent  pour  demander  ce  qu'il 

a  t  n  )  u  \  e . 

J'ai  trouvé  le  plus  beau  vers  que  Dieu  a  tait,  i 
I  .a  vérité  est  qu'un  souille  divin  semble  avoir  ins- 
piré  les  hymnes  de  Santeuil.   Malgré    la   toute-puis- 

sance  de  L'usage, elles  turent  chantées  de  préférence 
aux  anciennes. 
«  On  ne  sauroit  imaginer,       rapporte  Dinouart, 

—  la  joie  qu'il  eut  en  voyant  ses  hymnes  adop] 

par  le  diocèse  de  Paris.  11  couroit  les  églises  ou  on 
les  chantoit,  et  tout  hors  de  lui-même ,  quand  lé- 
chant eloit  bien  exécute,  il  lui  arri\oit  quelquefois 
de  sauter  en  cadence  a  leur  harmonie 

Par  exemple,  quand  l'exécution  était  troublée,  il 
ne   taisait  pas   bon    l'approcher.   I   n   jour  qu'il    était 

ille  entendre  chanter  ses  hymnes  par  les  religieuses 
de  Port-Royal,  l'assistance  accompagnait  tant  bien 

que    mal,  et   un    paysan   poussait   à   cote   de    lui   des 
hurlements  terribles. 

I         toi,   tais-toi,  bœuf! Élit    Santeuil  en  fu- 
reur, laisse  chanter  ces  anges  !    • 

Aussi  plaisantait-il  sur  le  précepte  fameux  :  Hott 
de  V EgllSt  point  de  Salut;        disant    que,  pour  lui, 

c'était  le  contraire,  parce  que,  s'il  était  à  L'église,  il 
lui  fallait  déguerpir  au   plus  vite,   afin  de   ne  p 
entendre  chanter  ses  hymnes  avec  trop  de  vanité. 


I  58  SANTEUIL. 

Quand  il  chantait  lui-même,  c'était  pis  encore  : 
il  délirait  dès  les  premiers  vers,  et  la  fureur  poéti- 
que le  défigurait  tellement  que  Boileau  en  prit  texte 
pour  faire  l'épigramme  finissant  par  ces  deux  vers  : 

Dirait-on  pas  que  c'est  le  diable 
Que  Dieu  force  à  louer  ses  saints  ! 

Tout  en  louant  les  saints,  Santeuil  ne  s'ou- 
bliait pas. 

«  Ah  !  mon  ami  !  j'ai  fait  de  beaux  vers  depuis  que 
je  ne  t'ai  vu  »,  —  dit-il  en  abordant  un  magistrat 
de  ses  amis  sur  la  place  Maubert. 

Et  le  voilà  déclamant  selon  son  habitude,  avec  un 
fracas  qui  attire  bientôt  l'attention  des  poissardes 
et  des  fruitières  du  lieu.  Elles  se  pressent  autour 
de  nos  personnages  pour  écouter  les  vers  du  moine 
avec  autant  d'admiration  que  si  elles  les  compre- 
naient. L'entourage  n'était  sans  doute  pas  du  goût 
d'une  personne  qui  accompagnait  le  magistrat;  elle 
s'avise  de  critiquer  le  morceau  en  déclarant  que  les 
pensées  en  étaient  si  condensées  qu'on  n'y  démêlait 
rien.  Le  poète  furieux  l'accable  d'invectives  ;  le  cri- 
tique le  traite  à  son  tour  de  fou  et  d'extravagant. 
La  dispute  s'échauffe  si  bien  qu'ils  en  viennent  à  se 
prendre  à  la  gorge.  —  Peut-être  Santeuil  aurait-il 
roulé  dans  le  ruisseau,  sans  les  poissardes  qui  char- 
gèrent son  adversaire  avec  fureur ,  et  qui  lui  firent 
abandonner  précipitamment  le  champ  de    bataille. 

Aujourd'hui,  ce  bon  temps  n'est  plus.  A  la  halle 
comme  ailleurs,  notre  meilleur  poète  latin  serait 
sûr  de  ne  pas  faire  ses  frais.  Mais  c'était  alors  le 


unphe  du  genre.  On  faisait  la  cour  à  Santeail, 
on  le  comblait  d'honneur  .    *       m  et  même  Je  vin, 
'     its  de  Bourgogne  lui  envoyèrent phisic 

pièces  des  meilleurs  cru     de  la  province  en    recon- 
naissance d'une  pièce  de  vers  latins  à  eu*  adi 

plus  beaux  hexamètres  vaudraient-ils  aujour- 
d'hui l)  Dijon  une  bouteille  de  Pomard? 

Les  comédiens  eux-mêmes  lui  pavèrent  tribut. 
On  coin' îît  Paventure  de  Dominique,  l'arlequin  de 
la  Comédie-Italienne,  qui  avait  été   à  Saint-Victor 
pour  demander  quelques  vers  latins  destinés  au  bas 
de  son  portrait.  Santeuil  avait  demandé  coup  sur 

P  :  «  Qui  êtes-vous  :  De  quelle  part  venez-vous 
Pourquoi  venez-vous?  Où  m'avez-vous  vu?  n  Puis, 
il  lui  avait  terme  sa  porte  au  ne/  sans  même  atten- 
dre de  réponse.  -  Dominique  résolut  alors  d'atta- 
quer par  la  brusquerie  un  personnage  aussi  brusque. 
11  se  lit  porter  en  chaise  avec  SOfl  habit  de  théâtre 
recouvert  d'un  manteau  rouge  et  il  s'en  fut  heurter 
de  nouveau  à  la  porte  de  Santeuil,  quoiqu'elle  tut 
cntr'om  erte. 

«   Qui  est  là  .'  cria  Santeuil  qui  composait.  -> 

Le  visiteur,  sans  répondre ,  continua  de  fira] 
Santeuil,  importuné  et  ne  voulant  pas  se  lever,  crie 
en  colère  :  i  Quand  tu  serai-,  le  diable ,  entre  si  tu 
veux  !  n 
Dominique  prend  son  masque,  met  son  cha 
entre  brusquement,  puis,  restant  quelque 

dans    une   posture  qui    répondait    ,i    l.i    îttip» 
de  Santeuil  ,  il  se  met  ;t  gambader  dans  la  cil 


IOO  SANTEUIL. 


Revenu  de  sa  surprise,  Santeuil  se  lève  pour  en 
faire  autant,  mais  Dominique,  tirant  son  épée  de 
bois,  lui  distribue  des  petites  tapes  sur  les  joues,  les 
mains  et  les  épaules  sans  attendre  les  coups  de 
poing  de  son  partenaire.  Puis,  détachant  sa  ceinture, 
et  Santeuil  son  aumusse,  ils  se  firent  sauter  l'un  et 
l'autre  jusqu'à  ce  que  Santeuil  tout  essoufflé  lui  dit  : 
«  Quand  tu  serais  le  diable,  il  faut  que  je  sache  qui 
tu  es. 

—  Je  suis,  dit  Dominique  en  contrefaisant  sa  voix, 
le  Santeuil  de  la  Comédie-Italienne. 

—  Si  cela  est,  répliqua  Santeuil,  je  suis,  pardieu! 
l'arlequin  de  Saint-Victor.  » 

Puis  les  deux  combattants  s'embrassèrent  comme 
les  meilleurs  amis  du  monde.  Cette  fois,  Santeuil 
consentit  ce  que  demandait  Arlequin  ;  et  il  lui  fit 
ce  vers,  aujourd'hui  le  plus  connu  de  toutes  ses 
œuvres  : 

Castigat  ridendo  mores. 

Dans  la  suite,  Santeuil  se  plaisait  beaucoup  à 
conter  et  à  mimer  cette  aventure. 

Comme  Arlequin,  le  président  Pelletier  dut 
aussi  attendre  une  pièce  de  vers  promise  à  l'occa- 
sion de  son  mariage,  —  car  les  gens  de  distinction 
ne  se  mariaient  point  alors  sans  épithalame.;  San- 
teuil ayant  tardé  beaucoup,  un  railleur  dit  que  si 
Santeuil  continuait  à  se  presser  tant,  les  vers  faits 
pour  la  noce  arriveraient  à  l'heure  des  couches. 
Le  poète,  piqué,  apprend  que  la  sœur  de  Pelletier 


g   \  \    M    III..  ]l".  I 


épouse  TurgOt.  Voulant  se  réhabiliter,  il  court  chez 
un  de  MS  ami-,  dont  l'écriture  était  belle;  il  le  prie 
d'écrire  les  vers  sous  sa  dictée.   Mais  la  chambre  Je 

l'ami  est  trop  petite  pour  loger  le  dieu  de  l'inspiration, 
Santeuil  étouffe.  Sou  bote  L'emmène  alors  dans  un  sa- 
lon orné  de  grandes  glaces.   I    .    c'est  encore  pis. 

Santeuil  s'y  voit  de  tous  cotés,  grimaçant,  tour- 
menté par  les  douleurs  de  L'enfantement  poétique. 

«  Sortons,  s'écrie-t-il,  sortons  d'ici!  je  deviendrais 
ton.  I  .a  rage  me  prendrait.  Retournons  dans  ta 
chambre.  En  montant  et  en  descendant,  je  compo- 
serai, et  tu  écriras.  » 

L'œuvre  s'achève  donc  dans  L'escalier,  ou  Santeuil 

se  démena  tout  à  son  aise. 

Enfin  huit  heures  sonnent  :  —  «  Il  faut  que  je 
rentre,  dit-il,  car,  quand  je  reviens  tard,  les  moines 
ne  l'ont  que  crier.  »  -  Mais,  toujours  préoccupé  de 
son  affaire,  il  court  chez  Thierri,  son  imprimeur, 
au  lieu  de  retourner  au  couvent.  A  l'imprimerie,  on 
a  beau  protester  qu'il  est  trop  tard.  Il  envoie  cher- 
cher de>  Oranges,  des  biscuits,  du  bon  vin,  et  il 
pousse  si  bien  les  ouvriers  qu'ils  consentent  à  tra- 
vailler pendant  la  nuit. 

Le  lendemain  matin,  Santeuil  apportait  sa  pièce 
fraîchement  imprimée,  à  M.  Pelletier.  «Au  moins, 
répétait-il,  on  ne  dira  point  cette  fois  que  la  demoi- 
selle est  sur  le  point  d'être  mère. 

11  avait  le  don  de  repartie.  Dans  le  teu  d'une  dis- 
cussion littéraire,  il  tient  tête  au  prince        i       dé, 

qui   croit  trancher  La  question  par  ces  mots  : 


IÔ2  SANTEUIL. 

«  Oublies-tu  que  je  suis  prince  du  sang? 

—  Eh  bien  !  moi,  je  suis  prince  du  bon  sens,  ré- 
pond Santeuil...  c'est  infiniment    plus  estimable.   » 

En  chaire,  il  n'avait  pas  tant  de  présence  d'esprit. 
Dinouart  ne  nous  l'a  point  caché  : 

«  Prié,  dit-il.  de  prêcher,  un  jour  de  fête,  dans 
un  village  auprès  de  Paris,  Santeuil  monte  en  chaire; 
mais  après  avoir  parlé  un  quart  d'heure,  il  s'em- 
brouille. Comme  il  aimait  mieux  ne  pas  continuer 
que  de  battre  la  campagne,  il  s'en  tira  avec  cet  aveu 
dépouillé  d'artifice  : 

«  —  J'avais  bien  des  choses  encore  à  vous  dire,  mais 
il  est  inutile  de  vous  prêcher  davantage,  vous  nen 
serie~  pas  meilleurs. . 

«  II  finit  par   ces  mots  et  descendit  de  chaire.  » 

La  visite  d'Arlequin  chez  Santeuil  a  fourni,  je 
crois,  la  matière  d'un  acte  au  théâtre.  Que  d'autres 
pièces  ne  ferait-on  pas  avec  les  nombreux  épisodes 
qui  font  de  la  vie  du  poète  une  longue  comédie  ? 

C'était  l'homme  aux  aventures.  Dans  les  premiers 
temps,  on  n'osait  lui  laisser  faire  dans  Paris  la  moin- 
dre course,  de  crainte  de  ne  le  pas  voir  revenir. 
Allant  au  gré  de  ses  caprices,  buvant  avec  le  pre- 
mier venu  quand  il  avait  soif,  achetant  et  mangeant 
dans  la  rue  quand  il  se  sentait  en  appétit,  causant 
avec  tous  les  passants  selon  l'occasion,  qu'on  fût 
duc  ou  crocheteur,  Santeuil  était  l'insouciance  per- 
sonnifiée. 

Le  jour  même  où  il  dut  prononcer  ses    vœux,   il 


I  L. 

;■  accepté  une  invitation  à  déjeuner.  Et  l'heure 
de  La  cérémonie  avait  sonne  qu'il  n'y  pei 
On  l'ail. i  quérir  u  table.      •  Le  chapitre   s'assen 
ci  la  solennité  lut  en  partie  remi 

Par  contre,  il  entrait   volontiers    dan  i>e>, 

comme  nous  L'avons  vu  déjà,  sans  j  être  appelé  par 

ir.  Cela  lui  arriva  encore  dans  je  ne  sai^ 
plus  quelle  petite  ville  à  l'heure  ou  l'on  célébrait  vu 
mariage.  Santeuil  s'empare  du  goupillon,  s. 
aux  côtés  du  célébrant,  répond      la  i  va   un 

premiers  a    L'offrande.  Après  la   cérémonie,  il 
offre  la  main  ù  La  mariée,  et  revient  avec   elle    d 
la  maison  où  et  lit  dressé  le   repas.  Se    mettant   à    la 

e  d'honneur,  il  tient  aussitôt  le  dé  de  la  conver- 
îon.  Tout  le  monde  est  charmé   de    sa  bonne  hu- 
meur, et  sa  retraite  cause  un  deuil  général. 

En  vérité,  dit  le  mari   à  sa  femme,  vous  avez   L'- 
un parent  bien  spirituel. 

—  Mais  n'est-ce  point  le  vôtre  :  J'ai  cru  o 
un  de  VOS  oncles.    » 

md    il    n'avait    pas   d'invitation,  il  lui    arrivait 
d'oublier  L'heure  du  repas.  Un  jour,  il  était  aile a> 

un  de  s.'n  ami-.  .1  i-  ticulicr,  lorsqu' 

beau  milieu  de  la  pièce,  Santeuil   frappe  des   m.' 
eu  ci  iant  :  1    Morbleu  !  qu    je  suis  soi  ! 

—  Quavez-vous :  lui  demanda-t-on. 

—  J'ai  oublie  de  dîne; 

(  >n  rit  ei  uni  Lui  prop 

bouteille. 


164  SANTEUIL. 


«  Tu  me  feras  plaisir,  répond  Santeuil  ,  mais 
qu'elle  soit  de  jauge  !  » 

On  lui  apporte  trois  petits  pains,  deux  cervelas  et 
un  flacon  de  deux  pintes.  Il  mange  et  il  boit  brave- 
ment, aux  éclats  de  rire  de  son  auditoire,  en  mur- 
murant :  «  Je  serais  bien  sot  de  me  cacher.  Est-il 
rien  de  plus  naturel  que  de  manger  et  de  boire  ■ 
Est-ce  que  je  suis  fait  pour  ces  gens-là  ?  Je  ne  suis 
fait  que  pour  moi.  » 

Après  avoir  ainsi  officié,  il  lâche  un  grand  soupir 
et  dit  tout  haut  :  «  Dieu  garde  ceux  qui  ne  sont  pas 
si  bien  que  moi.  » 

Une  partie  de  campagne  avait  réuni  Santeuil,  son 
ami  Bouin  et  deux  autres  personnes.  Arrivés  à  la 
porte  Saint-Denis,  ils  entrent  dans  un  cabaret  pour 
y  attendre  la  première  voiture.  La  conversation 
s'engage. 

«  Tu  es  bon  prédicateur,  dit  Santeuil  à  Bouin, 
mais  tu  ne  saurais  écrire  une  page,  tu  ne  composes 
pas,  tu  prêches  de  fantaisie.  Moi,  je  prépare  lon- 
guement mon  œuvre,  je  la  soumets  au  contrôle  de 
la  critique,  je  la  mets  à  même  de  mériter  l'immor- 
talité. 

—  Tu  n'es  qu'un  fou,  réplique  Bouin.  Va  faire 
rire  les  femmes  de  la  halle  ou  les  riches  à  la  table 
desquels  tu  vas  boire. 

—  Je  t'engage  à  parler  des  riches.  Ton  père  était 
gros  maltôtier,  tes  frères  roulent  carrosse.  Pour  moi, 
je  ne  suis  que  le  fils  d'un  marchand  de  fer  de  la  rue 
Saint-Denis.  Eh  bien,  gageons  dixpistoles  que  tu  ne 


;  i  'il.. 


saurais  trouver  une  malheureuse  carriole  dans  t.i 
famille  pour  taire  notre  voyage,  tandis  qu'avec  deux 
mots  écrits  de  ma  main,  je  puis  taire  arriver  une 
voiture  tout  à  L'heure. 

—  Gageons  !  fait  Bouin. 

L'argenl  est  consigné,  on  fait  venir  un  décrotteur 
et  on  le  charge  d'aller  porter  au  prince  d'Armagnac 
un  billet  par  lequel  Santeuil  lui  demandait  les 
moyensde  rouler  .1  trois  Lieues  de  Paris.  Une  heure 
ne  s'était  pas  écoulée  que  le  carrosse  arrivait. 

Il  paraît  que  les  seigneurs  du  temps  jadis  n'avaient 
|  .1     que  des  coups  de  bâtons  pour  les  poètes. 

I   n  autre  fois,  —  c'était  encore  avec  l'ami    Bouin, 

—  Santeuil  se  rendait  au  prieuré  de  Yillebel,  près 
Saint-Denis,  qui  appartenait  à  son  ordre.  Bouin  lui 
avait  assure  qu'un  carrosse  à  six  chevaux  les  atten- 
dait a  la  porte  Saint-Denis.  Lis  vont  à  pied  jus- 
que-là. .Mais  point  de  carn  I  "était  tout  bonne- 
ment une  voiture  de  cultivateur  chargée   de  grains. 

—  Malgré   ses  allures   démocratiques,   Santeuil   tait 

quelque  façon  ;  puis,  il  finit  par  s'asseoir  sur  un 
d'avoine,  en  voyant  avec  quelle  grâce  son   ami  se 

contente  d'une  botte  de  paille. 

Arrivés  à  Saint-Denis,  Santeuil  crie  au  char- 
retier : 

arrête,  cocher!  Ici  il  faut  manger  et  boire   un 

coup. 

—  Ne  vas  pas  l'inviter,  murmure  Bouir      i  i     Lui 

fera  porter  quelque  chose. 


1 66  SANTEUIL. 


—  Et  pourquoi  ne  mangerait-il  pas  à  notre  tabler 
Tu  m'as  bien  fait  venir  avec  lui. 

—  Il  faudrait  alors  que  les  chevaux  soient  de  la 
fête,  si  on  suivait  ton  raisonnement. 

—  Non  pas  !  les  chevaux  sont  nés  pour  notre  ser- 
vice et  cet  homme  ne  sert  qu'en  raison  de  sa  pau- 
vreté. Nous  sommes  tous  égaux.  » 

Et  prenant  le  charretier  par  la  main,  il  le  fait  pla- 
cer à  table  et  débute  par  lui  verser  une  forte  ra- 
sade avec  ces  mots  encourageants  :  «  Buvez,  mon 
cher  ami,  à  la  santé  de  M.  l'abbé.  C'est  lui  qui  nous 
traite.  » 

Le  charretier  boit  si  bien  à  l'abbé  et  à  l'égalité, 
qu'il  se  trouve  gris  au  moment  de  ressaisir  les 
rênes. 

«  Il  ne  nous  en  mènera  que  mieux.  »  répète  San- 
teuil  à  Bouin,  qui  trouve  dangereux  d'avoir  tant  fait 
boire  un  cocher. 

Cependant,  les  chevaux  trop  fouettés  vont  d'un 
tel  train  que  la  voiture  verse  dans  une  ornière.  Bouin 
a  la  joue  écorchée  ;  Santeuil  pousse  mille  ana- 
thèmes.  Le  charretier,  les  chevaux,  la  charrette,  les 
roues,  les  chemins  et  les  agents  de  la  voirie,  ont 
tour  à  tour  part  à  ses  malédictions.  Tout  en  mau- 
gréant, ils  arrivent  à  Villebel  où  Bouin  prêche  mer- 
veilleusement le  lendemain. 

Au  retour,  Santeuil  que  la  moitié  de  la  route  faite 
à  pied  avait  réconcilié  avec  les  charretiers,  rencontre 
une  haute  voiture  de  foin.  Avec  la  permission  et 
l'aide  du  conducteur,  le  voilà  juché  sur  le  sommet. 


IL.  107 

i      m  une  daine  de  la  cour  d'autant    plus  sur] 
de  voir  Le  prêtre  perche  si   haut,  qu'un  peu  avant, 
elle  l'avait  vu  dans  le  carrosse  de   M.  le  prince  de 
Condé. 

Bonjour,  monsieur  Santeuil,  fait  rllr  en  riant. 

—  Je  VOUS  tiens,  je  VOUS  tiens!  a        tait  Santeuil  en 

montrant  ses  tablettes  sur  lesquelles  il  griffonne  des 
vers  de  commande.  Et  il  se  replonge  dans  -><>n  tra- 
vail avec  une  assuidité  telle  qu'il  manque  de 

Sommer  pour  avoir  négligé  Je  baisser  la  tête  en  | 

sant  sous  la  porte  Saint-Denis. 

que  les  vers  latins  étaient  sur  le  tapis,  on  peut 

dire  «.pue  notre  poète  perdait   le   peu    de   raison  qu'il 

avait.  I  n  chevalier  d'industrie  profita  de  cet  amour 
pour    le   détrousser   d'une    façon   a-   ea    comique. 

Comme  il  lui  était  I  >mbe  entre  les    mains    d< 

manuscrits  sur  la  mort  d'un  perroquet,  il  alla  les 
soumettre,  en  déclarant  qu'il   en   était  l'auteur,  a 

l'approbation  de  Santeuil. 

Celui-ci  lit  la  pièce  ;  il  la  trouve  de  son  goût.  Par 
réciprocité,  il  recite  lui-même  sa  dernière  compo- 
sition. Le  visiteur  simule  l'enthousû  Santeuil 

.'\    laisse  prendre  et  coir.ic  son  admirateur  à    de  - 
ner.  I  n  déjeuner  de  poëte,  dans  la  cellul.  at- 

Victor.  Le  vieux  domestique  va  chercher  ^\u  \:" 
Santeuil  lui-même  son  pour   se  munir   de   quelques 
pro\  isions.  Resté  seul,  notre  chantre  de  eontreba 

en  profite  pour  décrocher  deux  surplis,  un  ». 
la  montre  de  son  hôte,  sa  montre  de  dix pisto 

retour,  Santeuil  ne  retrouve  que    le\ieu\   leutre   de 


1 68  SANTEUIL. 


son  escroc.  La  perte  de  ses  surplis,  de  sa  montre 
et  de  son  castor  le  mit  dans  une  telle  rage  qu'il  des- 
cendit aussitôt  pour  taper  sur  le  portier  qui  n'en 
pouvait  mais. 

Ce  pauvre  portier  de  Saint-Victor  avait  toujours 
quelques  affaires  avec  Santeuil.  Il  n'est  pas  de  tours 
que  celui-ci  ne  lui  jouât  ;  en  voici  un  qui  se  trouve 
dans  tous  les  recueils  d'anas. 

Comme  Santeuil,  invité  souvent  à  dîner,  rentrait 
assez  tard,  son  prieur  y  avait  mis  ordre  en  défendant 
de  lui  ouvrir  après  neuf  heures.  Un  peu  après,  le 
poète  se  trouve  en  contravention.  Le  portier  arrive, 
mais  refuse  d'ouvrir.  Après  l'avoir  bien  prié,  San- 
teuil se  détermine  à  lui  offrir  un  écu  par  le  guichet. 
Cette  largesse  fait  lever  la  consigne,  mais  à  peine 
est-il  entré  qu'il  feint  d'avoir  oublié  un  livre  dans  le 
carrosse  qui  l'avait  amené.  Pendant  que  l'obligeant 
portier  va  chercher  le  livre,  Santeuil  auquel  son  écu 
tenait  fort  à  cœur,  ferma  la  porte  et  ne  la  rouvrit 
point  que  sa  victime  n'eût  consenti  à  le  rembourser, 
—  toujours  par  le  guichet.  —  C'était  une  des  farces 
qu'il  prenait  le  plus  plaisir  à  conter. 

Pour  faire  excuser  ses  frasques,  Santeuil  usait 
d'une  plaisante  raison  vis-à-vis  de  ses  supérieurs. 
La  nature,  disait-il,  l'avait  doué  de  passions  tellement 
impétueuses,  que  si  on  leur  bouchait  toute  issue,  il 
tomberait  infailliblement  dans  la  galanterie. 

Bien  que  le  prieur  de  Saint-Victor  aimât  mieux 
encore  le  voir  taxer  de  folie  que  d'impudicité,  ce- 
pendant il  était  quelquefois   obligé  de  sévir.   Après 


I  I  I  I  [.. 


une  forte  réprimande  méritée  pour  ses  inexactitudes, 

Santeuil  est  un  jour  condamné  à  se  donner  la  disei- 
pline. 

Le  lendemain,  de  grand  matin,  le  prieur  VOÎ1 
trer  le  coupable  en  chemise.   11  reste  stupéfait. 

«  Pardonnez-moi,  mon  Père  !  dit  Santeuil.  Me 
voici  comme  Adam  en  état  d'innocenc 

On  ne  pardonna  point  à  ce  pénitent  par  trop  dé- 
colleté, et  il  eut  huit  jours  d'arrêt  de  plus. 

Une  autre  l'ois,  Santeuil,  consigné  dans  sa  cellule 
pour  une  dispute  de  jeu,  imagina  de  faire  le  mort 
pour  désespérer  Ses  supérieurs.  On  frappe  à  la  porte, 
OH  L'enfonce  en  voyant  qu'on  n'obtient  aucune  ré- 
ponse, et  on  trouve  Santeuil  étendu  raide  et  froid 
sur  le  carreau.  Les  religieux  accourent.  On  fait 
cercle  autour  du  prétendu  cadavre  sur  lequel  le 
pauvre  prieur  pleurait  encore    plus   que    les  autres, 

s'accusani  de  l'avoir  poussé  à  bout  par  ses  rigueurs. 

Enfin  un  des  moines  lui  ayant  crié  à  l'oreille  »    Dis- 
moi,  pauvre  ami  Santeuil,  es-tu  bien  mort 
lui-ci  ne  put  retenir  un  éclat  de  rire  qui  consola 
semblée. 

Il  adorait  les  serins,  et  il  en  avait  un  blanc  qui  lui 
axait  coûte  vingl  écUS.  GrOfSe  somme  pour  un  a\are! 
Toujours  il  demandait  au  cellerier  de  la  commu- 
nauté quelques  friandises  pour  38  men  Im- 
portune, celui-ci    refuse    une   lois   deux,    œufs    dl 

Voilà  Santeuil  en  colère,  roulant  de  gros  yeux, 

niant    ses  poings  et  criant  d'une   voix    menaçante  : 

s 


iyO  .  S'ANTEUIL. 


Numquïd  Santolius  non  valet  ova  duo  ?  (Est-ce  que 
Santeuil  ne  vaut  pas  deux  œufs?) 

Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que  le  frère  cellerier 
composa. 

Dès  qu'il  s'agissait  de  ses  oiseaux,  Santeuil  bra- 
vait tout.  La  reine  d'Angleterre  ayant  un  jour  visité 
Saint-Victor,  une  dame  de  la  suite  poussa  le  sans- 
facon  jusqu'à  prendre  dans  la  volière  le  serin  le  plus 
beau  ;  elle  le  cacha  dans  un  endroit  qu'elle  croyait 
sûr,  mais  elle  comptait  sans  l'œil  du  maître  qui, 
peu  soucieux  de  la  noble  assistance  et  des  cris  de  la 
dame,  reprit  son  serin  en  la  place  où  il  était  caché. 

Pour  un  homme  colère ,  il  supportait  parfois 
d'assez  mauvaises  plaisanteries.  Un  M.  Daugeois 
l'avait  invité  à  passer  quelques  jours  dans  une  mai- 
son de  campagne.  Pendant  la  nuit ,  on  enlève  le 
haut-de-chausses  et  la  soutanelle  de  Santeuil,  et  on 
les  fait  rétrécir  pour  les  rapporter  ensuite  dans  la 
chambre  où  il  dormait.  M.  Daugeois  vient  y  frapper 
ensuite  de  grand  matin  pour  ne  pas  lui  donner  le 
temps  de  la  réflexion. 

«  Avez-vous  bien  dormi  ?  »  demande-t-il  en  ré- 
veillant Santeuil. 

—  Pas  plus  qu'il  ne  faut,  répond  celui-ci  en  se 
frottant  les  yeux. 

—  Vous  êtes  donc  malade  ? 

—  Point  du  tout. 

—  Cependant,  je  ne  vous  trouve  pas  bonne  mine.  » 
Santeuil    proteste    qu'il    ne    s'est    jamais    mieux 

porté  ;  il  saute  hors  du  lit  pour  s'habiller.  Mais  son 


haut-de* 

lite  qu'elle  craque  à  Pemn 
chure.  Santeuil  sur  i  remet  au  lit  devant  lequel 

Dongeois  statii  i  nu  de  noureau  q 

observe  nh  gonflement  de  sinisti  ..  I      mé- 

decin arrive,  avec  ttructions  secrètes  :  li 

le  pouls  de  Santeuil ,  examine  la  langue 
le  cas  grave. 
••  Cependant,  |e  rien,  balbutie  S 

—  Tant  pis!   repart   le  nu  que 
le  mai               le   la  perception  exacte  Je  ce  qui 

1!  .s'ensuit  i  lition  de  la  comédie  de 

Pour  nac.  On  clystérise,  on  ivre 

.  qui  ne  se   ranime  un   peu  qu'a 

purgation  un  grand   .  v  in 

de    Madère.  Au  bout  d'une    heure,  i!  .   que  la 

médecine    ne    produit    pas   d'effet,    et    il    de 

.    1  .e    docteur  accourt  de  D 
l  eau. 

Que    entea»vous  maintenant  ?  dit-il. 

—  (   ne  grande  chaleur. 

—  Bon!  On  va  vous  administrer  une   limonade 

ante.  » 
Arrive  une  bouteille  devin  blanc.  La    i 

vie  ce  dernier  remède  éclaire  (OUI  ;i  tau  Santei  il, 
se  lève  brusquement  en  criant  : 

«  .le  cois  qu'on  se  moque  de  moi  I 

Puis  il  se    mu    a   chanter   et   .1   danser    de  i 

taire  p  i-ner 


172  SANTEUIL. 


Une  mystification  atroce,  si  elle  était  vraie,  serait 
celle  dont  parle  Saint-Simon ,  qui  accuse  le  duc  de 
Bourbon  d'avoir  causé  par  imprudence  la  mort  de 
Santeuil  en  versant  du  tabac  à  priser  dans  son  verre. 
Mais  les  rapports  des  témoins  oculaires  s'accordent 
pour  déclarer  que  le  duc  n'assista  même  pas  au  der- 
nier souper  de  Santeuil. 

La  Bruyère ,  qui  connaissait  bien  Santeuil ,  l'a 
peint  dans  ses  Caractères  sous  le  nom  de  Théodat. 
Le  portrait  est  admirable  de  vérité.  Bien  qu'il  ne 
fût  pas  flatté,  son  modèle  le  goûta,  et  le  président 
Bouhier  dit  avoir  vu  entre  les  mains  de  La  Bruyère 
une  lettre  de  remercîment  signée  Votre  ami  Théo- 
dat, fou  et  sage. 

Allusion  aux  lignes  où  l'auteur  des  Caractères 
avait  écrit  :  «  Il  parle  comme  un  fou  et  pense 
comme  un  sage.  » 

Plus  tard,  lorsqu'il  mourut  dans  un  voyage  à 
Dijon,  son  corps  fut  réclamé  par  les  chanoines  de 
Saint-Victor.  Pour  ne  point  payer  des  droits  consi- 
dérables à  tous  les  curés  sur  le  territoire  desquels 
le  corps  devait  passer,  on  s'avisa  d'emballer  la  bière 
dans  une  caisse  ordinaire ,  sur  laquelle  on  écrivit  : 
Marchandises  mêlées. 

Dernière  et  fortuite  ironie  du  destin  qui  semble 
avoir  voulu  faire  ressortir  le  mélange  singulier  de 
défauts  et  de  qualités  qui  caractérisa  ce  poëte  ori- 
ginal ! 


l.'\  ioi  R  i      ,  ;    \  N     '  i  . 


L'APOTRE    JEAN    JOURNET 


Les  documents  ne  manquent  pas  ici.  En  dehors 
des  nombreux  articles  des  petits  journaux  dont  Jean 
Journct  faisait  la  joie,  M.  Champlleurv  lui  a  con- 
sacré un  des  meilleurs  chapitres  de  se  Excentri- 
Ques;)'y  ai  relevé  de  bien  amusantes  histoires,  et 

j'en  ai  donné  ici  quelques-unes.  Puis,  quatre  ans 
avant  sa  mort ,  .lournet ,  lui-même ,  a  patroné  une 
sorte  d'autobiographie  qui  n'est  point  à  dédaigner. 

—  Sans  elle,  nous  ne  saurions  pas  qu'en  i  —  •  » -^ ,  le 
père  de  l'apôtre  était   maire  de   (larcassonne,  «  cette 

cité-pépinière  de  coeurs  intrépides.  •> 

I  .'éducation  du  fils  d'un  premier  magistrat  muni- 
cipal ne  pouvait  être  négligée.  Néanmoins,  le  jeune 

Journet   se  montra  peu   digne  de   cette  première 
culture. 
h  si  ses  professeurs  vivent  encore,       dit  avec  une 
te  d'orgueil   la  biographie  sus-nommée  .  —  ils 

pensent  attester  qu'ils  n'en  tirèrent  jamais  le  moin- 
dre devoir  ni  la  moindre  leçon...  11  resta  quarante 


1 74  LAPOTRE     JEAN    JOURKET. 

ans  sans  songer  si   la   langue    française   avait  des 
lois.  » 

Tout  en  laissant  sommeiller  ses  connaissances 
grammaticales,  Jean  Journet  fut  tour  à  tour  carbo- 
naro, soldat,  pharmacien,  fleuriste,  et  apôtre.  — 
C'est  surtout  en  cette  dernière  qualité  qu'il  s'est  fait 
connaître... 

Apôtre  singulier,  car  les  fouriéristes  pour  lesquels 
il  prêchait  le  traitaient  de  fou  ;  lui-même  les  inju- 
riait, demandant  hautement  la  suppression  de  leur 
organe  «  insidieux  et  infernal  »  la  Démocratie  paci- 
fique. —  Pour  lui,  le  journal,  qui  avait  eu  le  tort 
grave  de  refuser  ses  poésies,  coûtait  trop  d'argent 
et'  n'amenait  pas  assez  vite  la  construction  de  l'édi- 
fice phalanstérien.  Comme  lui,  il  fallait  faire  à  la 
bourse  des  souscripteurs  un  appel  plus  direct,  il 
fallait  frapper  à  toutes  les  portes ,  réveiller  les  en- 
dormis, terrasser  les  incrédules.' On  devine  combien 
de  promenades  et  combien  de  vicissitudes  l'atten- 
daient, car  nos  populations  modernes  sont  trop  civi- 
lisées pour  mordre  aussi  vite  à  l'apostolat. 

Plus  d'une  fois,  les  Pharisiens  lui  apparurent 
sous  la  forme  de  quatre  fusiliers  et  d'un  caporal. 

A  Toulouse,  des  étudiants  dérangés  dans  une 
partie  de  dominos  envoient  Jean  Journet  au  poste 
du  Capitole. 

A  la  salle  Pieyel,  pendant  un  concert  qu'il  a  trou- 
blé par  ses  harangues,  les  domestiques  et  les  gardes 
municipaux  de  service  l'auraient,  comme  les  Tou- 
lousains, envové  au  poste   de  la  rue  Cadet,  si,  par 


!.   \  I'Oïk  i.    j  i.  \  \    JOUR  NET. 

une   inspiration  sublime,  L'apôtre  ne  sciait   placé 
hautement  sous  la  protection  des  dama» 

I!   est  moins    heuieu\    .1   l'Opéra    er    au    'I  fi 
Français  qu'il  inonde  de  brochures  de  propagande, 
au  beau  milieu  de  deu\  représentation 
foi  .  on  le  conduit  à  Bicétre,  et  il  se  voit  condamné 
comme  fou, aux  douches  et  aux   lavements  d"ai 
fœtida,  lorsque  les  sollicitations  de  M.  Montgolfier 

l'airachenl    à    ce    traitement    par  trop    rigoureux.  Il 
faut  lire  clans  !a  notice  de  ses  Chant  S  fninwniicns  U 

récit  tragi-comique  Je  ces  diverses  aventi  m  .  h 

saurais  trop  le  recommander  aux  curieux. 

S'il  opérait  sur  les  masses ,  L'apôtre  ne  négligeait 
pas  les  grandes  individualités.   Pas  un  personnage 

connu   qui   ne  reçût    sa  visite;  mais  là  encore,  coin 
bien   de  cruels  mécomptes!  —  «>   Si  dans  cette  hor- 
rible   époque,    écrivait -il    désespéré,  il    nie  restait 

encore  un  sourire  à  utiliser,  je  remploierais  vo- 
lontiers   à    l'encontre     des    procédés    dont    je    suis 

l'objet.  Le  poe'te  méconnaît  l'apôtre,  le  philosophe 
méprise  le  poëte,  l'écrivain  me  consigne  ■>  la  porte, 

le  députe  philanthrope  ne  s'occupe  pas  de  questions 

des...  .  Lmen  /  » 
\  ictor  Hugo,  cependant ,  avait  reçu  Jean  Joun 
qui  lui  avait   écrit  modestement  :  —  ■  Vous  chet 
chez  la  gloire,  suivez-nou      Q    nze  jou 
fortes  et  vous  verrez.  « 

(     \M    in  avait   'pris  la  peine  de  lui  |  M    lettre 

fort   reli  in  a  :  i  •  1  vailles .  M 


I76  LAPOTRE    JEAN    JOURNET. 

rêvez  pas  quand  vous  souffrez,  pensez  à  Dieu  et  non 
à  la  régénération  sociale.  » 

Mais  Mme  Sand  avait  été  plus  récalcitrante,  comme 
le  prouve  cette  autre  adjuration  de  l'apôtre  :  — 
«  Vingt  fois  je  me  suis  présenté  inutilement  chez 
vous  pour  toucher  votre  cœur,  éclairer  votre  esprit.  » 

Et  Lamartine!...  Ah!  Lamartine!!...  C'est  encore 
pis  —  «  Poète,  —  lui  écrit  Jean  Journet,  —  poète! 
à  bas  l'hypocrisie!...  Assez  de  semblant  de  religio- 
sité. La  farce  est  jouée.  Etoile  nébuleuse,  il  faut 
s'éclipser  !  » 

Il  fallait  des  gardiens  avisés  pour  protéger  contre 
les  assauts  d'un  visiteur  si  tenace.  Le  pauvre  Casi- 
mir Delavigne  en  fit  un  des  premiers  l'expérience. 
Trois  fois,  il  avait  fait  répondre  qu'il  était  souffrant. 

«  On  ne  peut  être  si  longtemps  indisposé.  Il  faut 
vivre  ou  mourir,  »  —  s'écrie  Journet  en  pénétrant 
de  vive  force  dans  le  cabinet  de  Casimir,  qui  demande 
troublé  : 

«  Qui  êtes-vous,  monsieur? 

—  Je  suis  l'apôtre  !....  Avez-vous  lu  ma  brochure? 

—  Non,  monsieur. 

—  Où  est-elle?  Qu'on  la  cherche.  Je  la  veux.  » 
Subjugué,  le  chantre  des  Messéniennes  obéit.  On 

trouve  dans  le  panier  les  Cris  et  Soupirs  de  Jean 
Journet...  Je  laisse  à  penser  quelle  sortie  il  fit  sur 
cette  découverte. 

Le  pouvoir  ministériel  ne  diminuait  rien  de  ces 
allures  impérieuses.  Il  obtient  un  jour,  par  fortune, 


l.  \  POT  !<  E    JEAN   JOUR] 

audience  du  .secrétaire  général  de  l'instruction  pu- 
blique. 

Des  le  début,  ce  fonctionnaire  voit  le  gouffre  dans 

lequel  il  allait  tomber,    il    essaie   <,Wn    imposer    au 
Visiteur  en  disant  d'un  air  presse  : 
SereZ-VOUS  long,  monsieur.' 

—  Très-long. 

—  Beaucoup  de  personnes  attendent. 

—  Que  lait  le  nombre  de  ces  personnes  devant 

les    trente    mille    victimes     au    nom    desquelles    je 
parle 
Désespéré,  le  secrétaire  général,  en  feuilletant  un 

dossier, l'invite  à  parler.  Mais  l'apôtre  ne  le  voulut 
point  avant  que  le  dossier  ne  lût  remis  en  place  et  il 
tint   parole.  Son  discours  lut  immense. 

La  propagande  rendait  l'apôtre  féroce.  Le  jour  où 

il  vint  se  présenter  chez  le  colonel  Bory  de  Saint- 
Vincent,  Oïl  répond  que  le  colonel  est  alité  et  qu'il 
dicte  son  testament  au  notaire.  -•  Jean  Journet 
s'élance  et  vient  crier  aui  oreilles  du  malade  :  — 
«  Vous  pouvez  encore  sauver  le  monde 

Le  pauvre  colonel  souscrivit,      mais  icrip- 

tion  mourut  avec  lui,  une  semaine  api 

Bien  que  M.  Alexandre  Dumas  vive  encore,  s 

nation  fut  non  moins  illusoire  que  celle  i  de 

Saint-Vincent.  L'histoire  de  cette  donation  est  .1 
curieu  se. 

Visité  et  prêché  par  L'apôtre  en  son  te  de 

Saint-Germain,  notre  illustre  romancier   '.: 
avec  effusion  :      «  Apôtre,  êtes  .Je 

. 


IjS  L'APOTRE     JEAN    JOU-RNET. 


veux  mettre  votre  vieillesse  à  l'abri  des  besoins  les 
plus  vulgaires.  » 

Et    il    lui   confia    ce   précieux    autographe    dont 
M.  Champlleurv  a,  le  premier,  publié  le  texte  : 

A  M.  Jules  Dulong,  agent  général  des  auteurs  dramatiques. 

Mon  cher  Dulong, 

Je  veux  faire  une  bonne  action.   Il   faut  que  vous   m'aidiez- 

Je  vous  adresse  M.  Jean  Journet,  l'apôtre  de  Fourier.  —  Je 
crois  à  certaines  parties  de  sa  doctrine,  mais  je  crois  surtout 
à  la  probité',  au  dévouement  et  à  la  foi  de  celui  que  je  vous 
adresse. 

Je  désire  lui  constituer  sur  mes  droits,  et  je  croîs  la  chose 
possible,  une  petite  rente  de  cent  francs  par  mois,  —  jusqu'à  ce 
que  la  société  puisse  faire  quelque  chose  pour  lui. 

Il  touchera  directement  chez  vous  et  vous  me  compterez  les 
reçus  comme  argent. 

Ceci  restera  entièrement  entre  nous  deux. 

«  A  vous  de  cœur, 

Alexandre  Dumas. 

Dieu  et  Fourier  savent  si  Jean  Journet  fut  heu- 
reux... tant  qu'il  ne  vit  pas  M.  Dulong, mais  celui-ci 
dut  lui  apprendre  qu'il  fallait  patienter  longtemps, 
toujours  peut-être,  les  droits  de  M.  Dumas  étant 
hypothéqués  déjà  par  un  trop  grand  nombre  de 
bienfaits. 

L'apôtre  pouvait,  il  est  vrai,  porter  le  fait  à  la 
connaissance  de  son  protecteur,  mais  qu'eùt-il  pu 
faire,  sinon  l'éclairer  inutilement  sur  l'inefficacité 
de  ses  intentions  généreuses  ?  Jean  Journet  avait  le 
cœur  trop   haut.   Il   prit    donc    l'intention  pour  le 


L  APOTRI     .1  i    I 


.  ci  il  continua  de  plus 

parole. 

Cette  vraie  parole  se  répandait  en  ions  liens, 
toute  heure.  11  déclamait  au  café,  i;  '  ait   au 

restaurant,  toujours  distribuant  ses  petites  bro- 
chures. La  propagande  ne  plaisait  le 
monde,  et,  bien  souvent,  on  le  mellail  à  la  porte 
sans  égard  aucun  pour  ses  air 

Un  certain  soir,  passant  rue  I  c  heures, 

mon  ami  D.  voit   la  porte  d'un  estaminet    s'ouvrir 
iquement  et  donner  passage  au  c  Am  homme 

littéralement  projeté  sur  le  trottoir. 

»  Mais  on  ne  met  pas  ainsi  les  gens  dehors, 
dit   1).  au   limonadier.  Vous    Pavez    peutn 

>mmê. 

—  Ah  !  \ous  ne  le  connai  rép 

celui-ci.    Ce  I    un   enr  gd    qui  eml 

clients,   n 

Plus  humain,  h.  veul   rdeveT  Jean  lournet, 
lit  lui  qui  restail  étendu  en 

cris. 

■    \  a-t'en  !  crie  l'apôtre   en  délire.    Va-t'en,  num- 

chard  !  » 

Il    fallut    réclamer   le    Concours    v;'  rit    de 

\ ille  ,   au  bras  duquel    i! 

;rommelant  :  uni 

forme 

(  .\  »t  encore  chez  les  ho  .1  tu; 

Le  plus  poliment.  A 


l8o  L'APOTRE     JEAN     JOURNET. 

ché  de  Montpellier.  Il  y  avait  réception  le  jour  où 
l'on  vit  arriver  un  homme  peu  vêtu,  disant  d'un  ton 
bref  :  «  Je  veux  voir  Monseigneur.  Annoncez 
l'apôtre  !  » 

Et  il  entre  en  déclamant  : 

Réveillez-vous.,  lévites  sacrilèges, 
Ivres  d'encens  dans  la  pourpre  endormis. 
Le  Saint-Esprit  m'a  dévoilé  vos  pièges, 
Il  va  saper  des  sépulcres  blanchis. 

L'évêque  entendait  la  plaisanterie  ;  il  laissa  Jean 
Journet  fulminer  paisiblement,  en  vers  et  en  prose, 
ses  accusations  contre  le  clergé  ;  il  écouta  ensuite 
l'exposition  de  la  théorie  de  Fourier,  et  il  termina 
son  œuvre  de  charité  chrétienne  en  faisant  acheter 
à  l'assistance  une  collection  des  petites  brochures  de 
l'apôtre. 

En  je  ne  sais  plus  quelle  autre  ville  du  Midi,  Jean 
Journet  tomba  sur  un  prélat  plus  bref.  Au  point  de 
vue  laconique,  leur  entretien  fut  curieux. 

«Qui  êtes-vous  ?  demanda  cet  évêque  à  Jean 
Journet. 

—  L'apôtre. 

—  Que  voulez-vous  ? 

—  L'harmonie  universelle. 

—  Par  quel  moyen? 

—  Par  le  moyen  de  cette  brochure. 

—  Combien  ?  fait  l'évêque  en  prenant  le  fascicule. 

—  Quarante  sous. 

—  Voici  cinq  francs.  Rendez-moi  la   monnaie.  » 


i.'\  PO  I 

Bien  qu'il  ne  Tût  pas  facile  à  démonter,  L'apôtre 

ne  trouva    rien    à  dire   de    plus,   et  il   dut  battre   en 
retraite. 

Les  ateliers  de  peinture  étaient  l'arène  favorite  de 
Jean  .lournet.   Il  y  avait  là  plus  d'air,  plus   d'espace, 

plus  de  pipes  à  fumer.   En   l'ait  d'excentricités,  on 

pouvait  tout  se  permettre  vis-à-vis  d'un  auditoire 
gouailleur,  mais  ne  haïssant  point  le  paradoxe. 

Plus  rares  et  moins  faciles  à  dominer  étaient    les 
cénacles  littéraires.   11  en  était  un  surtout  OÙ  la  \ertu 

de  l'apôtre  fut  mise  à  de  dangereuses  épreuves.  Je 

Veux  parler  de  celui  qui  se  réunissait  volontiers  chez 
un  modèle  nommé  Mariette,  dont  les  Aventures  ont 
eu  les  honneurs  de  plusieurs  éditions.  La  maîtresse 
de  la  maison  était  une  femme  d'esprit  qui,  sans  au- 
cune instruction  d'ailleurs,  ouvrait  volontiers  son 
Logis  aux  assemblées  littéraires.  Là,  se  groupaient 
des  écrivains  dont  La  renommée  a  depuis  passé  les 
ponts,  comme  on  dit,  sur  la  rive  droite,  de  toute 
chose  adoptée  par  le  monde  parisien.  Au  milieu 
d'eux,  Mariette  allait  et  venait  dans  un  appareil  : 

Léger,  vaquant  au  besoin  du  ménage  avec  autant  de 

liberté  que  si  elle  n'avait    pas   eu  le  plus  petit  soup- 
çon de  congrès. 
Introduit  dans  ce  cercle,  Jean  .lournet  ne  perdait 

guère   l'occasion    d'\    venir    étaler    la    doctrine.    I 

grandes  théories  avaient   Le  privilège   d\  les 

railleries    vie     Mariette    qui    en    taisait    justice     s-uis 

avoir  be  oin  de  prononcer  un  seul  mot<  11  lui  suiii- 


î82  L'APOTRE    JEAN     JOURNET. 


sait  pour  cela  de  recommencer   l'histoire   éternelle 
de  la  femme  et  du  philosophe. 

Au  plus  beau  moment,  sans  laire  de  bruit,  la 
femme  venait  s'asseoir  tout  près,  très-près  du  phi- 
losophe, elle  lui  faisait  les  doux  yeux,  elle  passait  à 
deux  ou  trois  reprises,  les  doigts  dans  une  cheve- 
lure rebelle...  et  rougissant,  fasciné,  l'orateur  pa- 
taugeait de  telle  sorte  que  toute  l'assemblée  se 
chargeait  de  la  péroraison  par  un  éclat  de  rire 
homérique. 

Les  vers  de  l'apôtre  sont  épars  en  de  nombreuses 
brochures.  Tous  les  six  mois ,  il  fallait  recevoir  de 
lui  un  cahier  de  quelques  pages  imprimées  dans  la 
banlieue  sous  le  titre  le  plus  retentissant  possible. 
Le  seul  recueil  capital  fut  celui  des  Chants  harmo- 
niens,  qui  parut  en  1857.  On  lisait  sur  la  première 
page  : 

AUX    SOUSCRIPTEURS 

DIEU,    LE    GENRE    HUMAIN,    L'APOTRE 

RECONNAISSANTS. 

La  liste  offre  ,  fraternellement  confondus  ,  les 
noms  de  Nadar,  Jean  Gigoux ,  Ponson  du  Terrail, 
Nanteuil,  Ponroy,  Frédéric  de  Reiffenberg  fils,  Au- 
guste Galimard ,  Flandrin,  Baron,  Félix  Mornanu, 
Plouvier,  Scholl,  Mario  Uchard ,  etc.  —  M.  de  Vil- 
lemessant ,  lui-même ,  a  donné  ses  dix  francs  au 
poète  harmqnien. 

Parmi  ces  nombreux  Mécène,  beaucoup  n'en 
étaient  pas  à  leur  première  obole.  Plusieurs  avaient 


l'ai  i 

naître.  ( .'         insi  qu< 
Nadsr  avait  répandu  déjà  une  superbe  pi  >hte 

Je  Jean  .loumci.  Poiti  cheveux  I 

.   veux  renversés  t 
sent  L'apôtre  détache  de 

C   urbet  l'avait  aussi  peint  en  pied,  panant  ù  pied, 
:    au    dos   et    bâton    en    main,    pour   conquérir  le 
monde.       C  partie  des  trente-huit  toi 

qui  con  m  la  premî  particulî 

Av>  maître  peintre,  en  [855. 

On  ne  peut  guère  apprécier  Pœuvre  poétique  de 
L'apôtre.  Ce  qui  frappe  chez  Lui,  c'est   La  solem 
avec    laquelle  il    suit    la   tradition  de   Jcrémi.     I  ' 
une  Lamentation  perpétuelle.   Le  genre  humain  ne 
vaut  pas  une  chiquenaude.  Les  mini 
vampires  affamés;  Les  dé  lateurs  fu- 

nèbres; les  prêi  teurs  ;  les  philo 

des  êtres  stupides;  le.  artistes,  des  pis. 

Pofite,  il  ne  fait  pas  de  grâce  aux  pbStes  qu'il  é< 
en  détail.  L'école  mystique,  Lamartini 
pour  Lui  qu'un    an  bardes  àé( 

de  Musset  et  les  sceptiques  sont  des  aveugles  bo 

de  vanité.  En  1841  ,  il  s'attaque  au  roi  dans  Ana- 
thèm 

El  je  vois  le  monarque  entouré  de  vaul 
Déchirant  sans  pxiii  ne. 

Mais  il   est    plus  c  pour  la  pt< 

laquelle  il 
j'étais  reine  t 


184  L'APOTRE     JEAN     JOURNET. 

C'est  qu'avec  ses  airs  farouches  ,  l'apôtre  ne  dé- 
daignait point,  à  l'occasion,  de  correspondre  avec  la 
Cour.  En  1857,  il  dédiait  YÈre  de  la  femme  à  l'Im- 
pératrice, qui  a  dû  être  émue  en  lisant  ce  vers  : 

Je  ne  vois  plus  que  vous  qui  puissiez  nous  sauver. 

C'est  aussi  en  1841  qu'il  adressa  au  journalisme 
encroûté  cette  ode  dans  laquelle  il  n'a  pas  de  cou- 
leurs assez  noires  pour  peindre  le  folliculaire  fran- 
çais : 

Renard  et  tigre  tour  à  tour, 

Protée  aux  allures  funèbres, 

Il  frémit  à  l'éclat  du  jour, 

11  gouverne  par  les  ténèbres. 

A  la  fin  de  chaque  strophe,  se  trouvait  placé  le 
refrain  :  Levons-nous  !  écrasons  l'infâme! 

Mais  rien  ne  dépasse  la  pièce  qu'il  adressa,  la 
même  année,  aux  académiciens  fossiles .  En  voici  en- 
core quatre  vers  : 

Vous  dormez,  lâches  sentinelles! 
Dans  votre  sommeil  léthargique, 
L'esclave  s'armant  de  ses  fers, 
Va  broyer  votre  âme  impudique. 

Ces  fers  broyant  des  âmes  impudiques  peuvent 
donner  une  idée  de  la  forme  affectée  par  Jean  Jour- 
net  ,  bien  qu'il  se  prétende  inaccessible  aux  vains 
jeux  de  la  phrase.  —  Chez  lui  tout  est  d'une  véhé- 
mence ultra-biblique.  L'indignation  est  son  état  or- 
dinaire. La  colère  le  prend  souvent,  et  quelle  co- 
lère !  Il  ne  parle  pas,  il  crie.  En   1840,  il  rime  ses 


i    \  POl  RI     N    kK    IOI    RNJ    i  . 

Cris  et  Soupirs.  En  1841  ,  c'est  le  tour  de  ses  Cris 
de  douleur.  En  [846,  il  a  repris  haleine  et  pousse' 
à  la  fois  un  Cri  d'indignation  et  un  Cri  de  délivrance* 
L'année  184g  nous  vaut  Le  Cri  de  détresse.  —  I  otal  : 

cinq  cris  différents,  sans  compter  tous  ceu\  que  nous 
oublions. 

Dans  les  dernières  années  de  sa  vie  surtout,  Jean 

Journet  ne  dut  pas  conserver  de  grandes  illusions 

sur  la  mise  en  pratique  de  ses  théories.  Vavait-il 
pas  d'ailleurs  l'ait  partie  du   phalanstère  de  (liteaux 

subventionné  par  un  Anglais  fouriériste  et  dirigé  par 

une  femme,  M""'  Gatti  de  (jramond  :  Dès  la  réalisa- 
tion inespérée  de  ee  ré\e,  Jean  Journet  avait  reçu'ce 
qu'on  appelle  un  coup  d'assommoir.  M1'"5  Gatti  ne 
l'avait  jugé  bon  qu'à  jouer  le  rôle  de  bûchiste  lise/ 
scieur  de  bois  dans  la  communauté  ;  elle  lui  avait 
interdit  de  plus  toute  elucubration  poétique.  Quelle 
chute  pour  l'apôtre  triomphant!  Se  trouver  réduit 
à  rimer  en  cachette  comme  un  écolier. 


lS6  LE    MARQUIS     DE     SAINT  -CRICQ. 


LE   MARQUIS    DE    SAINT-CRICQ 


Ce  marquis  fut  un  excentrique  heureux. 

Ses  moindres  farces  ont  été  commentées  par  la 
presse  contemporaine,  —  publicité  qui  ne  fut  jamais 
sans  charme  pour  lui,  si  j'en  juge  par  l'ostentation 
qu'il  apportait  dans  ses  récidives.  Paris  est,  du  reste, 
la  ville  du  monde  où  il  est  le  plus  facile  de  faire 
parler  de  soi  lorsqu'on  veut  marcher  sur  les  traces 
de  notre  héros.  Il  y  a  tant  de  gens  qui  cherchent  à  s'y 
amuser,  et  il  y.  en  a  si  peu  qui  consentent  à  divertir 
autrui. 

Les  singularités  de  M.  de  Saint-Cricq  se  sont  pro- 
duites sur  deux  arènes  privilégiées  :  —  le  café  et  le 
théâtre. 

Le  théâtre  le  voyait  arriver  le  premier  et  partir  le 
dernier.  Cricq  prenait  souvent  une  loge  pour  lui 
seul,  et  il  y  donnait  bravement  la  comédie,  interpel- 
lant les  acteurs  en  scène  et  jugeant  à  sa  manière  la 
pièce  représentée. 


li    d  Scribe    presque  autant  que    1 

constitutionnelle.  Los  jours  où  on  jouait  do  S 
il  s'asseyait  à  l'américaine  en  m  renversant 

t'auteuil  ci  en  plaçant  les  pieds  sur  le  balcon  Je  1. 
log  si  façon  de  :  il  répondait 

.    que    la    littérature    Scribe   était    bonne 
^\v  ses  hottes. 

lui  qui  lit  lui  soir  en  plein  Thcitrc-i 
ce    e  proclamation  ta. 

te    mille    francs    pour    l'auteur. 
ivec  ;  'en  e  mille  francs,  il  ne  pourra  plus  dire  que 
le  besoin  de  noanger  lui  fait  Elire  d'aussi  mauvaise 
pièces.  » 

Le  docteur  Ycron  semble  avoir  été  témoin  d. 
esclandre,  car  il  v  tait  allusion  dans  se  ^ 
seulement,  il  varie  sur  le  chiffre  de  la  somme  de- 
mandée qu'il  porte  à  plus  de  deux  cent  mille  francs. 
C'est    ausssi    M.   de  Saint-Cricq  qui   a  le 

r  une  chaufferette  à  l'Odéon.        Prote 
éloqi 

S       -         It,  il  gûtfl  1;;  chose  en  voulai 

■m-  dont  le  jeu  était  ch< 
réchaufl  ille. 

Et  il  sévit  expulsé  de  l'(  I 
Franc  H  .  comme  duthéàti  '         -  rtin 

1    d  ■  ,<  .la,  pendant    le    chol 

demandes  exorb 

tanis. 
Se^  d( 

Expulsé  d.  ille  pou 


LE    MARQUIS     DE     SAINT  -CRICQ. 


donna  la  peine  de  recruter  quatre-vingts  joueurs 
d'orgues  de  Barbarie ,  à  seule  fin  d'humilier  les  qua- 
tre-vingts musiciens  de  l'orchestre.  Une  fois  organisé, 
et,  non  sans  peine,  ce  petit  corps  d'armée  cerna  le 
théâtre  et  commença ,  .sur  le  signal  de  son  chef,  le 
plus  monstrueux  charivari  qu'on  eût  jamais  entendu. 

J'aime  mieux  la  vengeance  qu'il  tira  certain  soir 
des  procédés  du  Théâtre-Français.  On  l'avait  mis 
à  la  porte  au  nom  de  l'ordre  public.  Pendant  toute 
la  soirée,  il  raccole,  paye  et  renvoie  tous  les  fiacres 
des  environs.  Trois  minutes  avant  le  dénoûment  de 
la  dernière  pièce,  il  repasse  devant  le  contrôle  désert, 
s'insinue  dans  les  couloirs  et  revient  se  dresser  sur 
sa  stalle  comme  un  joujou  à  surprise,  en  criant  à 
l'auditoire  : 

«  Vous  êtes  trop  bêtes  !  Vous  ne  trouverez  pas  de 
voitures  en  sortant,  et  il  pleut  à  verse  !  » 

Bien  que  ce  dernier  tour  soit  joli ,  on  est  fondé  à 
craindre  que  le  récit  n'en  soit  pas  rigoureusement 
vrai.  En  remontant  aux  sources,  je  trouve  dans  un 
vieux  numéro  de  la  Semaine,  une  version  plus  an- 
cienne du  même  fait;  elle  est  due  à  M.Jules  de  Saint- 
Félix,  qui  lui  donne  une  date  certaine  (i835),  et  elle 
présente  des  variantes  tellement  circonstanciées  que 
je  dois  les  recommander  ici: 

Saint-Cricq  aurait  tout  bonnement  parié  au  café 
de  Paris  que,  par  une  soirée  de  pluie,  il  priverait  de 
voitures  tous  les  spectateurs  sortant  sans  équipages 
à  eux  du  Théâtre-Français.  Il  avait  parié  de  plus 
que,  le  même  soir,  tous  les  soupeurs  du  café  de 
Paris  ne  boiraient  pas  une  goutte  d'eau. 


LK   MARQUIS    S 

Dans  !;i  soirée  convenue,  Les  spectateurs  du  'I  héâ- 
tre*Français  ne  purent,  en  effet,  profiter  des  voitu- 
res stationnant  place  du  Palais-Royal.  Elles  étaien' 
tontes  retenues;  pas  une  ne  voulut  bouger,  et  l.i 
foule  des  bourgeois  faillit  faire  un  mauvais  parti  .. 
cochers. 

Cependant,  les  fiacres  rides   s'ébranlèrent  à  un 

moment  donné,  prirent    la    direction   du   boulevard 

des  Italiens,  et  vinrent,  a  la  file,  se  ranger  devant  le 
café  :  le  convoi  était  mené  par  un  nacre  jaune  tapi 
de   velours  rouge,  duquel   Saint -Cricq   descendit 

triomphalement. 

Se  plaçant  ensuite  sur  le  seuil  du  café,  il  frappa 
trois  fois  dans  ses  mains.  — •  Au  cri  de  :  Partes  ! 
deux  cents  liacivs  environ  roulèrent  dans  toutes  les 
directions  avec  un  bruit  de  tonnerre. 

Mais  ce  n'était  pas  tout. 

Après  s'être   ménagé  cette   belle   entrée,    Saint- 

Clicq  pénètre  dans  le  salon  commun.  I  ne  \  i 
taine  de  personnes  y  soupaient.  -  Elles  n'ont 
d'yeux  que  pour  notre  parieur  en  l'entendant  de- 
mander, pour  tout  potage,  une  carafe  ^Wwu  el  en  Le 
voyant  soumettre  une  goutte  d'eau  de  cette  c 
à  L'observation  d'un  microscope  portant'.  Apres 
quelques  minutes  d'une  contemplation  silène  suse, 
Saint-Cricq  se  lève,  et,  s'adres  ant  a  La  dame  de 
comptoir  : 

«    Madame,   dit-il,   il    m'est    impossible    de 
celte  eau...   Yo\e/  !...  » 

La  dame   risque  un  coup   d'œil   et    pousse   un  cri 


90  LE     MARQUIS     DE     SAINT  -CRICQ. 


d'effroi  répété  par  tous  les  assistants  qui  viennent, 
tour  à  tour,  contempler  les  dragonneaux  hideux  visi- 
bles au  microscope  dans  l'eau  proscrite. 

Le  premier  instant  de  dégoût  passé ,  on  se  mit  à 
rire.  Mais  l'impression  était  restée,  et  on  la  noya  ce 
soir-là  dans  des  flots  de  vin  de  Champagne.  Personne 
ne  toucha  aux  carafes. 

M.  de  Saint-Félix  ajoute  qu'on  dut  ramener  ce 
soir-là  M.  de  Saint-Cricq  chez  lui,  —  dans  un  seul 
fiacre. 

Au  temps  de  sa  splendeur,  le  marquis  avait  un 
coupé  au  mois,  mais  cela  ne  l'empêchait  pas  de  faire 
ses  courses  à  pied.  —  Son  équipage  suivaic. 

L'hiver,  quand  il  avait  attrapé  un  rhume,  il  trou- 
vait le  coupé  trop  froid  et  préférait  un  fiacre  préa- 
lablement chauffé  par  l'haleine  de  quatre  commis- 
sionnaires qu'il  y  renfermait  pendant  une  heure, 
toutes  glaces  levées. 

Mais  les  cochers  n'en  étaient  pas  toujours  quittes 
à  si  bon  marché. 

L'un  d'eux  voit  un  jour  M.  de  Saint-Cricq  monter 
dans  son  véhicule  en  disant  :  —  «  Prends  les  bou- 
levards, et  toujours  tout  droit  ?  » 

A  la  Bastille,  la  voiture  s'engage  dans  le  faubourg 
Saint-Antoine  ;  elle  arrive  à  la  barrière  du  Trône. 

«  Allons-nous  plus  loin,  bourgeois  ? 

—  Va  toujours,  il  y  a  un  bon  pourboire.  » 

Le  fiacre  traverse  Saint-Mandé.  Aux  environs  de  la 
Tourelle ,  le  marquis  fait  arrêter  dans  le  bois ,  non 
loin  de  l'allée  fameuse  où  brilla  le  couteau  du  san- 


DE     5AI 


guinaire  Papavoine;  il  prie  sonautomédon  d 
cendre,  et  il  lui  dit,  avec  une  douceur  exq 

jours  comme  Papa\oine  : 

«  Je    \ais     faire     ton     bonheur    en    le     brûlant    la 

eervelle.  ■> 

Et    le    cocher   île   (aire  galoper   ->cs    che\au\   pour 
échapper  aux  mains  de  cet  assassin  monomane. 

Il  y  a  encore  la  mystification  de  la  baignoire. 

Saint-Criçq  commande  des  bains  dan-,  les  établis- 
sements de  son  quartier;  tous  doivent  arriver  à  sou 
domicile  pour  la  même  heure.  Au  moment  fatal  . 
présentent  une,  puis  deux,  puis  quatre,  puis  six,puis 
huit  voitures  de  bains.  La  Cour  est  encombrée  de 
baignoires,  l'eau  ruisselle  dans  l'escalier,  les  garçons 
ie  disputent  et  la  tête  du  concierge  se  pe\\\. 

Enfermé  dans  sa  chambre,  et  tapi  derrière  la  per- 
sienne,  Saint-Cricq  observe  et  jouit... 

I   ne  autre   lois,  Saint-(!ricc|   recrute   trente  et  un 

fiacres  à  la  Bastille,  il  en  une -seule  colonne 

e]ui  règle  sa  marche  sur  la  sienne;         il  était  mû 

dans  le  premier. 

En  lace  du  perron  de  Tor'.om  .  la  procession  s'ar- 
rête, et  Saint-Cricq   se  t'ait  apporter  trois  glaces. 

Tins,  déclarant  bien  haut  que  la  chaleur  était  insup- 
portable, il  avale  la  première  glaci 
autres  dans  ses  bot 

chroniqueurs  ont  affirmé  que  I 

à  l.i  vanille  et    à    l'ananas,   mais    ce  point   d'hist 

ne  me  paraît  pas  encore  bien  : 


I92  LE     MARQUIS    DE     SAINT-CRICQ. 

D'après  M.  Yriarte,  qui  a  beaucoup  étudié  M.  de 
Saint-Cricq,  ces  consommations  de  glaces  à  propos 
de  bottes  se  renouvelaient  souvent. 

«  Il  s'asseyait  devant  Tortoni,  demandait  une  glace 
à  la  vanille  et  une  glace  à  la  fraise  ;  puis ,  rassem- 
blant ses  idées  un  instant,  se  déchaussait  sans  façon 
et  versait  consciencieusement  sa  glace  à  la  vanillle 
dans  la  botte  droite  et  la  fraise  dans  la  botte  gauche. 
Quand  il  lui  arrivait  de  se  tromper,  il  maugréait 
tout  bas  en  reconnaissant  son  erreur,  vidait  ses 
bottes  et  redemandait  deux  autres  glaces  en  répé- 
tant jusqu'à  l'arrivée  du  garçon  : 

«  Glace  à  la  vanille,  botte  droite  ! 

«  Glace  à  la  fraise,  botte  gauche!  » 

Ne  nous  étonnons  plus  si  le  marquis  de  Saint- 
Cricq  avait  reçu  le  surnom  populaire  de  père  des 
fiacres. 

Son  chapeau  gras  et  son  double  carrick  à  trois 
collets  ne  juraient  pas  avec  cette  qualification.  Le  car- 
rick abritait  un  gilet,  un  pantalon  et  une  redingote 
pleins  de  taches.  Il  est  vrai  que  M.  de  Saint-Cricq 
avait  pour  rehausser  ces  dehors  peu  soignés,  une 
tête  assez  aristocratique,  une  grande  agrafe  d'argent 
au  collet,  et,  à  la  main,  son  énorme  bague  cheva- 
lière à  l'écu  portant  une  croix  fleurdelisée,  avec 
deux  lions  pour  supports.  L'écusson  était  reproduit 
sur  sa  carte  de  visite,  au-dessus  de  six  à  huit  lignes 
de  titres  vagues  comme  chevalier  de  plusieurs  or- 
dres ,  membre  de  plusieurs  sociétés  savantes  et 
étrangères,  etc.,  etc. 


LE    MARQUIS    Dl 

Il  avait,  ce  qu'on  appelle  scientifiquement,  l'appé* 
tit  dépravé. 

Rogerde  Beauvoir  affirme  l'avoiri  u  souper,  au 
Anglais,  d'une  salade  de  mâches  et  de  betteraves, sau- 
poudrées de  tabac  à  priser.  Il  déclare  de  plus 
qu'avant  ce  régal,  le  marquis,  pour  calmer  ses  mi- 
graines, s'enduisait  la  figure  d'un  ailVeu\  mélange  de 
cold-cream,  de  tabac  et  de  vin  de  Condrieu. 

Un  garçon  de  calé  était  chargé  de  la  conservation 
du  pot  de  cold-cream,  et,  des  qu'il  était  vide,  il  avait 

mission  d'aller  le  faire  remplir  chez  le  parfumeur 
Lubin. 

Cependant  le  tabac  ne  fîlt  pas  toujours  mis  par 
Lui  à  toutes  sauces.  Il  prisa  pendant  quelque  temps 
du  sucre  en  poudre.  Ce  n'est  pas  le  premier  caprice 
de  priscur  connu.  Deux  cents  ans  avant,  M.  de  liul- 
lion  cultivait  bien  la  poudrette. 

Après  Roger  de  Beauvoir,  M.  Yriarte  a  vu  assai- 
sonner une  autre  salade  étrange.  L'huile  et  le 
vinaigre  étaient  remplacés  par  une  tasse  de  choco- 
lat, avec  addition  de  sel  et  de  poi\re. 

(  m  accuse  également  Saint-Crieq  de  s'être  nul  sen  ir, 

au  cale  de  Paris,  des  crêtes  de  coq  entourées  de  tran- 
ches d'ananas  et  de  pissenlits. 

Pour  ne  rien  omettre,  ajoutons  qu'après  un  bain 

rafraîchissant  composé  d'oseille  et  de  chicorée,  il 
déjeunait  volontiers  d'une  boîte  de  sardines arro 

Dar  \.\^  verre  de  kirsch  et  par  plusieurs  bols    de   C 
au  lait. 

Lecaife  Anglais  payait  asses  cher  l'honneur  In- 


194  LE     MARQUIS    DE    SAINT-CRICQ. 

signe  de  compter  Saint-Cricq  parmi  ses  clients.  Dans 
V Étincelle  Roger  de  Beauvoir  a  laissé  sur  ce  beau 
temps  des  notes  fort  intéressantes  qui  reparaîtront, 
je  l'espère,  avant  qu'il  soit  peu. 

Voici,  entre  autres,  un  épisode  qui  montre  bien 
la  ténacité  de  notre  mystificateur. 

Le  petit  salon  où  il  se  rendait  d'habitude  était  le 
dernier  du  rez:de-chaussée.  Cette  pièce  était  préférée 
par  les  beaux  fils,  —  les  jeunes  seigneurs  (comme  on 
disait  alors),  qui,  revenant  des  Italiens  en  bas  à  jour, 
cherchaient  à  souper  chaudement.  Cette  prédilection 
gênait  Saint-Cricq  dont  elle  dérangeait  les  habi- 
tudes ;  il  remarqua  les  dispositions  frileuses  de  la 
bande  et  il  s'en  inspira  bientôt  pour  chercher  à 
reconduire. 

A  force  de  patience,  il  organisa  des  cordonnets  de 
soie  attachés  au  bas  de  la  porte  ouvrant  sur  la  rue. 
Les  cordonnets  aboutissaient  à  lui  comme  les  fils 
d'une  araignée.  Il  suffisait  de  les  tirer  pour  amener 
d'affreux  courants  d'air  qui  faisaient  hurler  à  tous 
les  porteurs  de -bas  de  soie  un  :  Ferme^  la  porte! 
continu. 

Appelé  par  les  violentes  protestations  de  ses  ha- 
bitués, Delaunay,  qui  tenait  alors  le  café  Anglais, 
vient  donner  le  coup  d'œil  du  maître  ;  il  ne  tarde 
pas  à  mettre  la  main  sur  les  lacs  tendus  par  Saint- 
Cricq,  il  lui  reproche  vivement  sa  perfidie,  et,  comme 
le  coupable  le  prend  sur  un  ton  plus  haut  encore, 
Delaunay,  poussé  à  bout,  tire  la  chaise  de  son  ha- 
bitué pour  précipiter  sa  retraite. 

Tombé  rudement  à  terre,  Saint-Cricq    sort  pour 


il     MARQUIS      • 

Élire  fabriquer,  par  le  menuisier  Le  plus  voisin,  deux 
béquilles  sur  lesquelles  il  se  traîne  en  criant  jusqu'au 
cabinet  du  préfet   de  police,  qui  était  alors  M.  G 
i|uet.--  Il  ne  demandait  rien  moins  que  l'arrestation 

immédiate  de  l'atlreux  limonadier. 

M.  Gisquet  econduisit  poliment  L'excentrique  qui 

de  sa  dernière  ressource  :  il  courut  a  l'Abbaxe- 

an-Bois  conter  si  peine  a  M"1  Récamier  qui  le  con- 
sola de  son  mieux,  mais  qui  eut,  de  plus,  .1  subir 
une  embrassade  en  Sjuise  de  remercimenls  ;  —  une 
embrassade  au  cold-cream  et  au  tabac. 

Mis  .i  la  porte  de  tous  les  restaurants  des  houle- 
Vards  dont  il  avait  exaspère  la  clientèle,  Sainl-Cricq 
chercha  un  dernier  asile  au  Haiiqucl  d  Aiuicréon. 
vis-à-vis  du  théâtre  de  la  Portc-Saini-.Martm.  C'est 
la.  qu'il  lit  certain  souper  dont  la  tradition  ne  périra 
jamais. 

Par  une  belle  soirée  de  février,  on  allait  fermer  la 
porte,  quand  le  marquis  s'insinue  en  reclam. ml  un 
filet  aux  Olives  et  des  beignets  de  pèche.  I  e  BJBTÇOn 
apporte  avec  mélancolie  un  morceau  de  filet  si  ra- 
corni qu'à  première  \  ne,  Saint-Oicq  demande  un 
huilier. 

ail  plus  facile  à  troiner  qu'un  beignet  de  pè- 
che. -  L'huilier  parait  donc  incontinent,  mais  le 
garçon    recule  épouvanté    en  voyani    son    client 

s'oindre  d'huile  à  la  mode  le 3  lutteurs  antiques. 

•    Il    ne    faul  pas   moins,  s'cnail  il.  p  •  |UC 

Un  morceau  pareil.   » 

Au  fond  .  cette  onction,  dont  on  a  t'ait  grand  brui  t 


I96  LE    MARQUIS     DE    SAINT-CRICQ. 

n'était  qu'un  variante  de   sa  préparation  au   cold- 
cream  dont  j'ai  parlé  déjà. 

Après  tous  ces  exploits,  sur  la  malpropreté  des- 
quels je  n'insisterai  pas,  il  ne  paraîtra  pas  surpre- 
nant à  nos  lecteurs  que  M.  de  Saint-Cricq  ait  été 
assez  longtemps  pensionnaire  de  la  maison  de  santé 
du  docteur  Voisin,  qui  soignait  spécialement  les 
affections  du  cerveau. 

Une  maison  de  santé  commode  d'ailleurs,  d'où  on 
pouvait  sortir  à  sa  guise. 

Ainsi,  notre  marquis  faisait  de  temps  à  autre  ar- 
river une  voiture  de  poste  à  la  grille.  Il  y  montait 
en  équipage  de  chasse,  avec  l'intention  bien  arrêtée 
d'aller  tuer  quelque  gibier  dans  sa  terre  de  Norman- 
die. A  peine  installé,  le  chasseur  s'endormait,  le  pos- 
tillon, prévenu,  faisait  le  tour  du  bois  de  Boulogne, 
et  revenait  chez  le  docteur  auquel  M.  de  Saint- 
Cricq  déclarait  avoir  fait  la  plus  belle  partie  du 
monde  et  ne  s'être  jamais  senti  plus  dispos. 

C'est  en  sortant  de  chez  le  docteur  Voisin,  par  un 
jour  de  grande  pluie,  qu'il  offrit  l'hospitalité  de  sa 
voiture  à  lord  Seymour,  surpris  par  le  mauvais 
temps  sur  la  route  deSablonville. —  Hospitalité  peu 
écossaise,  car  il  voulut,  chemin  faisant,  lui  emprun- 
ter un  millier  de  livres,  et,  sur  les  fins  de  non-rece- 
voir  du  noble  lord,  il  le  menaça  de  se  faire  sauter 
avec  lui  en  approchant  un  cigare  de  sa  provision 
de  poudre  de  chasse.  —  Lord  Séymour  dut  s'exé- 
cuter. 


LE    M  kRQXJIS    DE    SAIN1  -  KiJ 

Tous  ses  emprunts  n'avaient  pas  eu  de  prologue* 
aussi   féroces.   Au   cercle,    il   lui  arrivait  souvent 

de  prendre  à  part  un  ancien  ami  en  lui  dis. ml  : 
«  VOUS  savez,  mon  cher,  combien  ma  famille  me  ra- 
tionne, je  suis  Obligé  de  faire  la  cour  à  mon  laquais 
pour  avoir  un  louis.  C'est  répugnant.  Pour  aujour- 
d'hui, rendez-moi  donc  ce  petit  service.  » 

Les  vingt  francs  obtenus,  Saint-Cricq  laissait  pas- 
ser une  demi-heure  et  employait  le  même  procédé 
pour  trouver  un  second  préteur.  Le  beau  coté  de  la 
chose  était  qu'une  fois  nanti  d'une  somme  a 
ronde,  il  gagnait  le  boulevard  et  voulait  faire  lar- 
gesse au  peuple.  11  fallait  la  présence  à'un  valet  tu- 
tclairc  pour  arrêter  la  distribution  et  pour  rembour- 
ser les  avances. 

(/est  à  l'intéressante  notice  de  .M.  Yriartc  que  je 

suis  redevable  de  ces  derniers  détails. 

M.    de  Saint-Cricq  est-il  bien  mort  } 

Après   i85o,   tous    les   biographes   «au   paru    le 

croire,  et  je  me  rallierais  à  leur  témoignage  SI  je 
n'étais  fort  trouble  par  la  lecture  d'un  ancien  article 
de  M.  de  Menou,  qui  a  raconte  minutieusement 
dans  le  Diable  bottettX ^  en   i  S  > - ,  les  détails    de  deux 

entrevues  qu'il  avait  eues  avec  M.  de  Saint-Cricq,  à 

Toulouse,  pendant  l'automne  de  [856.  Peut-être 

le  plus  excentrique  des  marquis  fait-il  encore  l'orne- 
ment d'une  avant-scène  de  province. 


iq8  lutterbach. 


LUTTERBACH 


Lutterbach  était  un  modeste  tailleur  de  la  rue 
Saint-Honoré.  Fatigué  de  croiser  les  jambes  sur  un 
établi,  il  se  créa  a  professeur  de  marche  et  d'exer- 
cices physiologiques,  hygiéniques  et  confortables.  » 

Ce  nouveau  métier  était  l'antipode  de  celui  qu'il 
avait  exercé  jusqu'alors.  Pour  accentuer  davantage 
la  séparation,  il  rit  paraître,  en  1 853,  une  brochure 
sur  les  différentes  manières  de  respirer.  Coup  d'essai 
triomphal,  car  il  lui  valut  un  article  et  une  visite 
d'Alphonse  Karr,  —  Alphonse  Karr  que  Lutterbach 
connaissait  de  réputation  «  comme  première  plume 
de  France  pour  fronder  les  torts  de  la  société.  » 

Ce  patronage  auguste  décida  de  l'avenir  du  pro- 
fesseur de  marche. 

Et  alors  on  vit  paraître  coup  sur  coup  divers 
traités  recommandables  par  des  titres  à  sensation 
tels  que  la  Statique  pour  ne  plus  boiter  sans  le  se- 
cours des  orthopédistes  ;  —  les  Moyens  naturels 
pour  entretenir  la  chaleur  aux  pieds  et  aux  mains  ; 
—  la  Révolution  dans  la  marche  ou  cinq  cents  moyens 


i  i   R  B  \  CIL 


naturels  pour  ne  pas  se  fatiguer  en  marebamt,  ei 
exercices  physiologiques  d'kjrgièue  ei  d'agrément 
pour  se  conserver  ei  s'améliorer  les  cinq  sont.   Pi 

5  Ira  ne  s. 

Cenl  sous  pour  cinq  cents  moyens  naturels  de  ne 

pas  se  fatiguer,  sans  compter  le  privilège   inestima 
ble  de  conserver  ei  d'améliorer  son  tact,  ^a  rue, son 

ouïe,  SOO  Odorat   Cl  SOU    loucher!    cent  sous,    c'él 
réellement  ne  pas  trop   demander.  On    acheta   doiu 
un  peu  le  volume,  et  on  en  parla  beaucoup  dans  le 
petits  journaux.  Cette  publicité  axait   bien  quelques 

allures  railleuses,  mais,  enfin,  c'était  de  la  publicité. 

et  Lutterbacfa  s'abandonna  tout  entier  au  charnu 
d'entendre  répéter  son  nom  par  des  gens  qui  ne  lui 
avaient  jamais  commande  ie  moindre  paletot. 

Eli  homme  qui  comprenait  la  plaisanterie,  il  alla 
même  remercier  se*  critiques  et  leur  montra  un 
homme  encore  vert,  aux  dehors  un  peu  prèles,  à  l'ieil 
UI1  peu  en!'  )\w^.\  mais  au  sourire  des  plus  aimables.  (  )n 
le  questionna  sur  l'application  de  ses  théories  ;  .s.ms 
trop  se  taire  prier,  il  consenti!  a  taire  quelques-mu- 
des  m  mieux  res  recommandées  dans   ses    iiuv-      I  >• 

lit  cercle  pour  voir  ce  nouveau  professeur  exécutani 
/a  tourniquette,   Li   talonnette,  /a    moulinette,    l'on- 
doyante, et  mille  autres  figures  non  moins  agréable- 
ment dénommées.  L'imprimerie    \  mtelain,  ou  il 
liait    corriger    SCS   épreuves,  eut  s.i  part  de  ces  s; 

tacles,  et  les  typographes  chargés  du  soin  deoompo 

ser  notre  notice  se  SOUVienneW  t  a\ec bonheur 

ifa>  )ir\u  Lutterbach  en  fonction. 


200  LUTTERBACH. 


Dès  lors,  il  répudia  son  premier  titre  de  profes- 
seur de  marche,  qui  sentait  trop  le  terre-à-terre  ;  il 
s'intitula  «  professeur  de  médecine  naturelle  spon- 
tanée, »  et  fit  paraître,  en  cette  dernière  qualité,  sa 
Physiologie  hygiénique  pour  bien  se  nourrir  avec 
peu  de  nourriture,  bien  se  désaltérer  en  buvant  peu 
et  éviter  V indigestion  en  cas  de  surabondance . 

Tout  ce  qui  touche  à  l'estomac  étant  de  la  plus 
haute  importance,  je  ne  vois  pas  pourquoi  je  ne  se- 
rais pas  utile  à  mes  contemporains  en  propageant 
quelques-unes  des  recommandations  de  Lutterbach. 
Voici  donc  la  formule  exacte  de  l'exercice  auquel  on 
peut  se  livrer  en  cas  d'embarras  des  fonctions  diges- 
tives  : 

«  Exercice  dt  la  scie.  —  Il  faut,  étant  assis,  croiser  le  bas  des 
jambes,  mettre  les  mains  dos  à  dos,  les  fourrer  entre  les  ge- 
noux, les  faire  aller  et  venir,  de  même  que  la  scie,  en  incli- 
nant et  relevant  le  haut  du  corps;  pousser  et  tirer  les  main$ 
avec  plus  ou  moins  de  force  selon  la  pression  des  genoux,  de 
même  que,  pour  la  scie,  lorsqu'elle  pénètre  dans  le  bois  plus 
ou  moins  dur.  Puis  la  reprise  d'haleine  viendra  soutenir  la 
poitrine  et  fortifier  l'impulsion  qui  fait  attirer  à  soi.  Le  frot- 
tement des  mains  par  vacillement  causera  moins  de  chaleur. 
Pour  varier  la  sensation,  les  mains  descendent  aux  mollets  ou 
les  bras  pirouettent  entre  les  cuisses.  A  table,  la  scie  satisfera 
au  besoin  pour  raviver  le  jeu  des  sens,  qui  a  sa  part  dans  l'ac- 
tion nutritive.  » 

Les  recommandations  précédentes  ne  s'adressent, 
bien  entendu,  qu'aux  gastronomes,  aux  repus  de  ce 
bas  monde.  Quant  aux  consommateurs  à  bourse  peu 
garnie  qui,  loin  de  craindre  les  indigestions,  en  sont 
réduits  aux  expédients  les  plus  propres  à  tromper  le 


l   rii!   RBA<   il.  :u| 


vide  de  leurs  estomacs,  Lutterbach  est   encore   là 

pour  les  sauver.  Et  pour    cela   il   ne    lui   faut    qu'un 

simple  légume  :      le  haricot. 

Si  on  veut  bien  nous  suivre    un    moment   dans    la 
cuisine  de  l'auteur,  on  verra  tout  le  parti  qu'il   a  su 

tirer  de  ce  légume  si  décrié  dans  les  collèges  et  les 
sociétés  délicates. 

Nous  avons  dirigé,  dit-il,  principalement  nos  expériences 

sur  le  haricot,  vu  qu'il  nourrit,  fortifie  et  généralement  platt 
.m  goût.  1 1  ne  manquait  pour  le  bien  qu'on  peut  retirer  de  cet 
aliment,  que  le  moyen  de  le  rendre  bienfaisant  à  tout  le 
Dionde.  A  cet  effet,  devant  soutenir  Vélan  de  Tappétii  pi>ur 
augmenter  la  force  digestive,  nous  disposâmes  nos  coi 

liblesde  maniérée  taire  notre  repas  d'un  seul  trait,  en  com- 
mençant par  la  substance  la  plus  limpide  et  comportant  le 
plus  de  chaleur, afin  d'aider  celle  de  l'estomac  à  ouvrir  les  \ 
les  plus  reculées  et  y  faire  pénétrer  la  nutrition.  C'est  ainsi 
que  dans  le  monde  les  plus  courageux  s'avancent  et  les  autres 
les  suivent.  En  conséquence,  un  poêlon  dans  lequel  avaient 

cuit  les  haricots  reçut  des  tranches  de  pain,  ce  qui  transforma 
la  sauce  en  potage;  puis  une  légère  tranche  de  rôti  cuit  a  l'a- 
vance vint  se  tiédir  sur  les  haricots. 

Ce  Simple  repas  ainsi  préparé,  et    l'estomac    bien   disp 
nous  commençâmes  par  l'espèce  de  bouillon,  le  pain  à  la  suite, 
puis  les  haricots,  pour  finir  par  le  rôti.  Il  nous  est  arrive,  par- 

outenu  Vélan  de  l'appétit,  de  nous  sentir 
lue  soulevé  rien  que  par  la  puissance  de  li  taie: 

ainsi  que  l'on  voit  un  ballon  s'clevcr  de  plus  eu  plus  .1  mesure 

que  le  i^a/  y  est  Introduit. 
11  est  vrai  que  ce  ballon  plein  de  gai  offre  un  p 

ni;         il  peu!  civ\ci\  mais  runpcrturluMc  M.  l.ul- 

terbach  prévient  toute  objection  : 


202  LUTTERBACH. 


«  Mais,  dira-t-on,  l'usage  de  légumes  comme  le  haricot,, 
ne  peut  être  continué  sans  causer  de  réchauffement  et  être 
parfois  incommode  !  Nous  répondrons  :  Le  haricot  agit  sur  le 
principe  échauffant  des  mauvaises  humeurs;  chassez  les  mau- 
vaises humeurs,  le  principe  fortifiant  des  haricots  vous  profi- 
tera, et  vous  aurez  moins  de  fermentations  venteuses,  qui 
d'ailleurs  sont  utiles  au  corps  quand  elles  passent  libre- 
ment. —  Faisons  connaître  que  l'on  peut,  pour  les  moments 
opportuns,  y  donner  cours  au  moyen  d'une  longue  aspiration 
cadencée  en  accord  avec  un  mouvement  saccadé  du  milieu  du 
corps.  » 

Du  haricot  et  de  ses  conséquences  atmosphéri- 
ques, Lutterbach  fut  conduit  naturellement  à  for- 
muler une  théorie  nouvelle  :  l'Art  de  respirer,, 
moyen  positif  pour  augmenter  agréablement  la  vie* 

Je  ne  sais  si  les  exercices  respiratoires  recomman- 
dés dans  ce  livre  sont  positivement  agréables,  mais 
ils  sont,  à  coup  sûr,  très-compliqués.  Il  y  a  la  na- 
sale qui  produit  les  effets  du  chloroforme  et  qui  fait 
passer  les  étourdissements  ;  il  y  a  le  rhume  factice 
qui  rétablit  la  transpiration  ;  la  toux  gutturale  et  la 
quinte  factice  qui  préviennent  les  congestions  du 
cerveau  ;  la  gravitation  respiratoire  qui  soulage  les. 
poumons;  le  roulis  élastique,  conçu  à  l'imitation  du 
cheval  et  du  chien  qui  se  roulent  sur  le  dos  dès  qu'ils 
sont  en  liberté  ;  la  manivelle  hygiénique  qui 
donne  à  tout  le  corps  des  sensations  bienfaisantes  ; 
la  boussole  qui  fait  tourner  en  tous  sens  de  la  façon, 
la  plus  agréable,  etc.,  etc. 

Il  y  a  même  un  chapitre  qui  aborde  la  guérisott 
du  poitrinaire.  Ici,  comme  partout,  il  est  un  auxi- 
liaire sur  lequel  Lutterbach  insiste.  C'est   la  gaieté. 


. 


«  puissam  moyen  pour  mettre  en  jeu  la  force  vil 
et  par  conséquent  L'augmenter.       Mais,  ajoute-t-i) 

avec  beaucoup  de  sens,    la  gaieté  ne    se   commande 
conseillerons  les    exercices  >ensitils,   hy- 
giéniques, par  lesquels  on  peut  â  volonté  se  donner 
des  sensations  agréables.  Peut-être  que  ce   système 

cjue  nous  espérons  perfectionner,  est    le   moyen 

guérison   le  plus  certain  pour  un  poitrinaire,  p 

(lette  recette  me  bit  songer  à  l'inimitable  roman 
d'Aristide  Frôissart.  1  .à',  se  trouve,  entre  autres  types 
superbes,  celui  d'un  jeune  viveur,  condamné  par  les 
princes  de  la  science  à  mourir  dans  un  délai  fixé.  Il 
mange  gaiement  son  patrimoine  pour  n'a\oir  rien    '\ 

regretter  dans  cette  vie.   dépendant    l'heure  fatale 

sonne,  et  le  poitrinaire  ne  trépasse  point;  resté  très- 
\  i\  ant...  mais  complètement  ruine,  il  atteste  l'impre- 

voyance  de  l'art  et  la  clairvoyance  des  Lutterbach  de 
l'avenir. 

A  ce  propos,  je  dois  attester  que  notre  professeur 

était  conséquent  a\ec  ses  principes.  11  était  gai  quand 
même,     .le     vois    encore    sa    bouche    dont    L'éternel 

sourire  contrastait   avec  une    figure   naturellement 

assez  triste.  Dans  le  dernier  entretien  que  j'eus  a\ec 
lui,  au  mois  de  septembre  [856,  il  déclarait  qu'il  était 
sans  cesse  a  l;i  piste  de  toute  sensation  joyeuse,  et  il 
assurait  s'en  très-bien  trouver.   Il    préparait   aloi 

Médecine  mécanique  divisée  entrais  grandes  leçons  : 
—  leçons   de  beautéf        leçons  de  santés       /<■• 
d'impressions  agréables. 
(le  qui  n'empêcha  le  pauvre  Lutterbach  de  n 

i  ii"  trois  ans  après. 


204  LUTTERBACH. 


Je  ne  sais  si  sa  fille  donne  encore  des  leçons  par- 
ticulières auxquelles  j'aurais  donné  beaucoup  pour 
assister.  Que  de  promesses  piquantes  pour  l'obser- 
vateur étaient  en  effet  contenues  dans  la  simple  an- 
nonce de  ce  cours  sans  précédent  dans  les  annales 
de  l'enseignement  particulier. 

«  Avis.  —  Les  dames  peuvent  s'adresser  à  la  demoiselle  de 
l'auteur  pour  les  leçons  sur  l'amélioration  du  visage.  A  tout  âge 
on  obtient  un  bon  résultat,  mais  seulement  avec  plus  ou 
moins  de  rapidité;  d'ailleurs  pour  la  sécurité  des  élèves,  ils 
peuvent  ne  rien  payer  avant  d'avoir  obtenu  ce  qu'ils  dési- 
rent. « 

Je  recommande  les  deux  dernières  lignes  aux  cri- 
tiques les  plus  sévères  ;  elles  leur  prouveront  que 
Lutterbach  put  se  tromper,  mais  qu'il  fut  de  la  plus 
exquise  délicatesse. 


FIN 


En  vente  à  la  Librairie  Dumaine 

rue  et  passage  Dauphine  : 

ORIGINES  DE  L'ARTILLERIE  FRANÇAISE 

(quatorzième  et  quinzième  siècles) 

Texte  explicatif  et  io5  planches  autographiées  par  l'auteur. 

In-folio.  —  25  fr. 


LES    MAITRES  BOMBARDIERS   DE   METZ 

In-8°,    vignettes.  —  2  fr.     • 


En  vente  à  la  Librairie  Frédéric  Henry 
12,  galerie  d'Orléans  : 

LES    JOUEURS    DE    MOTS 

Recueil  d'anecdotes  destinées  à  prouver  que  le  calembour 
fut  cultivé  en  tous  temps  par  les  personnages  les  plus  graves. 
Petit  m -12  de  2  3o  pages,  papier  teinté,  grandes  marges, 
2  fr.  5o  c. 

SOUVENIRS   DU    PRÉSIDENT  BOUHIER 

NOTES 

DU 

LIEUTENANT   DE   POLICE   D'ARGENSON 

(Font  partie  de  la  collection  des  Petits  Mémoires  inédits,  à  2  fr. 
le  volume,  publiée  par  MM.  Larchey  et  Mabille.) 


LES   MYSTIFICATIONS   DE   CAILLOT   DUVAL 

CORRESPONDANCE   INTIME    DE   L'ARMÉE   D'EGYPTE 

(  Font  partie  de  l'élégante  Bibliothèque  originale, 
à  3  fr.  le  volume.) 


Pour  paraître  prochainement  : 

DICTIONNAIRE  RAISONNÉ  DE  L'ARGOT   FRANÇAIS 

Sixième  édition  des  Excentricités  du  langage. 

Corrigée  et  mise  au  courant  des  besoins  du  jour. 

AUTOGRAPHES   SÉRIEUX   ET  COMIQUES 
Pour  servir  à  l'histoire  de  nos  tnrurs. 

Cet  ouvrage,  tiré  à  2  5o  exemplaires,  sera  mis  en  vente  le  1"  avril, 
à  l'Agence  générale  des  auteurs,  9,  rue  de  la  Bourse. 

PARIS.   IMPRIMERIE    ÉM.    VOITELAIN   ET  C*,   RUE  J.-J.    ROUSSEAU,    15. 


La  Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Echéance 


The  Library 

University  of  Ottawa 

Date  due 


DEC  0  9'84 


m** 


jpupi 


a  3  _9  0  0  3  0028  56" 

DC  131*6  .  L  3  1&67 
LfiRCHEY^  LOREDPN. 
CENS    SINGULIERS. 


Cb  DC   015  1  •  8 

.13  18' 

I  l  :.(   767  1 


*f> 


U  D'  /  OF  OTTAWA 


COLL  ROW  MODULE  SHELF 
333    04      03        10 


BOX 
22 


POS 

14